Que dire de cette très belle et stimulante première livraison des Cahiers Pierre Michon sinon qu’il faut se précipiter pour la lire ? Fondés par Agnès Castiglione et Denis Labouret, ces Cahiers Pierre Michon s’inscrivent dans la suite logique de l’Association des Amis de Pierre Michon en offrant aux lectrices et aux lecteurs un espace de réflexion et de création venant à la fois prolonger et nourrir les échanges autour de l’auteur de la Vie de Joseph Roulin. Ainsi ce premier numéro, placé sous la direction de Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard est-il largement consacré à la place qu’occupe le 19e siècle chez Michon. Dossier riche, pertinent et indispensable pour mieux saisir l’écriture de celui que d’aucuns désignent comme le contemporain capital. Autant de pistes stimulantes qu’on ne pouvait qu’évoquer avec les deux fondateurs de ces indispensables Cahiers.
Livres
« Construit comme un projet de body poetry, au carrefour de l’écrit, du sonore et du visuel, ce livre rend hommage, par poèmes et tatouages, aux signes de ponctuation et de typographie oubliés, mal nommés, réservés à certains métiers ou encore partagés par tous·tes mais de façons différentes. Il parle de leur histoire, de leur forme, de leur usage, mais aussi, en creux, de mon histoire, notamment celle de mon corps. » C’est ainsi que la poétesse Camille Bloomfield présente son dernier livre, paru en juin 2023 aux éditions les Venterniers.
Chère Judith Lyon-Caen, je me permets de répondre à la lecture que vous avez proposé de mon dernier essai, Faire trace, non parce qu’elle émet des réserves à son sujet mais parce qu’elle me semble contenir un certain nombre d’éléments qui méritent d’être débattus.
Inclassables souvent sont, « aujourd’hui que la poésie ne ressemble plus à rien », les livres dits « de poésie ». Et c’est plus encore le cas avec ceux de Stéphane Bouquet. Ainsi n’hésite-t-il pas, dans son dernier ouvrage, Le fait de vivre (2021), à mêler allègrement le poème, le récit et la pièce de théâtre. Poésie poïkilos, bariolée, qui créolise de la plus rafraîchissante des façons vers longs et vers courts (éventuellement avec notes afférentes), prose narrative et prose dialoguée.
Construisons des murs, oui, c’est bien connu, les murs résistent aux assauts de la misère et au grignotage du désespoir. Et puis chez soi bien seul, on est mieux qu’avec les autres, oui, là, ces gens bizarres, ces indigents, nauséabonds de leurs propres malheurs, ils seront mieux chez eux que chez nous ; d’ailleurs est-ce encore chez nous s’ils viennent ? Non, vraiment, sans façon. Et puis les murs, ce qui est bien, ce qu’ils sont physiques – et on met des chiens, des tourelles, des fusils, on fait les choses bien – mais qu’ils sont aussi dans la tête, car ces gens-là sont insidieux, il faut les tenir à l’écart, avec de beaux barbelés dans la tête. Et tant pis s’il y a des dommages collatéraux : que voulez-vous ma bonne dame, à la guerre comme à la guerre.
En couverture du livre de Salah Badis, on trouve les escaliers situés en contre-bas de la rue Docteur Saadane Cherif à Alger. Pourtant, ces escaliers, symbole d’Alger Centre, induisent en erreur : il s’y arrête un peu mais le lecteur est très vite contraint de parcourir les trente-trois kilomètres qui séparent la place Audin de Réghaïa, banlieue est d’Alger, point de ralliement de la plupart des nouvelles.
Lisons. Ce sont des sonnets, en effet. Tout le développement de chacun de ces poèmes tend vers la pointe, comme le font les sonnets depuis leur invention. Cette chute, toutefois, est ici une conclusion, mais une conclusion ouverte : le poème amorce son dénouement selon ses propres nécessités internes, selon l’angle adopté pour exposer la matière qu’il traite, dans l’instant où il s’énonce. Sa chute, amenée par voltes successives, énonce toujours à la fois une de ces vérités que rien ne viendra contredire, et prévoit le passage à une nouvelle perspective d’approche. C’est impeccable.
Il arrive que nous soyons impatients de prendre connaissance de tel ou tel livre dont la parution est annoncée pour bientôt (par exemple, Le temps de la connaissance, de Reiner Stach, deuxième volume de sa monumentale biographie de Kafka ; ou Vivre dans le feu, le prochain – et dernier signé – Volodine). Il arrive aussi que la petite pile à l’origine de ces constellations ne présente rien d’attendu : simplement quelques pierres échouées dans le Terrain vague, que le chroniqueur a ramassées au cours de ses flâneries.
Il est toujours plaisant de découvrir une maison d’édition toute neuve – Les Argonautes est née début 2023 – pour un texte aussi enthousiasmant, traduit qui plus est par les soins précis d’Élisabeth Landes, passeuse entre autres des ouvrages de l’Autrichien Robert Seethaler chez Sabine Wespieser ; sa traduction ici depuis l’allemand de Suisse fait d’ailleurs écho à celle depuis l’italien de Suisse par Joseph Incardona en début d’année pour les beaux Silences du primo-romancier Luca Brunoni, aux éditions Finitude.
Personne n’a oublié Dans les geôles de Sibérie, ce remarquable récit, paru en 2020, où Yoann Barbereau racontait comment, victime d’un coup monté (d’un kompromat) et emprisonné (puis assigné à résidence et contraint de porter un bracelet électronique), il était parvenu à échapper, à Irkoutsk, en Russie, à la veille d’un procès jugé d’avance, aux griffes du FSB. Une cavale sans autres moyens que son courage et l’aide de quelques amis, dont surtout cette Yana qui donne son nom au titre de ce deuxième livre. Une figure féminine dont on ne découvre la personnalité hors du commun qu’avec ce nouveau récit.
Tandis qu’il se trouvait ce jour-là au café, dans l’attente d’on ne sait qui, Walter Benjamin raconte, dans Chronique berlinoise, qu’une idée s’imposa à lui avec « une violence irrésistible ». De quoi s’agissait-il ? Qu’est-ce qui se laissa soudain entrevoir ? Rien de moins que le tracé d’« un graphique qui schématiserait sa vie ». Cette idée, on le sait, Benjamin allait la retrouver plus d’une fois, la méditer, sans jamais lui donner une vraie forme.
Avec Fou de Paris, Eugène Savitzkaya signe indubitablement l’un des plus beaux romans de l’année, et assurément l’un de ses plus remarquables récits au sein d’une œuvre déjà majeure de notre contemporain. C’est peu de dire que, porté par une langue d’une rare puissance, Savitzkaya donne à lire et livre à la sensation la plus sauvage un Paris que traverse un singulier narrateur. Hanté par la figure d’un poète méconnu, Hégésippe Moreau, Fou de Paris se lit comme le conte féérique d’une odyssée sensuelle dans la capitale française. Une odyssée qui, de Sarkozy aux confinements en passant par la tragédie des attentats, dévoile une résonance politique plus vive encore que dans les autres récits de Savitzkaya. Un très grand texte dont Diacritik ne pouvait faire l’économie d’interroger son auteur le temps d’un grand entretien.
Audrée Wilhelmy, dans Peau-de-sang, votre narratrice est morte, aussi est-ce depuis l’outre-tombe qu’elle relate son histoire. Votre personnage n’en est pas moins lumineux. Comme si son assassinat n’avait pas porté atteinte à sa puissance de vie. N’est-ce pas là une allégorie du féminin ?
Si Jean-Pierre Castellani a fait de l’autobiographie littéraire un de ses objets majeurs de recherche, il avait jusque-là pudiquement évité de pratiquer lui-même le genre. Tout juste avait-il accepté de livrer de petits récits mémoriels, par exemple dans des ouvrages collectifs centrés sur l’Algérie dirigés par Leïla Sebbar qui, en complice fidèle, a écrit en retour pour le présent opus une amicale préface.
Recommencer la psychanalyse par le féminisme en général, après #MeToo en particulier, avec deux guides au compagnonnage singulier : Jacques Lacan et Valerie Solanas – voici la tâche que se sont joyeusement assignée la psychanalyste Silvia Lippi et le philosophe Patrice Maniglier dans leur ouvrage Sœurs, pour une psychanalyse féministe. Rencontre et entretien.