Terrain vague (77) – Chroniques de l’attente

Photo © Christian Rosset

15 juin 2026. Mon ordinateur commence à rendre l’âme. Il refuse ponctuellement de s’alimenter. La chaleur excessive n’y est pas pour rien. Il faut l’éteindre, attendre un moment, parfois une nuit entière, puis le rallumer. En général ça marche : on peut de nouveau le brancher sur le secteur – et reprendre ainsi les choses là où on les avait, parfois brutalement, arrêtées.

Impossible dans ces conditions d’écrire un épisode de Terrain vague en moins de deux semaines. Celui-ci sera donc le dernier avant la coupure estivale. Il porte le n° DK 263 / TV 77 – soit un nombre premier, suivi d’un multiple de 7 et de 11 ; raison de plus, canicule ou non, de l’adopter, avant de prendre provisoirement congé.

De combien d’ouvrages y sera-t-il question ? Probablement moins que prévu. Sept ou onze, ce serait bien, dont une bonne partie d’ouvrages récupérés au dernier Marché de la Poésie (mais la prose ne sera pas absente de cette constellation).

17 juin. L’Éclipse de Michelangelo Antonioni en version restaurée. Accessible sur Arte jusqu’au 14 novembre 2026. Dans un article publié dans la NRF de novembre 1962, intitulé Le monde comme dépossession (repris dans Souvenirs écran, Les Cahiers du Cinéma / Gallimard), Claude Ollier écrit : « Antonioni est allé très loin cette fois-ci dans l’intégration à l’espace des diverses modalités du temps. On peut même dire que L’Éclipse, dans son ensemble, joue principalement sur la modulation du temps – ralentissement, suspension, dilatation, intercalage dans une série temporelle de “bulles” appartenant à une autre série […], s’élevant dans un liquide transparent et crevant à la surface. Ainsi se trouvent en place tous les éléments d’une lecture “subjective” du film, épousant la vision objective d’une héroïne qui apparaît par moments curieusement dédoublée, marchant et se regardant s’éloigner, soudain distante, étonnamment détachée d’elle-même au sein d’un monde qui se refuse à toute préhension, se dérobe, semble se suffire à lui-même, doté d’une antériorité pesante, énigmatique. » Faut-il ajouter que Monica Vitti – actrice, personnage – n’aura jamais été aussi sublime, même s’il est difficile de hiérarchiser la tétralogie ouverte avec L’Avventura et refermée avec Le Désert rouge ? On pourra dans la foulée voir ou revoir (mais cette fois seulement jusqu’au 10 juillet) C’est pas moi de Léos Carax (projeté à Cannes en 2024) qui ne dure qu’une quarantaine de minutes, mais contient plus de fulgurances poétiques – images et sons – que les œuvres cinématographiques complètes de plus d’un palmé. Un film du Terrain vague, inactuel, intempestif, tissant sa toile de résistance à résistance, traversé d’éclairs, animé par ce qui, de tout temps, a pris musicalement nom de mélancolie. Comme nous le disions dans l’épisode 76 : Vive les (auto) portraits d’artistes !

18 juin. Journée consacrée au transfert des données et applications sur une nouvelle machine. Comment surmonter l’ennui de ces heures non vécues : torpides, somnolentes, gangrénées par l’attente. Comme j’ai plusieurs carnets dans mon sac ou en poche et quelques feutres 0.5 en état de marche, je griffonne à la main quelques propositions. Sans avoir la nostalgie des machines à écrire mécaniques, il m’arrive de me souvenir avec émotion du temps où on pouvait envoyer un manuscrit non dactylographié à une revue – le rédacteur en chef retapant le tout sur un clavier spécial, produisant inévitablement nombre de coquilles, de lignes sautées, impossibles à corriger une fois l’article imprimé.

23h. Après Chagrins (Minuit) et Ultimes sursauts (La Fabrique), tous deux impeccables, continuant à suivre un ordre aléatoire de lecture (qui est, non seulement autorisé, mais encouragé par l’auteur), je commence à dévorer Les meilleurs d’entre nous (Seuil / « Fiction & Cie »), le troisième des onze volumes d’Infernus Iohannes (aka Antoine Volodine) proposant une version possible du 49e et dernier opus du corpus post-exotique, Retour au goudron. Fragment : « Quand le jour fut là, une bruine vaporeuse, chaude et étouffante, succéda à la pluie, et ensuite le brouillard quitta le sol pour s’établir juste au-dessus des toits du quartier puis de la ville. On peut ainsi voir la rue déserte couverte d’une couche stagnante qui, près de Flint de de Böll, était presque transparente, mais plus loin paraissait texturée de laque gris sombre. Dans la lumière médiocre, mais retrouvée, mille tintements cristallins avaient remplacé l’effroyable tapage de la nuit. On entendait aussi le trop-plein survomisseur des bouches d’écoulement, le chant des gouttières. Le niveau d’eau baissait, mais pas assez pour que l’asphalte, le terre ou le gravier des jardins ressurgissent. » L’attente, toujours l’attente (comme un hommage partagé à Beckett, plus que jamais présent dans nos mémoires…)

19 juin. La nouvelle machine est prête à l’emploi depuis ce matin : comme gonflée à bloc (nos obsolescences programmées étant bien différentes). So May we Start ?

1. Baisers du singe est le titre bien trouvé de l’édition de la correspondance croisée (1904-1941) entre Virginia Woolf (1882-1941) et sa sœur Vanessa Bell (1979-1961). Inutile de présenter la première. Mais, avant lecture, il convient de s’attarder un peu sur la seconde, artiste peintre dont il n’est pas inintéressant de découvrir (ou redécouvrir) les œuvres dans deux cahiers couleurs de 16 pages, en début et en fin d’ouvrage (le premier montrant 15 peintures – des portraits – et une photographie d’un salon décoré par Vanessa Bell et Duncan Grant ; le second, des dessins de couverture exécutés par Vanessa pour les livres de sa sœur, le plus souvent chez Hogarth Press). L’ouvrage, traduit par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Biasio, est joliment façonné, et bénéficie d’une préface de Cécile Wajsbrot.

« Même les artistes ont une vie quotidienne et celle-ci affleure souvent dans ces lettres, pour notre plus grand plaisir » écrit cette dernière qui, après avoir abondé en exemples, constate un peu plus loin que « dans cette traversée difficile [la perte (en juillet 1937) du fils de Vanessa, Julian, qui s’était engagé dans le guerre d’Espagne], Virginia est d’une présence, d’un réconfort constant pour [sa sœur]. » « Tu sais que je ferais l’impossible pour t’aider, écrit Virginia à Vanessa le 3 février 1938, veille de l’anniversaire de Julian, et il est si terrible de ne pas en être capable : autrement qu’en t’adorant comme je le fais. » Bien différente de la correspondance des frères Cendrars, dans laquelle il était facile d’extraire de brefs fragments – dont des formulations percutantes du genre : « Je crois être bien moderne : le règne des dissonances commence, comme en musique » –, celle des sœurs Stephen, où il est largement question de leur grande famille (il est nécessaire de jeter plus qu’un œil sur l’arbre généalogique, si l’on désire ne pas se perdre), et de nombre de leurs connaissances, comme les membres du Bloomsbury Group (qui entretiennent des relations complexes, aujourd’hui bien connues), ne se laisse pas découper en lanières de texte ; il faut, bien au contraire, se lancer dans de longues explorations de plusieurs dizaines de pages, s’impliquant par l’écoute dans une forme de direct-live qui n’a pas vocation d’être interrompu : donc se laisser emporter, y compris par la banalité de certains échanges, ou les potins du jour tombent à flot, pour y prendre plaisir. Que choisir du coup, à l’intérieur de cette sélection de deux cent quinze lettres (dont cent-quatre-vingts-sept inédites en français), pour en faire passer tel ou tel ton (qui, telles les humeurs, varie, du plus vif, du plus drôle, au plus mélancolique, voire dépressif) ? Ce qui est certain, c’est que, quand elles se trouvent à distance, Virginia et Vanessa ne passent que très peu de temps sans s’écrire. Ce sont le plus souvent d’assez longues missives – même si quelques brèves s’avèrent non moins cruciales, comme cette toute dernière de Virginia à Vanessa le « Dimanche [23 ? mars 1941] » : « Ma chérie, / Tu ne peux pas savoir combien ta lettre m’a fait plaisir. Mais je sens que je suis allée trop loin cette fois pour jamais revenir. Je suis certaine à présent de retomber dans la folie. C’est exactement comme la première fois, j’entends tout le temps des voix, et je sais que je ne m’en relèverai pas. / […] / J’ai lutté, mais je n’y arrive plus. » [Note. Dans un des deux paragraphes ici oblitérés, elle rend hommage à « l’incroyable bonté » de Léonard, son mari.]

Mais, afin de faire entendre un autre ton, reprenons cette lettre de Vanessa, écrite quatre jours après l’armistice, en 1918 : « Mon vilain, vilain, extravagant et monstrueux Singe. Tu mérites une raclée et qu’on t’enferme dans ta cage pendant une semaine et si j’étais là, je m’en chargerais. Comment as-tu osé envoyer pareil colis – gâteaux, soupes, biscuits, anchois, sardines, saucisses et je ne sais quoi encore. J’en suis bouleversée. Alors que tu es là, à secouer du lait dans une bouteille pour te maintenir en vie. C’est moi qui devrais te bombarder de provisions de la campagne, au lieu de m’empiffrer tranquillement de cochon, d’œufs, de miel et autre. Bon, je devrais sûrement te remercier au lieu de tempêter, mais tu esdécidément un vilain Singe, Billy. / J’aimerais que la paix soit plus souvent déclarée pour te distraire de tes obligations et te faire écrire à ta pauvre sœur délaissée ». Cette lettre prend congé avec ces mots : « Écris-moi vite de nouveau, car je suis sûre que la paix va continuer à te démoraliser pendant un moment, et m’écrire est ce que tu fais de mieux. »

Ou tomber au hasard sur de belles contradictions : Virginia, 8 mai 1927. « J’ai moins de potins que d’habitude, ne pouvant pas recevoir à dîner tant que Nelly ne sera pas rentrée, et parce que je suis d’humeur peu sociable. On a sonné à la porte hier soir et nous n’avons pas ouvert ; quand nous avons fini par jeter un coup d’œil par la fenêtre de la salle de bains nous avons vu Julia Strachey lever les yeux vers nous : nous nous sommes vite cachés et elle est partie. »

Et pour finir, reprendre la lettre la plus courte de ces deux cent quinze. Virginia à Vanessa, 8 octobre 1931. « Puisque je te considère comme entièrement responsable de ce misérable livre, en voici un exemplaire. Mais ne te sens pas obligée de le lire. » Vanessa lui répond, une semaine plus tard environ : « Mon Billy, J’ai passé ces trois derniers jours plongée dans Les Vagues – et j’en ressort haletante, à bout de souffle, suffoquée, à demi noyée [c’est moi qui souligne], comme tu t’en doutes. »

20 juin. Nuit brève, en partie occupée à relire Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux, après avoir vu The Phantom of the Opera, film muet de 1925 réalisé par Rupert Julian, avec Lon Chaney et la merveilleuse (et rare) Mary Philbin : une assez bonne adaptation du roman (sur Arte jusqu’au 11 décembre 2026), tandis que celle de 1943, réalisée par Arthur Lubin avec Claude Rains, est catastrophique (quant au roman, il tient miraculeusement, cent-seize ans après sa parution).

Passant de Volodine à Leroux, je songe à Jean-Claude Montel (1940-2013), admirable romancier et essayiste, mort comme Marjane Satrapi (enterrée hier) de mélancolie – ce qui ne pouvait surprendre les lecteurs de Mélencolia, son troisième livre, publié par Jean-Pierre Faye en 1973 dans la collection « Change » chez Seghers/ Laffont. Montel vivait et écrivait dans le deuil de la littérature, dont il a affirmé dès la fin des années 1980 qu’elle n’était plus que « pour mémoire ». Bien que viscéralement romancier, ce héros méconnu de « l’écriture clandestine », auteur de Frottages (publié par Bernard Noël chez Flammarion en1979), était au fond un poète : non de ceux qui s’expriment en vers, mais dans le partage (avec les meilleurs d’entre eux) de ce sens de l’écart propre au Terrain vague.

2. Au Marché de la poésie, place Saint Sulpice à Paris, les non-praticiens du vers, dont je suis, se faisaient rares. Le traversant sans boussole, et sans rien avoir rien à offrir en échange que ces modestes chroniques, j’ai chopé au passage quelques ouvrages. En voici cinq (qu’on se rassure, les autres, dont certains ne sortent officiellement qu’à la rentrée prochaine, ne seront pas oubliés).

Arbre (1954) de Nakamura Minoru (né en 1927 et toujours en vie), aux Éditions La Barque, est le deuxième recueil, composé de dix poèmes, d’un auteur marquant du Japon de l’après-guerre – le premier à nous être proposé en français. Il faut donc saluer cette parution en édition bilingue, Karine Marcelle Arneodo signant la traduction du japonais, l’accompagnant d’une postface, tout d’abord en vers : « Dans Arbre, une voix chuchote dans la nuit. / Elle parle bas, comme si chaque mot risquait de heurter le silence.  / Dix poèmes seulement – et pourtant quelque chose veille. / Un vent violent passe / […] » ; puis en prose : « L’auteur observe le monde avec soin. Chaque poème est une scène sensorielle […]. Cette attention engage l’être tout entier. » Et un peu plus loin : « En acceptant de se taire, le poète retire sa voix comme une marée qui descend, et ce sont les choses qui commencent à parler. La place accordée au silence ouvre un espace où l’écoute du monde retrouve une acuité profonde. » Aucun poème de ce recueil de Nakamura Minoru n’étant suffisamment bref pour être repris intégralement, un montage de fragments de plusieurs poèmes s’impose si l’on veut contribuer à séduire, non seulement les afficionados du Japon, mais quiconque se sent concerné par ce qui vient d’être dit :

« Le temps m’arrache – sans cesse – aux vestiges de moi-même ; / comme du sable qui déborde et chute, la peau friable s’effrite. » (Mer)

« L’agitation de ce qui sommeille dans la terre / ne cessera sans doute jamais. / Par-delà la tour de guet, / franchissant les collines lointaines, / au ras, très ras, / la voix se presse contre notre poitrine. / Ah, comme un raz de marée, / disant que si on attend, / rien – rien ne viendra jamais. » (Voix)

« Alors qu’un vertige me monte des pieds à la tête, / je me demande s’il ne nous faudrait pas renoncer à parler désormais. » (Été)

« Si je ne suis pas gardien de moi-même, / je ne saurais être celui de mes frères. / Me retournant, je dérobe un regard au soleil d’hiver, / et je sais que des milliers d’yeux me surveillent. » (Hiver)

Et pour finir, deux derniers vers du dixième et dernier poème qui donne son titre au recueil : « Bientôt l’aube viendra et le vent tombera, et lorsque moi-même / je sombrerai dans le sommeil, l’arbre continuera de croître en silence. » (Arbre)

How choses do 산 plus because est un livre de Park Chae Dalle aux Éditions L’Usage (à l’origine un ensemble de six cahiers de poésie), passant du coréen au français ou à l’anglais, ces langues alternant, et parfois s’entrelaçant – ce qui pourrait être déconcertant ; mais non : on l’accepte rapidement, ce qui nous conduit à frayer dans le texte à notre guise, à la recherche des bons tempi – ce sentiment de liberté étant apprécié, même si on a conscience de manquer certaines choses… Mais l’autrice, soucieuse de ne pas nous perdre, a traduit en français les poèmes en coréen à la fin de chaque cahier – notons au passage que le titre du livre accole ceux des six cahiers de poésie ; que celui du quatrième, 산, «  qui se prononce [san], signifie généralement “montagne” mais aussi, selon le contexte, “vécu” » ; et enfin que Park Chae Dalle, « née en 1997 à Paris où elle passe ses premières années avant de retourner en Corée du Sud, dans la province du Gangwon », est co-autrice d’on verra on y est (L’Usage, 2023) avec Wonwoo Kim, un nom qui ne nous est pas inconnu, puisqu’un commentaire d’Hiver Chute Vie (Éditions du Bunker), un livre jouant finement avec la disposition des mots, des lettres, des signes dans la page, a été publié dans ce journal de lecture(s) en octobre dernier.

Composons à partir de ces six cahiers un montage (plus simple à réaliser que le précédent, les poèmes étant souvent brefs) :

How. Poème 1051 (traduit du coréen) :

« Empreintes sur le sable
On ne les voit pas
Emportées par les vagues
Je ne vois aucune trace de la disparition
Je vois mes pieds laisser des empreintes
Des empreintes qui ont du sens
Des empreintes qui disparaissent avec raison »

Choses. Poème 1122 (traduit du coréen) :

« Une chose claire
Ténèbres entre les deux
Une ombre entre les deux
La lumière que je pensais perdue
On ne dit pas de quelle montagne il s’agit
Une montagne qui se souvient
du vent
du feu
de la pluie
Une montagne malade »

Do. Poème 1214 (en français) : « Une mouche sur mon bonnet / La peau dure à côté des ongles / J’aimerais bien l’arracher / La surface de mes ongles se sépare / Les bouts d’ongles deviennent / Engrais pour plantes / Flou sur une ligne / Do it »

Because (sixième cahier). Fragment du poème 1054 (traduit du coréen) : « Le brouillard m’a recouverte sans que j’aie besoin de le faire / J’ai pensé à faire de la soupe et à la partager / J’ai mangé un raisin / J’ai fait le reste de mes bagages et j’ai fermé et ouvert ma valise / J’ai vu un chat allongé sur la route / Peu importe à quel point je me suis rapprochée, le chat ne s’est pas enfui / Le chat dormait / Si je ne l’écrivais pas, il allait disparaître / Il a disparu »

21 juin. Nouvelle nuit brève, de nouveau en partie occupée à relire quelques chapitres du Fantôme de l’Opéra. J’ai le projet de relire tout Gaston Leroux – mais alors (dilemme) plus de Terrain vague

Reprenons le fil de nos divagations. Hugo Pernet est peintre. Comme Pierre Mabille et quelques autres, il écrit aussi de la poésie. Il y a trois ans, Canis minor, publié chez Série discrète, avait été intégré à ces chroniques « à la frontière ». Aujourd’hui, c’est Proses coupées, aux Cahiers de la Seine – Henri Lefebvre éditeur : un petit livre de 48 pages plutôt dense, tiré à 60 exemplaires numérotés et signés, sans être pour autant proposé au prix d’un tirage de luxe (ou de tête) – bien au contraire. Il est arrivé par courrier peu après avoir récupéré au stand du Cipm au Marché de la poésie un autre livre de même pagination d’Hugo Pernet, Remarques sur les remarques, ainsi qu’un volume collectif, Madrid/Marseille Un échange de poésie contemporaine qui intègre une douzaine de pages du même auteur – dont voici la toute première strophe : « j’ai un problème avec la peinture à l’huile / j’ai un problème avec l’argent / c’est le même problème / j’ai un problème avec l’amour / je ne sais pas s’il y a un lien » Au retour, j’ai lu sans attendre ces trois ouvrages, y retrouvant ce qui m’avait séduit, amusé et interrogé, il y a trois ans.

Proses coupées reprend en épigraphe ces mots de Robert Walser : « Je veux être gentil avec les autres, mais à condition que je puisse magnifiquement me passer d’eux tous. » Suivent : un poème (en vers), des proses (Histoires qui s’arrêtent), des poèmes (en vers – y a-t-il quelque chose de compté ? À lire, nul ne s’en soucie), tels une suite de moods, de dépôts d’humeurs où il ne se passe quasiment « rien », alors que le temps change et que le corps, les sens, sont en éveil. « Il faut que je remplisse ma bouteille d’eau. Je n’en éprouve pas le besoin absolu ; les pensées viennent les unes après les autres, comme si elles faisaient la queue devant quelque billetterie. J’éprouve par contre la vitesse particulière de l’écriture. /     / J’ai dormi comme la Loire. Comme un loir dans la paille sèche d’une grange. Mais il est également vrai de dire qu’on peut dormir comme un fleuve, car, bien que ne cessant jamais de s’écouler – et à une certaine heure de la nuit on peut le constater, si on en a l’occasion, celle de rentrer tard après un diner par exemple – il se repose en lui-même et semble plus clair au matin. » Ces deux pages en prose se retrouvent ramassées (découpées / remontées) en cinq vers, page suivante :

« j’ai dormi comme la Loire
comme un loir dans la paille sèche d’une grange
il faut que je remplisse ma bouteille d’eau
les pensées viennent les unes après les autres
j’éprouve par contre la vitesse particulière de l’écriture »

Remarques sur les remarques, en coédition Cipm / Musées de Marseille, « issu d’une résidence de création en juin 2025, revêt une forme circonstancielle, hybride, mêlant remarques critiques sur l’art et poèmes plus personnels. » « Il prend le parti de considérer des œuvres des collections de trois musées de Marseille comme des objets à activer par la pensée et l’écriture, dans une forme qui se donne à elle-même au rythme naturel des journées passées sur place. » La couverture est bleue – d’un « bleu adorable » ? En tout cas, pas d’un « bleu Asse » (du nom de la peintre Geneviève Asse qui disait dessiner, graver et peindre « à la pointe de l’œil »), infiniment moins définissable que le « bleu Klein », dont il est rapidement question dans ces remarques – comme il est aussi question de deux tableaux de Joseph Sima, « un peintre qui m’intéresse (dit Hugo Pernet) parce qu’il est le seul “non-poète” d’un mouvement littéraire, Le Grand Jeu. » Une des forces de ce livre est d’opérer des frottages entre la forme poésie et la lecture de l’art sous forme récit ou essai en prose, cherchant à se défaire d’une certaine « utilisation “artiste” de la langue [qui] vient redoubler la réception savante due à l’œuvre. » Un autre force est de privilégier la mise en place de ce qui s’est cristallisé dans ces journées « sur place » au dépôt péremptoire de discours « sur ».

Deux pages. 13 : « je me fais adorable / quand on m’offre du travail » /   / j’ai pour tâche la rédaction / d’une petite épopée / rémunérée, une sorte de journal / d’observateur de pigeon /   / pour lequel j’emprunterai (parfois) / une langue sèche / et directe /   / et d’autre fois / une langue fermée / comme une corde / plongée dans un bain / d’encre de chine » 28 : « je suis le fonctionnaire zélé d’une administration secrète /   / on ne me verra jamais travailler / quand je suis en contact avec mes indicateurs, /   / carnet et stylo /   / je me contente d’aller à la plage et d’écouter les conversations, d’errer dans la ville /   / de m’enfermer dans mon salon avec télé allumée / et le ventilateur à fond /   / je me dicte ce texte à voix haute, car je suis mon propre secrétaire, mon propre comptable /   / honnêteté confinant / à la naïveté »

Simplement étranges, étrangement simples, ces livres d’Hugo Pernet ne se laissent pas réduire à un résumé d’intentions. Ils nous font signe par leur liberté de ton : leur capacité de nous faire vagabonder dans ce qu’une tête a enregistré, afin de nous le faire mélancoliquement passer, non sans humour.

Les livres d’Hélène Sanguinetti reviennent plus ou moins régulièrement hanter ces pages : tout dernièrement Jadis, Poïena dans la regrettée collection « Poésie / Flammarion » ; et peu avant Et voici la chanson (2021), ainsi qu’Alparegho, Pareil-à-rien (2024) aux Éditions Lurlure qui font paraître aujourd’hui Do not cross / Ne pas franchir – un titre qui incite fortement à ouvrir sans tarder ce nouvel opus où l’autrice « rend hommage à ses “inspirantes” et affirme que son écriture doit à l’art, et particulièrement à la sculpture. Kiki Smith, si proche de sa mythologie personnelle, habite quasiment le poème. Autre force, Germaine Richier, dont émane le texte de la dernière section. Ensuite deux amitiés, l’une littéraire, Claudine Galea, l’autre picturale, Sylvie Lobato, fondamentales sur les labyrinthes de la création. » Du coup, je traverse ce poème en sept sections avec quelques images en tête, connaissant et appréciant le travail de Kiki Smith, connaissant aussi, même si gardant souvent distance, celui de Germaine Richer, et dans l’ignorance de celui de Sylvie Lobato, dont je découvre sur internet quelques peintures et dessins qui sont aux antipodes de ce qui m’attire visuellement – ce qui, au fond, ne pose pas problème, car ce sont les mots et la manière dont ils sont déposés dans la page qui forcent l’attention, d’autant plus que des signes graphiques, souvent discrets – des points, des traits, avec parfois quelques constructions plus élaborées –, sollicitent le regard en contrepoint de l’écoute intérieure, seule pratiquée en ce qui me concerne (même si on devine quelque chose de théâtral à l’horizon du poème) : un côté « partition » propre à interroger le musicien qui (ne) se prétend (pas) « critique de poésie ».

« Il ne faut pas chercher ici à reconnaître telle ou telle œuvre – même si les trois [reproduites en ouverture du livre] ont compté. C’est que le poème est vorace, la joie est grande d’avaler et digérer, transformer sans savoir. Le poème fait – presque – toujours comme il veut. » L’essentiel est dit dans cette dernière phrase placée en 4e de couverture… Il nous faut choisir maintenant un fragment de ce livre (une double page de la dernière section, par exemple) ; non le recopier, mais le montrer tel qu’imprimé :

Do Not Cross / ne pas franchir © Hélène Sanguinetti / Éditions Lurlure.

Et, après avoir tenté quelques vains essais, abandonner l’idée de tailler dans la matière – dans cet entrelacs de contes, avec prince, loups et lapins qui, simultanément, nous résiste et nous incite à en reprendre la lecture.

3. 22 juin. 8 livres + 1 revue sont finalement au programme de cet épisode : à peu près la moitié du nombre de ceux qui, faute de temps et d’énergie, ont échappé à cette rude épreuve. Le principe de départ – qui nous a fait passer de la lecture patiente d’un livre, d’un film ou d’une expo, à celle d’une multiplicité d’ouvrages associés dans une même constellation – était de « faire passer tout ce qui arrive », principalement par courrier : comme une contrainte oulipienne (d’autres se sont imposées depuis, liées aux nombres, et aux images) dont il faut dire sans détour qu’elle n’est plus tenable aujourd’hui.

Alors que faire ? Continuer d’agir pour le mieux ? Ou se montrer plus sélectif, quitte à diminuer drastiquement le nombre de livres agrégés dans ce journal de lecture, éliminant à regret certains ouvrages ayant pourtant besoin d’appui ? En attendant, passons aux trois derniers volumes retenus, parfois au tout dernier moment, comme c’est le cas avec (1.) Mon buste par Rodin de George Bernard Shaw aux éditions L’Échoppe : un texte bref, assez vif – débordant d’humour et souvent fin –, pour lequel Jérôme Prieur a écrit une préface de même ampleur, dans laquelle il note avec justesse que, « comme rarement, le modèle rend compte de ce qui se produit dans l’atelier. […] Coupant court à l’emprise de la vanité, il n’a de cesse, au-delà de son propre cas, de s’approcher du mystère de la ressemblance qui va préoccuper pour longtemps l’art moderne. » (Note de J.P. : « En quelques lignes seulement, on ne peut que le comparer au récit des deux-cents-vingt-huit séances de poses de Yanaihara Isaku, Avec Giacometti, Allia, 2014 »). Que l’on me pardonne de faire aussi court (même en hommage), ce qui importe est de ne pas négliger ce petit livre qui, s’il se lit rapidement, dépose quelques traces persistantes dans la mémoire. Et il nous faut rappeler que le film de Jérôme Prieur, Rodin et Michel-Ange, le chant des statues, est en ligne sur Arte jusqu’au 24 juillet 2026.

(2.) La revue Brille Babil, dirigée par Jean Daive et Jean-Michel Gentizon aux Éditions des crépuscules, en est à son numéro 8. « Une idée de revue » écrit Jean Daive, qui s’y connaît (il en a déjà animé quatre : Fragment, fig, Fin, K.O.S.H.N.O.K.O.N.G). Le sommaire de ce numéro, bénéficiant d’une couverture de Jean-Charles Blais, est riche (entre autres) d’un article (sur L’Écran démoniaque de Lotte Eisner) et d’une chronique (Raconter l’histoire du cinéma après André Bazin et Henri Langlois. Comment ?) de Michèle Cohen-Halimi ; d’une longue transcription de brefs échanges entre Marcel Czermak (psychiatre et psychanalyste) et Jean-Claude Loubeyre (patient), suivie d’une discussion ; d’une lecture du livre de Daive et Czermak, De plus loin que la mélancolie, par Éric Houser… Et en ouverture, après un signe adressé à Eva Hesse, artiste trop tôt disparue, une fois encore un étonnant poème de Jean Daive – Cursus – dont j’aimerais reprendre ici le « prélude » :

« La table n’est pas / encore / mise. /  / J’accentue autrement : / Table / pas / mise. /  / Et l’amie devant moi / mange / en silence / un abricot / qu’elle avale à l’instant. /  / Elle déjeune. /  / Elle contemple posé à même le bois / de la table / le noyau broyé, / elle contemple / l’amande / pleine de cyanure / qu’elle avale / dans un esprit / de symétrie. /  / Et le cyanure / au jour le jour, hier / accumulé chaque jour / et tous les jours / rendait la machinerie / ordinaire dans l’esprit / de symétrie – parce que / devant la mort ordinaire et devant / le poison frugal – / il n’y a pas / la place / d’un deuxième corps. /  / “Approche-toi. / baisse un peu l’abat-jour et / tamise l’ego. / Montre-moi aussi ta peur / dans une poignée de poussière.” »

Screenshot

(3.) Est-il possible de présenter en quelques lignes les Œuvres poétiques de Dante – La Divine Comédie + Rimes – que Flammarion vient de publier (avec une brève préface de Florence Bistagne), traduction, notes et chronologie de Jacqueline Risset ? Non, bien entendu ; mais pourtant, oui, car cette édition – non bilingue – reprend des volumes que nul(le) fervent(e) de Dante ne peut ignorer (et de plus, je reste pour ma part fidèle aux versions françaises de Jacqueline Risset, dont les notes, notamment introductives aux Rimes, sont précieuses). « C’est dans le rythme qu’on entend la voix [de chaque poète] », écrit-elle – « le rythme, avec ses conséquences : chez Dante, avant tout, la vitesse. […] L’enjeu est alors de trouver des rythmes français nés directement de la langue, incluant toutes les ressources de la mémoire poétique. » Alors, comme il me semble préférable de prendre congé de ce long épisode par un poème, trouvons-le dans les Rimes – le 36, par exemple. Ne serait-ce que parce qu’il est bref (mais pas seulement) :

« Qui regardera jamais sans peur
dans les yeux de cette belle enfant
qui m’ont réduit au point que je n’attends
pour moi rien que la mort, qui m’est cruelle ?
Voyez comme est rude mon infortune,
puisque ma vie fut choisie parmi toutes
pour montrer que nul ne doit se mettre
au risque de regarder son visage.
Cette fin m’a été destinée
car il fallait qu’un homme soit détruit
pour que tout autre échappe à ce péril :
c’est pourquoi, hélas, je fus si rapide
à m’attirer le contraire de la vie,
comme perle attire la vertu de l’étoile. »

24 juin. Terry Riley a 91 ans. « Mourir est le privilège de ceux qui sont épuisés. Les compositeurs d’aujourd’hui refusent de mourir (Edgar Varèse, juillet 1921). (à suivre)

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Park Chae Dalle, How Choses Do 산 Plus Because, Éditions L’Usage, juin 2026, 172 pages, 18€
Hugo Pernet, Proses coupées, Les Cahiers de la Seine, mai 2026, 48 pages, 12€
Hugo Pernet, Remarques sur les remarques, Cipm / Musées de Marseille, septembre 2025, 48 pages, 7€
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