Linda Lê, Lame de fond et « tempête sous un crâne »

Linda LêLinda Lê est un écrivain qui aime à descendre Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau (Bourgois, 2009). Lecteurs et narrateurs y sont et « trompe-la-mort » et « déterreur de vestiges » : « soulever la dalle des mots, c’est rentrer en soi-même tout en côtoyant un autre ». Tel est, encore, le programme de Lame de fond.

Le livre s’ouvre sur des Mémoires d’Outre-Tombe. Van vient de mourir, il parle depuis sa tombe du cimetière de Bobigny: « Je n’ai jamais été bavard de mon vivant. Maintenant que je suis dans un cercueil, j’ai toute latitude de soliloquer ». Sa mort sera « le pivot autour duquel tout gravite ». Van, « né à Saïgon, l’année de l’assassinat de Kennedy », est mort écrasé par une Austin, boulevard Saint-Germain : au volant, Lou, sa femme. L’accident est le creuset du roman, la « cette vague venue des profondeurs » qui suscite le récit de tous les personnages : Van qui examine sa conscience, revient sur son passé — ses années d’enfance à Saïgon, son apprentissage du français, ses colères politiques, la rencontre de sa femme, et, un an avant sa mort une lettre d’Ulma qui bouleverse sa vie, « coup de tonnerre dans un ciel apparemment serein » ; Lou sa femme ; Laure, 17 ans, leur fille ; Ulma, mystérieuse et fatale bombe à fragmentations d’une cellule familiale.

Le roman, choral, suit quatre confessions, sur une journée, du cœur de la nuit au crépuscule, en quatre moments et voix qui sont quatre saisies d’une même histoire, de ces fils que tous avaient entremêlés. Chacun rassemble « quelques débris fragmentaires, étoiles distantes qui clignotent encore », tente de faire la lumière sur son rôle dans cette tragédie ordinaire, se confronte à son passé, son identité, ses aspirations déçues. Quatre « tempêtes sous un crâne », comme l’écrit Van dès la première page de Lame de fond, citant le Victor Hugo des Misérables.

La trame pourrait sembler banale : un homme meurt, l’accident sert de révélateur à des secrets familiaux parfois bien enfouis, tout est donné au lecteur dès les premières lignes. Lame de fond naît d’un fait divers, serait un anti conte de fées… Mais le suspens est ailleurs, dans cette manière dont la langue peut tout dire, tout embrasser, dont elle sert une « descente aux enfers », au sens littéraire du terme. Lame de fond est sans doute né d’un poème de Reverdy que Laure lit à l’enterrement de son père :

« Comment me suis-je appris moi-même
Après avoir vu passé mon propre enterrement
Cette nuit-là
Mes deux mains sur ma poitrine en croix
J’assistais à la cérémonie
Et très péniblement, je supportais l’idée de ma mort
. »

Linda Lê

Lame de fond rassemble tout ce qui fait la puissance de l’œuvre de Linda Lê, l’une des plus singulières de la scène littéraire contemporaine : la mort et le deuil (Les Évangiles du crime, 1993 – Lettre morte, 1999 – In memoriam, 2007), la famille, la filiation et l’identité (A l’enfant que je n’aurai pas, 2011), la culture, les livres, la langue (Au Fond de l’inconnu, 2009), l’immigration, l’exil, le politique. A travers les confessions de ses quatre personnages, Linda Lê dit la France de 68 à aujourd’hui, le Vietnam, la manière dont chaque génération inscrit son itinéraire privé, intime, dans la fable collective. Tout, dans ce roman, est exploration de fragments et de marges, refus des vérités toutes faites, travail sur « l’équivoque » et l’indicible.

Chaque personnage de Lame de fond interroge sa manière de s’inscrire dans un héritage culturel : Van (« moi, l’exilé », « moi, le niakoué ») qui avait adopté la France et voit son passé lui revenir en boomerang avec la réapparition d’Ulma, retour du refoulé, exploration de l’interdit, « tout le passé qu’il avait raturé refluait ». Ulma, « cadeau empoisonné » aux racines si diverses, qui veut savoir d’où elle vient, au risque de tout perdre. Laure qui écrit son journal « pour qu’il reste quelque chose de Van », et peu à peu parvient à combler le fossé qui les séparait, à écrire « papa ». Lou, face à sa jalousie, sa culpabilité qui tente de comprendre son geste désespéré, en revenant autant sur son rapport à Van que sur sa propre histoire.

Tous sont déracinés, pris dans un exil à soi et aux autres. Tous se confient mais chaque voix reste imperméable à celle des autres, illustrant les secrets incommunicables du cercle familial. Chacun se dit « personnage » d’une histoire qui lui échappe, qu’il tente de comprendre et maîtriser. L’écriture est pour Van, Lou, Laure et Ulma catharsis et refuge, manière de « rentrer en possession de soi-même ». Chacun construit un tombeau au sens le plus littéraire du terme, hommage à Van disparu, hymne à la puissance du Verbe que Linda Lê célèbre de livre en livre.

Linda Lê, Lame de fond, éd. Christian Bourgois, 2012 — en poche chez Points, 2013, 277 p., 7 € 20

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