Les fractures urbaines d’Éric Chauvier (Les Nouvelles métropoles du désir)

Eric Chauvier
Eric Chauvier

Il y aura d’abord eu un événement. C’est ainsi que commence le récit d’Éric Chauvier, comme autrefois Anthropologie : une rupture de familiarité, le sentiment d’une dissonance, quelque chose qui heurte et frappe le confort ou la routine de la conscience. Et cet événement, c’est la violence d’une altercation – « lynchage » selon l’auteur – : trois adolescentes agressent un homme. Un type, devrait-on dire, un prototype même, celui du hipster, qui concentre en lui toutes les rancœurs de classe et qui excite la violence. Roué de coups, à terre, il refuse pourtant l’aide du narrateur et part se réfugier dans un bar tendance, le Dark Rihanna. Et le narrateur, déconcerté et intrigué, de lui emboîter le pas pour découvrir ce lieu à la décoration new-yorkaise, aux reproductions d’œuvres de Basquiat et de Keith Haring, de photographies de William Burroughs ou de Jack Kerouac. Le narrateur observe, et comme un ethnologue du proche, tente de déchiffrer les codes, de comprendre les rites, de traduire les références culturelles : peine perdue, tout semble lui échapper dans cet univers ultra référencé, où l’ironie et la désinvolture sont de mise, où il est devenu trop invisible pour même réussir à commander une bière.

Eric Chauvier Les Nouvelles métropoles du désir

Les Nouvelles métropoles du désir est à peine un récit. C’est davantage la juxtaposition de deux scènes de violence : une violence physique d’une part et une violence symbolique de l’autre, mais consignées avec le même souci de précision, la même qualité de saisie du ténu et de l’infra-ordinaire. Il y a là quelque chose de la description dense, portée par Clifford Geertz, qui creuse une situation, la fouille strate après strate, pour lui rendre sa complexité et sa pluralité. C’est là la force du texte, qui est comme une divagation, en attendant vainement une bière qui ne viendra pas : une observation hèle un souvenir, un écran au mur appelle une analyse, une musique suscite l’imagination. Le texte fonctionne ainsi par dérives et glissements, jusqu’à faire coïncider le point de vue du narrateur et celui des adolescentes.

book_398_image_coverLes adolescentes et l’anthropologue ont sans doute cela en commun : le sentiment d’être exclus, la colère grondeuse de vivre à la périphérie des centres et de n’observer les villes que sous le faux jour de la jalousie et du déclassement. Les coups donnés d’une part, le récit ironique voire sarcastique de l’autre : c’est une même colère qui s’en prend à un univers du faux et de la morgue, de la parade et du luxe tapageur, celui des hyper-centres. Éric Chauvier creuse les fractures urbaines, en anatomise les violences et pointe l’irréalité qu’elles engendrent.

Telle est l’ambition du volume : savoir capter les motifs dérobés d’une agression et s’acharner à se mettre à la place de l’autre, en revivant mentalement la scène de l’agression au rythme d’une chanson de Booba : «  Je progresse à pas lents dans la rue de leur quartier. Je les reconnais. Ça y est, je les vois. Je peux retrouver leur façon de progresser dans ce décor éteint. » La satire et le portrait au vitriol épousent le tempo et la puissance d’imprécation de la chanson.

Eric Chauvier Contre TéléramaLe texte porte loin cette violence ironique et déconstruit à merveille les représentations urbaines : il a la verve de Contre Télérama, mais sans l’art de la notation brève ou de la pointe.

Eric Chauvier
Eric Chauvier

Reste pourtant que la puissance d’empathie de l’anthropologue est asymétrique, et que si Éric Chauvier met ses pas dans ceux des adolescentes, écoute leur musique, se sent d’emblée de leur bord, il n’en est malheureusement pas de même pour l’autre, celui qui sera à terre et recevra les coups : « Il marche dans la rue en distillant son dédain et, à mesure, découpe le monde en zones mentales : urbaines et non-urbaines, branchées et non-branchées, de consommation avisée et de consommation de masse, esthètes et philistins. Il est la ville, son essence et son principe de vie. Il transforme la réalité en la différenciant. Par sa seule présence, il produit des situations pleines de pouvoir, de savoir et de beauté ; à mesure qu’il avance, il crée d’autres situations qu’il plonge dans l’obscurité. » La silhouette n’aura pas pris d’épaisseur, et reste au terme de ces pages un type ou un stéréotype, le coupable idéal d’une société inégalitaire, la victime expiatoire des malaises urbains et d’un récit ironique. On rêve de ce qu’aurait été un récit à parts égales, attentif aussi aux aliénations subies des deux côtés.

Éric Chauvier, Les Nouvelles métropoles du désir, Allia, 2016, 80 p., 7 €