N’importe quoi plutôt que l’autre : Houellebecq et Zemmour au paradis des salauds, par Alain Jugnon

Michel Houellebecq
Michel Houellebecq

« Les pratiques surhumaines, religieuses, infernales ou divines, sont totalement étrangères à l’humanité de la raison. La raison est honnête homme », Charles Péguy.

C’est pourtant simple. Simple comme le salut fasciste qui vient.

Nous avons en ce début d’année française deux casseroles sur le feu : la casserole mise à feu par le politoloque dans laquelle cuit à gros bouillon médiatique, le juif, le noir, le musulman et l’autre et la marmite chauffée à bloc du ventrilogue dans laquelle mijote l’affect, le corps sale, les émanations du nihilisme conséquent.

Nous avons donc deux problèmes, c’est ontologique et technique à la fois (que faire ? que devenir ?) : faire taire celui qui ne veut plus être politique, qui veut trier dans le tas, tirer à vue, et ne plus écouter ce qui monte des profondeurs de la droite décomplexante que ce soit une idée politique fascisante, un joli poème mystique ou un livre qui se vend bien.

Avec les Zemmour et les Houellebecq, nous redeviendrions tous classiques et dix-neuvièmistes (lire en ligne La France juive de Drumont, découvrir chez le libraire Le protocole des sages de Sion, toute une époque), ce sera forcé, mais nous sommes encore modernes, c’est encore la vérité.

Eric Zemmour
Eric Zemmour

Il faut alors inventer deux barbarismes pour renvoyer les ultimes barbares du jour aux calendes grecques (et en revenir au politique donc à la Grèce d’origine) : chacun dans son domaine des dieux à l’ancienne, Houellebecq, Zemmour et Le Pen prennent la France pour une bonne fille et la littérature pour une milice chargée jusqu’à la gueule de mots qui veulent performer et de phrases qui peuvent tuer.

Il y a donc le politoloque.

Le politoloque bave contre le politique chaque matin en s’énervant sur les blogues, les blagues et le boulgi-boulga de la modernité telle que médiatisée, il ne se peigne plus mais il a le cheveu long et sale, ou bien la tonsure raide et musclée, il déteste les lectrices et les auditrices quand elles font des phrases qui se tiennent : pour lui la politique c’est la féminisation honteuse du mâle occidental et cela le politoloque, il ne supporte pas. Trop de raison à travailler, trop de mots à dire. Le politoloque aime par dessus tout la haine de l’autre quand c’est un sexe, une religion, une pensée ou une vie : il est cette crapule théorique et ce crapaud critique, posé là, n’importe comment, on le touche, il couine et sort un : « mort aux arabes ! » même pas convaincu, juste à diffuser, juste à empester l’assemblée. Le politoloque, pour (le) finir, est l’homme de lettres le plus français du moment : il veut la croissance de la France et la valeur française du travail, il est nihiliste comme un ministre de l’Économie, une vraie loque intellectuelle. Un Lovecraft pour Maurras, notre Houellebecq des familles françaises.

Michel Houellebecq
Michel Houellebecq

Et il y a le ventrilogue.

Le ventrilogue, et c’est plus simple, est un nain : il se met en rapport avec le monde et les autres à partir de son ventre, car sa connaissance du réel est un toucher des organes. Ce peut être du bling-bling, de la conscience malheureuse ou de l’anti-modernité, c’est à chaque fois un bruit de l’intérieur, plus au dedans qu’un pet ou qu’un rot mais quelque événement qui, contre le politique, établit les données d’un corps du roi/roi du corps qui ferait autorité, qui garantirait un ordre, une ligne, un droit naturel, une divinité : le ventre. Le ventrilogue discourt avec ses tripes, il bave à la coupe du réel en roulant des yeux et en passant à la télé pour faire le malin : c’est l’opinion, c’est mortel. Lui seul et contre tous, un général Boulanger sans galons, un Pétain pour une France sans honneur, notre Zemmour des cavernes françaises.

Avec le politoloque et le ventrilogue, nous sommes réellement au bord de la guerre de tous : pas de pitié pour les femmes et les arabes, comme en quatorze.

Alain Jugnon

Alain Jugnon est philosophe. Il est notamment l’auteur de Sans Dieu merci / Eloge littéraire du casse-dogme, Jacques Flament éditions, 2016. Il vient également de faire paraître, avec Dorian Astor, l’ouvrage collectif Pourquoi nous sommes nietzschéens aux Impressions nouvelles.