Laura Dern (Laura)

Une étendue nue entourée de montagnes enneigées, un train est en marche au loin. On le regarde s’approcher, les lumières de la locomotive se fondent dans une pellicule dont le grain ne cessera de nous interpeller. C’est un 16 mm qui fait le tissu du cinéma, qui le modèle, qui constitue sa peau. Et nous sommes là, à même la peau de deux paysages : l’Amérique et la femme. Kelly Reichardt n’associe pas la femme à la nature, non, elle nous dit plutôt que l’extérieur se trouve au plus intime du sujet et que l’extérieur peut être différent si le sujet qui l’habite en prend soin, s’il l’investit presque en le caressant, sans le traumatiser. Ce plan qui suggère aussitôt la conquête du cinéma, l’entrée en gare de La Ciotat, ainsi que la conquête de l’Ouest américain, dit avec le sifflement du train que l’on entend, que cette conquête peut être différente et va être différente. Car c’est une femme qui filme et ce sont des femmes qui prennent le film au corps.

Dans un très bel ouvrage que Suzanne Horer et Jeanne Socquet consacraient en 1973 à la place de la femme dans l’art, parmi les quelques beaux témoignages de femmes artistes publiés, la parole était donnée à Marguerite Duras qui mettait précisément l’accent sur la nécessité, de la part de la femme écrivain et cinéaste qu’elle représentait, de s’exposer avec force et conviction sur la scène médiatique pour faire face à un dehors masculin hostile et toujours prêt à suffoquer la parole féminine. Le titre du livre, La Création étouffée, annonçait déjà le projet des deux auteurs : aller interroger le pouvoir créateur qui est plus volontiers accordé aux hommes comme si la création était un ensemble monolitique réservée à une seule portion du monde.

Camille Laurens

Ces jeudi 2 et vendredi 3 mars, aura lieu à Caen, sous la direction de Sylvie Loignon et Isabelle Grell, un colloque international sur une figure majeure de l’écriture contemporaine : Camille Laurens. En présence de la romancière et aux côtés également de Philippe Forest et d’Olivier Steiner, les différentes interventions, en partenariat avec l’IMEC et la Maison des écrivains, reviendront sur le labyrinthe sans cesse relancé et infini d’un œuvre dont la mouvance et les jeux de dédoublements n’en font jamais celle que vous croyez.

Les francophonies littéraires

Paru en octobre 2016, l’essai de Christiane Chaulet Achour, Les Francophonies littéraires, est une synthèse des littératures francophones des pays du Sud : d’Haïti à l’Algérie, de l’Afrique sub-saharienne à l’Asie en passant par les îles. L’ouvrage traite exclusivement de ce qu’on nomme aujourd’hui les « francophonies littéraires des Suds », c’est-à-dire l’ensemble des œuvres qui ont émergé durant la colonisation et dont la production s’est poursuivie après les indépendances.
Entretien avec l’auteure, autour ces littératures qui demeurent peu visibles en France malgré la renommée d’un Léopold Sédar Senghor ou d’un Aimé Césaire.

Louis Blouin (Marc Susini) et les médecins de la Sorbonne
Louis Blouin (Marc Susini) et les médecins de la Sorbonne

Comment peut-on se sentir attiré par La Mort de Louis XIV au point qu’on a l’impression de presque toucher les tissus précieux et épais, aussi épais que l’air qui stagne dans la chambre de Louis XIV mourant ? Quel est le tour de magie dont Albert Serra fait preuve pour que le spectateur reste assis devant cette œuvre majestueuse qui déploie devant ses yeux tous ces vieux charmes pourtant si contemporains ? Entretien avec Marc Susini, premier valet du roi dans le film.

écritures francophones de la catastrophe naturelle

Ces 12 et 13 janvier se tiendra à l’Université de Cergy-Pontoise un colloque international sur les écritures francophones de la catastrophe naturelle. Conjointement organisé par Christiane Chaulet-Achour et Sylvie Brodziak, ces deux journées chercheront à poser la question d’une écriture de la catastrophe, de l’existence d’une littérature de survie et de résistance face à ce qui, incessamment, détruit.

Mathieu Amalric et Julia Roy
Mathieu Amalric et Julia Roy

« Enter the Ghost », Hamlet

Je suis allée voir le dernier film de Benoît Jacquot, A jamais, parce que l’argument de la création et du deuil m’est cher. Parce que j’avais lu le très beau The Body Artist de Don DeLillo dont le film s’inspire. Mais aussi parce que Jacquot a été assistant à la réalisation dans de nombreux films de Marguerite Duras. Et puis parce que Duras lui a confié l’histoire du jeune aviateur anglais, ce jeune de vingt ans qui devient chez elle l’archétype de la jeunesse sacrifiée à la mort. Et encore parce que Jacquot a filmé l’écrivain tandis qu’elle parlait de l’écriture et que, de ces entretiens, est né l’un des plus beaux livres de Duras : Écrire. Nul doute en plus que ce recueil de textes est un testament d’Orphée, un de ces textes où la voix de la confidence devient un art poétique. A peine plus que deux ans avant sa mort, à peine sortie de l’expérience quasi fatale du coma, Duras confie à Jacquot l’étroit lien entre création et disparition, entre écrire et mourir.

Jean-Pierre Léaud
Jean-Pierre Léaud

Comment peut-on s’extasier à force de regarder de vieilles têtes ridées, fardées, hypercoiffées, portant des vielles dentelles, parlant un français avec un débit d’une lenteur effarante ? Comment peut-on se sentir attiré par ce film à tel point qu’on a l’impression de presque toucher ces tissus précieux et épais, aussi épais que l’air qui stagne dans la chambre de Louis XIV mourant ? Quel est le tour de magie dont Albert Serra fait preuve pour que le spectateur reste assis devant cette œuvre majestueuse qui déploie devant ses yeux tous ces vieux charmes pourtant si contemporains ? La Mort de Louis XIV n’est bien sûr pas un film historique, même si Serra s’est inspiré des Mémoires de Saint-Simon et de ceux du marquis de Dangeau, c’est précisément le roi Jean-Pierre Léaud en tant que corps royal de l’art, qui est au centre de ce qui se révèle être un véritable dispositif artistique.

Marguerite Duras (DR)
Marguerite Duras (DR)

En 1994 le Nouvel Observateur, pour fêter les 30 ans du journal (1964-1994), demande à 240 écrivains de raconter « une journée du monde » et sort ainsi un très bel album anniversaire hors-série. Marguerite Duras envoie à Jean Daniel un texte qui mérite d’être relu en ces temps où la folie politique d’une Amérique votant l’improbable nous met devant ce mur qui pourrait être construit à la frontière du Mexique, ce mur que Trump érige entre les hommes et les femmes, les blancs et les noirs, les milliardaires et le peuple.

Maren Sell
Maren Sell

« Tout se réduit en somme au désir et à l’absence de désir. Le reste est nuance »
Cioran

Maren Sell a été follement amoureuse de Yann Andréa. Jusqu’au point d’en être volontairement l’esclave, de le vénérer comme un dieu, de se consumer pour lui telle une adolescente saisie soudainement par les frissons du premier amour. Elle semble d’ailleurs ne pas craindre la révélation de ses agissements tempétueux et romantiques ou encore l’écriture de phrases dont la naïveté laisse rêveur : « Que chantent les anges ? L’amour naissant » ; « votre bouche était comme un papillon qui butine, d’une légèreté insoutenable ». Mis à part l’hyperbole finale qui convoque aussitôt une plume de poids, Duras ou la première amante de Yann, cette évocation idyllique de l’amour semble appartenir à une littérature d’antan, à une libido amandi très proche de jeunes personnages de Bernardin de Saint Pierre.