Femmes de Renoir…

« Nous adorons les femmes de Renoir (…) » disait Proust – « dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des femmes. » (Essais, Pléiade/Gallimard, 2022). Dans sa correspondance qui paraît aujourd’hui, Auguste Renoir (1841-1919) raconte des horreurs sur les femmes artistes, en particulier – qui ne sont que des « veaux à cinq pattes » (il le dit aussi des femmes littéraires, avocates et politiques). Il dit être pour la femme qui sait faire un œuf sur le plat et raccommoder des chaussettes : « Ce sont les vraies », disait-il carrément. Il épargne juste la chanteuse et la danseuse : « Dans l’antiquité, et chez les peuples simples, disait-il, la femme chante et danse et n’en est pas moins femme. La grâce est de son domaine. » Renoir misogyne ?

Jean Renoir a dit que la vie de son père n’offrait aucun élément romanesque, « pas de drames, pas de maîtresses éplorées, pas de désespoir d’amour. » Renoir disait : « Si Dieu n’avait pas créé la chair de la femme, je n’aurais jamais été peintre » – et il disait aussi – rapporté par Georges Duthuit : « S’il n’y avait pas de tétons, je n’aurais pas fait de la peinture». Il y a encore Roberto Calasso qui a raconté dans son essai « La Folie Baudelaire » (Gallimard, 2011) comment Renoir obligeait Madame Renoir à choisir les domestiques suivant la manière dont leur corps prenait la lumière. Calasso dit qu’il y avait là un mélange entre le sexe, la luminosité, l’air qui agissait despotiquement sur lui et lui permettait de fuir « ce vent de la Révolution qui a tout desséché » (disait Renoir lui-même, qui n’était pas exactement un progressiste). A l’importun qui lui demandait comment parvenait-il à peindre avec des mains déformées par l’arthrite, le vieux Renoir répondait du tac au tac : « Avec ma queue ! » (un mot qui rappelle celui de Fragonard : « Je peindrais avec mon cul »). Qui plus est, Renoir ne ratait pas une occasion de peindre un sein – qui était pour lui le lieu même de la sensualité. Fénéon disait : « Si Renoir a peint, c’est d’abord qu’il aimait les jeunes seins et les fleurs et leur voulait rendre un culte. »

Auguste Renoir appelait ça aussi « continuer à chercher les secrets des maîtres » (« je continue à gratter des toiles et je crois toujours trouver les secrets des maîtres », écrivait-il à Paul Berard). Il disait encore plus simplement : « Mon travail consiste à me mettre dans un coin pour copier soit la rivière qui est jolie à cet endroit ou d’en peindre les beaux arbres. » Il soutenait qu’il pouvait (pourrait) se passer de modèle et ne peindre que des roses – ajoutant : « mais c’est quand même foutrement plus excitant d’en avoir un ! » Il notait d’ailleurs que les roses ont la couleur de la chair, les courbes d’une fesse… Il disait à qui voulait l’entendre que la peinture pourrait se passer de lui, car il y a suffisamment de grands artistes pour satisfaire les yeux : Titien, Véronèse, Rubens, Fragonard, Delacroix… Mais en vérité il ne pouvait pas se passer de la peinture – à laquelle personne ne comprend rien, disait-il : « On croit en savoir long quand on a appris des scientifiques que ce sont les oppositions de jaune et de bleu qui créent les ombres violettes, mais, quand vous savez cela, vous ignorer tout encore… Il y a dans la peinture quelque chose de plus qui ne s’explique pas, qui est l’essentiel » (propos rapporté par son petit-fils Jacques Renoir dans « La tableau amoureux », Fayard, 2003).

Il y a une anecdote que les historiens de l’art aiment bien rapporter – hier Pierre Schneider dans son « Matisse » (Flammarion, 2020), aujourd’hui Georges Roque dans « Penser la couleur » (Gallimard), où l’on voit Renoir s’exclamer en observant une toile de Matisse : « Vous vous servez d’un noir d’ivoire pur pour de larges surfaces et vous lui faites tenir son plan comme s’il s’agissait d’un ton local déterminé. Dans vos tableaux, le noir est une couleur, le noir ne recule pas. Il ne fait pas de trou à la surface de la toile. » Mais Renoir, quant à lui, usait plutôt de bleus intenses, comme il l’a raconté lui-même : « Un matin, l’un de nous manquant de noir, se servit de bleu : l’impressionnisme était né ! ». C’est par exemple le bleu intense de La Parisienne, également appelée La Dame en bleu, présentée lors de la première Exposition impressionniste en avril 1874, comme le raconte Georges Roque dans « Penser la couleur »… Reste que Renoir avait fini par filer vers la côte d’Azur – aux Collettes – où il était exposé à une lumière plus forte…

Maurice Denis a dit de lui : « S’il n’y a qu’un reproche à faire à Renoir, c’est de ne pas avoir eu le sens du péché, de la corruption originelle. » Pierre Schneider a dit que la remarque est plus vraie encore au plan du style que du contenu : « Renoir a été épargné par cette chute qu’est la prise de conscience de la picturalité de la peinture. » Renoir, c’est le dernier pour qui un tableau est une représentation et non une image. Dans une toute dernière lettre à Elie Faure – de Cagnes, le 21 octobre 1919 -, il écrivait : « Je n’ai qu’un rêve, c’est de me retirer loin, aux îles Canaries, et ne voir que des sauvages, fatigué que je suis de la civilisation. » Le vieux Renoir était-il un vieux con ? Ça n’était pas exactement l’avis de ce grand historien de l’art que fut Elie Faure, qui avait écrit à Walter Pach, le 11 janvier 1920 : « J’ai vu Renoir un mois avant sa mort. (…) Il me disait que l’opinion de tous, et même de ceux qu’il aimait le plus et le mieux, lui devenait absolument indifférente, et que son seul souci était de dire ce qu’il pensait et comme il le pensait. Et il y réussissait admirablement, et de mieux en mieux. Vous ne pouvez vous imaginer la profonde splendeur de ses dernières peintures, qui tournent et remuent dans l’espace, formes si denses et si résumées qu’elles sont plus vivantes que la vie, comme une sculpture de l’atmosphère même qu’il fouillerait jusqu’au noyau central. J’ai été affecté. Qu’en a-t-on dit en Amérique ? Il m’a semblé, à moi, que la nuit tombait sur la France. » (Faure, 1964). En 1950, le critique d’art américain Clement Greenberg écrivait que Renoir avait rejoint les Vénitiens et Rubens aux sommets de la picturalité (« Art et Culture », éditions Macula). « Rubens transfiguré », dit même aujourd’hui Anne Distel, dans Renoir « Il faut embellir »… C’est entendu : il faut embellir. On ne rêve que lorsque l’on dort.

Lettres choisies d’Auguste Renoir. Edition établie par Augustin de Butler et Anne Distel, Editions Flammarion, 380 pages, 35€
Anne Distel, Renoir « Il faut embellir », Découvertes Gallimard/Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais, 170 illustrations, 16,30€
Exposition « Renoir dessinateur » au musée d’Orsay jusqu’au 5 juillet.
Georges Roque, Penser la couleur. Significations, méthodes, analyses, Editions Gallimard/ Art et artistes, 360 pages, 44 illustrations, 25€