Patrice Chéreau, J’y arriverai un jour (1Book1Day)

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Un homme pressé, et sans doute blessé. Pour qui nous avons pris le train. L’homme de Phèdre, des Paravents, d’Hamlet, de La Dispute, d’Intimité. Qui révéla Koltès au grand public. Un homme en recherche, questionnant, curieux, ouvert sur les arts, tous les arts, qui dit s’être construit des autres, de ses rencontres* : « apprendre ce que je ne sais pas, d’une certaine façon à devenir la personne que je ne suis pas encore ». Cet homme rare s’appelait Patrice Chéreau.

Les éditions Actes Sud lui rendaient un hommage vivant et dense en 2009 dans un ouvrage, J’y arriverai un jour, réalisé suite à la remise du Prix Europe pour le Théâtre, en avril 2008 : Patrice Chéreau avait réuni, à Thessalonique, acteurs, dramaturges, metteurs en scène, acteurs, autant de compagnons de route pour évoquer son œuvre, la commenter, la célébrer. Le volume Actes Sud regroupe ces interventions, en trois temps : travailler, jouer, réfléchir.

Jy_arriverai_un_jour_1Ces textes** sont précédés d’un long et passionnant entretien de Patrice Chéreau avec Georges Banu, occasion de faire un point sur une passion, une œuvre, une vie. Le volume offre, enfin, un cahier iconographique en couleurs (photos de Chéreau, des mises en scène les plus marquantes) et se clôt sur une chronologie des spectacles (théâtre, opéra) et films de Chéreau, de 1964 (mise en scène de L’Intervention de Victor Hugo avec le groupe théâtral du Lycée Louis-le-Grand) à 2009 (avec la sortie du film Persécution).

Le projet de ce volume, comme d’ailleurs des journées de Thessalonique qui le nourrissent, est en soi un paradoxe, Patrice Chéreau refusant les hommages, les retours sur images, tout ce qui peut figer le sens. Comme l’écrit Clément Hervieu-Léger, signant le dernier texte du livre, le metteur en scène et réalisateur se situe à l’opposé de tout esprit de système :

« On peut dès lors s’interroger sur l’absence d’ouvrages théoriques signés par Chéreau. C’est sans doute que s’il sait avoir certains principes, une sorte de grammaire, il refuse de les figer sous une forme qui deviendrait un système. Une “méthode Chéreau” supposerait en effet que chacun de ses spectacles ou chacun de ses films tendrait toujours à poursuivre la même idée. Or Patrice s’applique justement à ce que chaque projet engendre un nouveau type de réflexion (parfois dans la continuité du précédent, parfois dans un positionnement a contrario) et par là même, un nouveau mode de narration et de résolution scénique. Il ne s’en tient jamais à des moyens déjà acquis. Chaque spectacle, chaque film existe singulièrement. Cela ne veut pas dire cependant que l’ensemble des réalisations de Patrice Chéreau ne constitue pas un tout véritable. Son œuvre est traversée par une ligne continue qui frôle en permanence sa propre vie. Mais en aucun cas cette ligne n’est un hypothétique message existentiel qu’il souhaiterait faire passer à toute force. »

gabrielle-2005-tou-04-gLe tour de force de ce volume est justement d’éviter tout autant l’écueil de l’hommage empaillé et stérile que celui de l’hagiographie creuse et/ou muséographique. Le texte se veut atelier, visite, parcours, laboratoire, portrait pluriel d’un artiste dans ses défis successifs, sa quête inassouvie d’une forme, d’une beauté, d’un sens, des sens. Le volume se construit sur des échos, des voix qui se mêlent, se dispersent, se contredisent parfois, se rassemblent autour de quelques traits qui, peu à peu, forment un portrait vivant, en mouvement de Patrice Chéreau. Émaillé d’anecdotes, de récits de rencontres, de souvenirs de tournages ou de mises en scène, J’y arriverai un jour est aussi le panorama du spectacle contemporain, théâtre, opéra, cinéma, une réflexion esthétique, engagée. Le retour sur un lieu, Nanterre-Les Amandiers, que Patrice Chéreau dirigea et qu’il voulut un espace formel, de création, de formation d’acteurs — cf. le superbe texte de Bruno Todeschini, qui fut son élève, montrant comment Patrice l’a « élevé. Je parle ici d’élévation plutôt que d’éducation ».

Le spectacle y est conçu comme une aventure, collective, celle d’une troupe d’acteurs, d’artistes, de techniciens, d’auteurs aussi, Koltès, Heiner Müller et Genet ayant « habité » les Amandiers, à cette époque dont Chéreau parle comme d’un « âge d’or ». C’est enfin une porte ouverte sur Chéreau et l’opéra, Chéreau et le cinéma, Chéreau et la « lecture » — on pense à La Douleur, de Duras, avec Dominique Blanc (2008), une actrice définie magistralement par Georges Banu comme une « promesse de théâtre », « l’équivalent de l’inatteignable crayonné du théâtre mallarméen », une « figure de cet entre-deux qui définit le metteur en scène, être pris entre le texte et la scène ».

Corbis-0000195179-001On y lit un Chéreau énergique, jamais assis, travailleur forcené, d’une exigence rare. Un homme de la résistance***, dans tous les sens du terme. On y voit confirmée sa passion des textes — une très grande part du travail de mise en scène se fait « à table », pour comprendre le texte, avant de l’interpréter —, des acteurs et des corps, de l’espace. Une pratique de la mise en danger, un travail sur les failles, sur une relation perpétuellement renouvelée au jeu des acteurs, au texte (de la lecture, aux répétitions, représentations, reprises), la recherche de ce « miracle qu’il faut accompagner. Finalement, ce miracle-là est toujours différent. Et je veux dire que je l’attends parce qu’il est toujours inattendu ». Chéreau y affirme, dans le très bel entretien accordé à Georges Banu, sa volonté de rester en mouvement, sa méfiance du « savoir-faire », sa volonté de toujours être ailleurs : « Je vis, depuis toujours, dans la peur de reproduire ce que j’ai déjà fait ».

La pratique de Chéreau a ceci de juste et de fascinant qu’elle casse les frontières des codes, des conventions, des arts, dans un renouvellement constant, une interrogation infinie, une quête ininterrompue. Ce livre, dans sa polyphonie, son respect d’une certaine oralité des textes, son croisement des pratiques (témoignages d’acteurs, metteurs en scène, chorégraphes, des hommes et femmes qui ont signé pour lui costumes, éclairages, décors, comme une « troupe », une « bande », une « famille ») en est le reflet miroitant, passionné et passionnant.

Patrice Chéreau, J’y arriverai un jour, Ouvrage réalisé par Georges Banu et Clément Hervieu-Léger, Actes Sud, collection « le temps du théâtre », 190 p., 22 €

* « Il y a beaucoup de choses que j’aurais aimé faire et que je ne ferai jamais : être musicien, être chorégraphe, savoir écrire des romans. Et donc, aujourd’hui, faute de mieux, je peux juste dire que j’utilise la musique des autres, les chorégraphies des autres, les romans que je n’écrirai jamais…Cela rejoint une question plus profonde peut-être : à savoir que je suis un pilleur, en fait, un voleur à l’étalage, malin et intelligent sûrement, mais qui prend son bien là où il le trouve, qui fait son miel de toutes les personnes et les œuvres que j’admire et que je rencontre. » (Chéreau, Dialogue avec G. Banu, p. 29).

** Contributions de Georges Banu, Anne-Françoise Benhamou, Dominique Blanc, Philippe Calvario, Eric Caravaca, Bertrand Couderc, Pascal Greggory, Clément Hervieu-Léger, Stéphane Lissner, Stéphane Metge, Gérard Mortier, Thierry Thieû Niang, Richard Peduzzi, Vincent Perez, François Regnault, Catherine Tasca, Bruno Todeschini, Anne-Louise Trividic et Caroline de Vivaise.

*** « Je crois que je cherche des gens qui me résistent. Ce fut un malheur chaque fois que j’ai pris des comédiens qui ne me résistaient pas. Je pense qu’il faut me résister parce que j’appuie de toutes mes forces sur les partenaires avec lesquels je travaille. Il faut me résister, me tenir tête. La relation fonctionne de la même manière qu’un rapport érotique : on est attiré par les gens qui vous résistent et non par ceux qui cèdent vite, ou immédiatement.

Ceux qui vous résistent sont ceux que l’on perçoit comme étant des êtres inatteignables. Les sentiments sont des rapports de force. Mais c’est très beau, les rapports de force, à condition que l’on soit à égalité. Comme dans les parties de bras de fer… sinon on tombe dans une relation de pouvoir et d’autorité. Et celle-là est stérile.

Je dois dire que je cherche non seulement des gens, mais aussi des situations qui me résistent. Le plaisir que j’ai eu en Angleterre quand j’ai travaillé avec Hanif Kureishi tient aussi dans le fait de débarquer dans un pays, de prendre un appartement et de me dire : “Maintenant, allez, au boulot. Personne ne me connaît, je ne connais personne, je vais voir des acteurs jusqu’au moment où je vais constituer une équipe dont je ne connais rien et que je vais apprendre à découvrir. » (Chéreau, Dialogue avec G. Banu, p. 50).