Duras, la Vice-consule: « Toute cette poubelle de toutes les colonies, c’est moi »

© Simona Crippa

Âgée de 78 ans, devant la caméra de Jean Mascolo et Jean-Marc Turine sur le tournage du documentaire L’esprit d’insoumission, autour du groupe de la rue Saint-Benoît, Marguerite Duras se souvient de ce groupe d’intellectuels qui se réunissait chez elle à partir de 1942 : « C’était un pur mouvement de l’esprit surtout […] On voulait le bien des gens et de soi, on voulait la liberté des gens et de soi […] On était ce qu’on appelle des révolutionnaires, et nous quand on l’est à vingt ans on le reste, et nous sommes des vieux révolutionnaires, mais des révolutionnaires, vieux ». Tous les intervenants — entre autres : Edgard Morin, Jean-Pierre Vernant, Jean-Toussaint et Dominique Desanti, Maurice Nadeau, Colette Garrigues, Gilles Martinet, Claude Roy, François Mitterrand — sont d’accord sur ce point qui les rassemblait : s’opposer au pouvoir en place et ne cesser de manifester publiquement le refus de l’injustice et de tout ce qui était inacceptable.

Avant ces années 1940 où Marguerite Donnadieu épouse Antelme décide de devenir Duras s’inscrivant dans cette voix du refus qui sera toujours la sienne, cette enfant de l’Indochine coloniale se cherche. Arrivée à Paris seule et à l’âge de 18 ans, elle veut étudier mais doit également travailler. Une fois sa licence et ses deux diplômes d’études supérieurs de droit en poche, elle trouve enfin un emploi plus stable — rare pour une femme à cette époque — auprès du Service Intercolonial d’Information et de Documentation du ministère des Colonies. Dirigé d’abord par le socialiste Marius Moutet, l’ancien secrétaire particulier de Georges Clemenceau, Georges Mandel, prendra ensuite sa place. C’est un farouche adversaire d’Adolf Hitler et de l’expansion du IIIe Reich qui veut lancer une campagne de communication pour sensibiliser l’opinion publique quant à l’importance de l’Empire colonial dans la lutte contre le fascisme. Bien sûr dans les colonies on trouve matières premières, infrastructures prêtes à la guerre, hommes à recruter… Il engage ainsi un attaché de presse, Philippe Roques, pour organiser cette campagne. Marguerite Donnadieu, documentaliste, sera bientôt appelée à collaborer à un ouvrage de propagande qu’elle cosigne avec son nouveau collègue. Publié en 1940 chez Gallimard, L’Empire français fait hélas l’éloge de la politique coloniale de Jules Ferry.

Tâche imposée par un travail dont elle ne s’enorgueillit pas, cette corvée sera évoquée par l’écrivaine dans un brouillon du Vice-consul déposé à l’IMEC, dont un extrait est rapporté par son biographe Jean Vallier. On y reconnaît les farouches accents de dégoût durassiens : « J’entrai au ministère… autrement dit, j’étais retourné à la merde coloniale… ». Et le vice-consul de continuer à dresser le portrait de son supérieur à l’esprit et aux manières bien colonialistes : « nous eûmes un grand ministre des Colonies qui créa en un temps record des armées coloniales.  […] Les Allemands peuvent toujours arriver, se disait-on. […] Il ne serrait jamais la main à personne. Il vous rendait les dossiers en les jetant par terre. Il disait “Ramassez mon ami”. […] Chacun tremblait devant ce grand caractère. Sauf moi. Il veut la faire à la coloniale, me disais-je » (C’était Marguerite Duras I : 521). Dans le texte publié en 1966, le vice-consul rendu fou par la misère et la douleur qu’il voit aux Indes, finira par tirer sur les lépreux des jardins de Shalimar en signe de refus d’une société de Blancs, aveugles face à l’injustice qui sévit aux colonies.

Si le Le Vice-consul puis India Song reconstituent les Indes coloniales, Duras n’est pas Pierre Loti. Dans ses récits l’exotisme n’est pas de mise. Pas de palmiers luxuriants, ni de palais fastueux se mirant dans des mers scintillantes, les espaces coloniaux de Duras puent et forcent à la répugnance : « L’état du ciel malade, le matin, rend blafards, à leur réveil, les Blancs non acclimatés de Calcutta […] une vapeur infecte stagne, la mousson d’été va commencer dans quelques jours. » (Vice-consul : 31). Les Blancs indolents sont les représentants d’une société dont l’asphyxie est signalée par leur « [i]mmobilité totale » que l’on aperçoit derrière les grillages du parc tropical : « l’ombre dense » de l’intérieur où « [r]ien ne bouge, rien que ce ventilateur d’une “fictivité” de cauchemar. » (India Song : 15). C’est une Inde hallucinante qui est dépeinte, une Inde que ces Blancs ne veulent pas voir. Ils se retrouvent dans de grandes réceptions puis finissent au Blue Moon, un café-bordel où il faut s’encanailler jusqu’au petit matin pour oublier la souffrance des autochtones.

Le vice-consul (Mikael Lonsdale) photogramme du film India Song

Le cycle indien donne à voir la confrontation entre les « Blancs non acclimatés de Calcutta » et « la horde dolente [qui] assure sa survivance » (Vice-consul : 31-32). Les lieux soulignent sans cesse l’apartheid : l’ambassade mais aussi « le fabuleux hôtel Prince of Wales » en sont l’illustration. Ce dernier est situé sur les îles du Delta et est rempli du beau monde blanc anglais et français fuyant de temps en temps Calcutta pour se retrouver dans l’entre-soi, à l’abri de la population locale. Lahore, c’est l’espace de la déchéance et du refus, là où la vie s’exprime à travers la douleur de l’acte abominable du Vice-consul ; c’est le lieu d’un double meurtre que la société blanche exige et qui relève comme d’un rite sacrificiel, les lépreux et le vice-consul étant les boucs émissaires de ces Indes coloniales.

Dans l’entretien avec Dominique Noguez à propos d’India Song, Duras dira : « Le Vice-consul, c’est quelqu’un qui a oublié qu’on pouvait écrire. Qui sait, d’ailleurs, s’il n’est pas devenu un romancier célèbre ? ». Puis, à la question qui revient toujours à ce qui est devenu un cliché flaubertien bien qu’apocryphe :
« Est-ce qu’il serait incongru de vous demander […] “Le Vice-consul, c’est moi ?” », elle répond : « Moi, c’est tout. Moi, c’est Calcutta, c’est la Mendiante, tout, c’est le Mékong, c’est le poste. Tout Calcutta. Tout le quartier blanc. Toute la colonie. Toute cette poubelle de toutes les colonies, c’est moi. C’est évident. J’en suis née. J’en suis née et j’écris » (La Couleur des mots : 71, 68-70). Le sentiment démiurgique se mêle ici à celui d’un désespoir évident lié à son vécu indochinois qui est remanié et relaté dans Un barrage contre le Pacifique. Roman publié en 1950 en pleine guerre d’Indochine, il met en scène telle une épopée, un parallélisme systématique entre la misère d’une famille de petits fonctionnaires français et celle du peuple vietnamien, condamnés tous à la souffrance par le « grand vampirisme colonial » (Barrage : 25).

La lutte des classes se met en place entre tous ces misérables et les riches Blancs de beaux et hauts quartiers de la ville bien coloniale où règne « un ordre rigoureux » qui met mal à l’aise la pauvre Suzanne, si loin des « catégories de ses habitants », des « blancs reposés par la sieste et rafraîchis par la douche du soir » (Barrage : 185). La mère du Barrage est victime du broyage mis en acte par l’administration des colonies. Elle vit pour sauver sa fortune qu’elle a jetée dans l’achat de concessions pourries, toujours envahies par la mer qui détruit tout sur son passage. Solidaire des autochtones avec qui ses enfants partagent leur vie, elle finit par nourrir une « haine » fervente contre ces Blancs qui méprisent la société d’en bas. La lettre qu’elle écrit aux agents du cadastre incite au meurtre, un véritable appel à la révolte dont la virulence est davantage soulignée dans L’Éden cinéma car Duras, dans les « Remarques générales » placées à la suite du texte, recommande de garder la véhémence d’une parole qui accuse l’injustice du pouvoir colonial, elle s’exprime ici à la première personne. « Ma mère nous a raconté comme il aurait fallu massacrer, supprimer les Blancs qui avaient volé l’espoir de sa vie ainsi que l’espoir des paysans de la plaine de Prey-Nop » (Éden cinéma : 158). Cette férocité ne se tarit pas dans L’Amant, et L’Amant de la Chine du Nord où l’on continuera à lire le désespoir lié à la dénonciation de la « crapulerie de cette engeance blanche de la colonie » (Amant Chine du Nord : 98). Ailleurs dans l’œuvre, on trouvera également des appréciations fort négatives du colonialisme, comme dans Le Marin de Gibraltar qui se passe dans des contrées africaines : « C’est grand, la ville, c’est une des merveilles de la merde coloniale. » (Marin de Gibraltar : 360).

Cette dénonciation est déjà présente dans la nouvelle publiée dans Les Temps modernes en 1947, « Le Boa », qui à travers l’allégorie de la dévoration d’un poulet par un serpent, ne laisse pas d’associer des soldats coloniaux à l’animal qui commet systématiquement des crimes. L’intention de Duras est claire, s’allier à Sartre et aux autres intellectuels, comme le philosophe marxiste Tran Duc Thao que l’écrivaine connaît bien, qui dans les pages de la revue pourfendent la sale guerre d’Indochine. Et le refus de « cette engeance blanche de la colonie » ira jusqu’à la création d’un fantasme de métissage créole de la part de l’écrivaine qui à plusieurs reprises dira cracher les pommes reinettes achetées par sa mère, vomir les biftecks-frites — une mythologie bien française selon Barthes — et n’aimer que « la fadeur sublime à parfum de cotonnade du riz cargo, les soupes maigres des marchands ambulants du Mékong » (Outside : 350).

Mais pourquoi l’engagement de Duras restera inscrit dans son œuvre alors qu’elle ne cesse de militer aux côtés du groupe de la Rue Saint-Benoît dont elle est la « reine », comme disait Claude Roy ? Elle signe l’Appel de Stockholm contre l’utilisation de la bombe atomique, manifeste contre la Guerre de Corée, signe le Manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie, participe à la Revue Le 14 Juillet pour dénoncer la prise de pouvoir du Général De Gaulle, mais elle ne fait pas de déclarations publiques retentissantes contre la guerre d’Indochine.

Dans un extrait de l’entretien avec Marcel Bisiaux et Catherine Jajolet publié dans Le Monde extérieur, Duras évoque les gens qu’elle a côtoyés pendant sa jeunesse indochinoise, précisément ceux qu’elle a mis en scène dans ses œuvres, des instituteurs qui « étaient vraiment des fonctionnaires passionnés, qui se tuaient au travail et qui avaient des soldes de misères, les plus misérables avec les soldes des douaniers, des postiers. ». Et elle se souvient de sa mère « Partout elle avait installé des nattes pour les jeunes filles qui habitaient trop loin de l’école, et elle les nourrissait le soir », puis avoue : « C’est pourquoi sur certains points, je suis toujours un peu réticente quand on me parle de colonialisme » (Monde extérieur : 201).

Duras la vice-consule, prisonnière de son cri et du mal du pays natal, « exilée » au sens où l’entend Edward Saïd, « émigrée » faisant partie de la hiérarchie coloniale des déchus, cette insoumise sera toujours aux côtés des petits gens, des déclassés, des balayeurs et des femmes de ménage immigrés qu’elle magnifie dans Les Mains négatives, ce peuple d’en bas à qui elle donne la parole parce qu’ils n’ont pas voix au chapitre comme la bonne et le voyageur de commerce dans Le Square, la concierge dans « Madame Dodin », le camionneur et la femme sans emploi du Camion, la patronne d’un café dans Moderato cantabile et Emily L., la famille d’ouvriers immigrés de La Pluie d’été.

Pensez à tout ceci quand vous verrez ce soir sur Arte Un barrage contre le Pacifique mis en scène par Rithy Panh et le documentaire qui suivra, Pornotropic – Marguerite Duras et l’illusion coloniale réalisé par Nathalie Masduraud et Valérie Urrea. Pensez à « cette époque noire de la terre » à « cette soumission aux forces blanches de centaines de millions d’individus » (La Couleur des mots : 68) telles que Duras les nomme, pensez à toutes ces centaines de millions de malheureux inconnus à qui Duras a grand ouvert les portes de la littérature pour qu’ils deviennent la mémoire de tous.

© Simona Crippa