Jean-Pierre Castellani : Corse-Algérie

Si Jean-Pierre Castellani a fait de l’autobiographie littéraire un de ses objets majeurs de recherche, il avait jusque-là pudiquement évité de pratiquer lui-même le genre. Tout juste avait-il accepté de livrer de petits récits mémoriels, par exemple dans des ouvrages collectifs centrés sur l’Algérie dirigés par Leïla Sebbar qui, en complice fidèle, a écrit en retour pour le présent opus une amicale préface.

Jean-Pierre Castellani avait, avec la même autrice, coordonné un ouvrage collectif intitulé Une enfance corse rassemblant, à propos de son île natale, des petits textes du même esprit sans se prêter personnellement à l’exercice, de même qu’il avait, dans d’autres publications, préféré mettre l’accent sur des portraits d’autres personnes que lui. Cette fois, il franchit le pas pour nous donner à lire non un récit de vie linéaire et classiquement conçu mais des fragments de confidence successifs qui, dans le va-et-vient et les effets d’échos qui s’instaurent entre eux, finissent par brosser un autoportrait éclairant.

Ce qui frappe en premier lieu dans les éléments de personnalité ainsi mis au jour, c’est la complexité de son identité française et la multiplicité de ses appartenances affectives et intellectuelles. La Corse où il est né en 1940 (du fait de la Seconde Guerre mondiale impliquant la mobilisation de son père et le retour provisoire au village familial de sa mère), reste mythifiée dans son esprit comme « le territoire béni de l’enfance » longtemps fréquenté essentiellement durant les grandes vacances estivales. Naturellement, cette image s’est modelée et complétée à l’âge adulte avec la prise de conscience des particularités historiques et culturelles corses, favorisée par le mouvement Riacquistu marquant profondément sa génération. Voilà qui a motivé, entre autres, sa volonté d’enseigner dans l’université Pascuale Paoli de Corte enfin créée en 1982, et plus tard, ses ouvrages publiés dans des maisons d’édition insulaires.

L’Algérie, regagnée dès la fin de la guerre et quittée à l’avènement de son indépendance en 1962, est un pôle géographique et affectif inaliénable : elle donne lieu à des remémorations emplies de tendresse nostalgique. Là encore, à la prise de conscience ultérieure de la dureté du contexte colonial qui caractérisait l’époque où il y vivait, se mêle le regret d’avoir dû renoncer à l’utopie d’une Algérie multiculturelle et pluriethnique telle que l’avait aussi rêvée Camus, figure tutélaire fraternelle et omniprésente. Les images utopiques de cette jeunesse dans cet autre espace insulaire qu’est Al-Djezà’ir (littéralement : « les îles ») ont du mal à coïncider avec les images bien réelles d’une Algérie contemporaine, visitée cependant à une vingtaine de reprises depuis 1975. Elles s’ajustent davantage aux représentations littéraires d’auteurs français d’Algérie comme Olivia Elkaïm et Alain Vircondelet ou algériens de langue française comme Maïssa Bey, Rachid Boudjedra, Tahar Djaout, Kaouther Adimi. C’est finalement l’espace hexagonal français où il s’est retrouvé après 1962 qui aura été au départ pour lui le plus virtuel, « abstraction historique, culturelle, littéraire », dénué en tout cas de la profondeur de l’enracinement sensible de ses deux premiers espaces de vie. Voilà qui explique que sa carrière d’universitaire, avant de se fixer à Tours, se soit d’abord engagée à Saragosse et volontiers polarisée sur la littérature ibérique et latino-américaine. Voilà qui rend tout à fait logique et compréhensible ce qu’il décrit lui-même comme une « errance, apparemment irrationnelle, autour de la Méditerranée ».

C’est donc un parcours personnel riche et original qui est ainsi déroulé, scandé par les multiples lieux, moments, rencontres et lectures fondatrices qui l’ont balisé. Le premier intérêt de cet ouvrage tient à cette valeur de témoignage qui relève à la fois de la restitution mémorielle (dans toute une première partie rédigée de façon rétrospective) et du compte-rendu immédiat (puisque la seconde partie de l’ouvrage est constituée de notes prises au jour le jour – et reprises telles quelles – au cours des différents voyages effectués en Algérie de 1975 à 2020 à l’occasion de colloques, cours ou soutenances de thèse). Ce témoignage frappe par sa volonté de nuances et de sincérité.

Sur ce premier intérêt s’en greffe un autre, car ces fragments de vie personnelle s’insèrent peu ou prou dans la grande histoire. Quelquefois de façon délibérée – on ne s’en étonnera pas de la part du spécialiste de l’œuvre historico-romanesque de Marguerite Yourcenar qu’est aussi Jean-Pierre Castellani – comme, par exemple, lorsqu’est reconstituée la carrière d’instituteurs du père et de la mère, partis de Corse pour se trouver mutés en 1932 sur différents postes en Algérie, de Relizane à Alger. Quelquefois de façon indirecte comme lorsque que sont rapportées les réactions spontanées d’Algériens de la rue face au retour d’un Pied-noir ou leurs évocations de la décennie noire ou encore les postures idéologiques générant des tensions difficilement contenues dans certaines rencontres publiques universitaires : cela informe en tout cas sur les résonances actuelles du passé colonial.

Cette oscillation entre différents lieux et différentes temporalités se prête bien au partage de données intimes susceptibles de produire des effets de résonance chez bien des lecteurs.

Jean-Pierre Castellani, Corse Algérie. Mémoires en partage suivies de Carnets algériens, édition du Scudo, Alata, 2023, 20 euros