Tomber, continuer, « tenir ensemble » (coulisses de la rédaction, 8)

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Retour dans le passé avant de repartir de l’avant. Parce que oui, « il faut continuer »…

Lundi 9 novembre, la rédaction a la très agréable surprise de lire dans Les Inrocks, sous la plume de Jean-Marie Durand, « Diacritik, nouveau site pour le plaisir du texte ». Et la joie de voir comprise notre ambition (ou du moins notre volonté, restons modestes) de placer tous nos articles sous l’égide d’un maître, Roland Barthes, dès le dossier que nous lui avons consacré lors de notre lancement, au quotidien dans notre volonté d’analyser des signes, ou, comme le déclarait Johan Faerber à Bookalicious, d’« offrir une tribune à une pensée du contemporain toujours plus en mouvement. Essayer modestement de penser ce qui soi-même est en train de se penser ».

Bref, pour paraphraser un film connu, jusque là tout allait bien :

On dansait avec Arnaud, ses 1Song1Day, ses chroniques musicales et enlevées ;

Douglas Hoare nous prouvait combien tout peut se dire dans un jeu vidéo ;

Jérémy s’enthousiasmait pour un chef d’œuvre, Le Fils de Saul ;

Johan était heureux du Prix Wepler venant couronner un texte épatant, Achab (séquelles), le Livre à Revenir de Pierre Senges ;

Christine déclarait son amour à Sophie Calle et aux ouragans littéraires Nathaniel Rich, Laurent Gaudé, Frank Smith et Richard Ford ;

Sophie rendait accessible à tous une table ronde exceptionnelle entre Mary Dorsan, Emily Barnett et Geneviève Peigné avant de nous parler de siestes et bals littéraires.

Dominique célébrait le trait extraordinaire de Miles Hyman dans ses Drawings, et se mettait Au service de la France,

Jean-Philippe passait avec maestria de Jaccottet à Amandine André ou Derrida (avec Patrick Llored),

Simona nous offrait des glissements de la modernité autour de Stendhal, une forme de « J’ai plus de souvenirs que si j’étais Milan »,

Bobo se déchaînait dans ses revues de presse décalées,

L’affiche du festival d’Angoulême était dévoilée, on parlait cuisine des pays de l’Est et on conjuguait autrement.

Et, évidemment, on s’énervait un peu quand même, contre l’écrivain devenant homme-sandwich, contre l’Interallié donné à un Barthes moins Barthes.

Tout allait bien. Et puis est advenu le 13 novembre. L’horreur. La sidération. Les mots impuissants à dire ce que chacun d’entre nous ressentions. Comment en parler sans sensationnalisme ? Fallait-il se taire ?

Thomas Jolly a mis des mots sur « l’être ensemble » visé, lui dont le théâtre est si puissamment, essentiellement, politique, au cœur de la Cité. Ce sont ses mots que nous avons cités samedi, sobrement, ces mots encore par lesquels, le lundi suivant, nous avons tenté, maladroitement mais sincèrement, de reprendre le fil. Thomas Jolly nous a autorisés à publier le texte qu’il a lu à Caen avant la représentation de son Henry VI, il a donné le « la » comme le « là » d’un il faut continuer, emprunté à Beckett, en écho aux mots de Vincent Message. Nous avons publié un texte et des dessins de Fred, notre chevalier des villes, le reportage de Camille à New York, rendant hommage à Paris.

Et nous avons fait le choix de reprendre, mardi, le cours plus si normal des choses, avec de la bande-dessinée, des films, des livres… Certains interrogent la place de la violence dans l’histoire et dans nos représentations (comme A fendre le plus dur d’Oliver Rohe et Jérôme Ferrari) et écrivent ce qui nous est donné à voir, d’autres d’une invention nécessaire voire d’une reconstruction, comme le Logis du musicien d’Erwan Larher, plus que jamais nécessaire.

Rien ne semblait hors sujet, tout résonnait : Simona évoquant la réouverture du Musée Rodin avec Hélène Pinet, directrice des Collections photographiques et Camille photographiant les spectateurs du MOMA nous parlent en filigrane de la nécessité de laisser ouverts ces lieux de culture. Évoquer James Baldwin et son La Prochaine fois le feu est une manière, pour Jean-Philippe, de parler d’aujourd’hui et d’un présent qui divise.

La phrase d’Erri de Luca — « il revient aux écrivains de rétablir le nom des choses » — est un appel et un rappel comme Le Cheval de Claude Simon, « grand cri de vie contre le néant » qui « défend le geste d’écrire comme ce qui rédimera le vivant devant toutes les disparitions », écrire, verbe transitoire. Et parler d’Étienne Daho c’est dire, aussi, combien les textes de ses chansons ont pu être cités sur les réseaux sociaux en commentaire du 13 novembre, de notre désarroi face à l’impensable.

« (…) et comme il était doux ce mois de novembre à Paris, si doux, incroyablement doux » (Olivier Steiner)

Il est devenu évident qu’on ne pouvait pas non plus faire « comme si ». Arnaud a évoqué son plus beau souvenir du Bataclan, Amy Grace Loyd nous a offert, depuis New York, « Falling », un texte écrit pour Diacritik, sobre et émouvant. Plus que jamais il nous fallait partager, retrouver des mots, chercher dans ceux des artistes, des écrivains la force de continuer. Conduire ce journal comme un « être ensemble », à l’image de ce texte d’Amy, témoignage d’amitié, jusque dans sa traduction revue et corrigée par Céline Leroy, passeuse des plus grands, de Jeannette Winterson à Peter Heller, d’Edmund White à Rachel Cusk, Céline elle aussi avec nous.

Et puis, hier, un autre don, celui d’Olivier Steiner, écrivain (Bohème, La Vie privée) qui, avec Cent trente, donne des noms à un chiffre impossible, rassemble des vies, déploie des mots. Et prouve que seule la culture peut répondre à la barbarie, résister.

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