Joan Semmel, Intimacy-Autonomy, 1974 (Brooklyn Museum)

Lascaux, véritable lanterne magique, n’est pas qu’un simple témoignage du passé, qu’une antique archive de l’humanité, elle est le lieu de notre naissance, notre scène originelle, notre trame intérieure. Lascaux est notre premier rêve, notre toute première vision dont le souvenir hante nos nuits sans que l’on sache à vrai dire ce qui nous hante : « Un homme qui pénètre dans une caverne paléolithique, alors que c’est la première fois », écrit Pascal Quignard, « la reconnaît. Il revient » (Dernier royaume, Tome 3 : Abîmes, 2002).


« Je porte plainte ».
La Ballade de Rikers Island (Seuil, 2014, p. 310)

L’œuvre de Régis Jauffret est un puzzle et une mosaïque, Microfictions et Fragments de la vie des gens explorant les marges pour faire « rentrer toute la vie d’un homme ou d’une femme dans une goutte d’eau » — en référence à son premier livre publié, Les Gouttes (1985) — en d’« horribles voyages » dont lui-même dit ne pas toujours sortir « intact ». Depuis 2010 — si l’on considère que Lacrimosa (2008) peut être lu comme une transition entre la veine « imaginaire pur » et la veine « réel mis en fiction » puisque le roman narrait le suicide d’une personne proche de l’auteur —, et en lien peut-être avec le fait qu’il a été le rédacteur en chef du magazine Dossiers criminels, l’œuvre de Régis Jauffret a connu un tournant : si l’écrivain poursuit son exploration d’une humanité malmenée, il se consacre à des affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique médiatique, et trois de ses romans sont inspirés de faits divers : l’affaire Stern, l’affaire Fritzl, l’affaire DSK.

Patrick Swirc, La mère des morts 10 © Swirc, 2014

La grotte de Lascaux, bestiaire vivant, fut paradoxalement découverte en pleine guerre, au moment où l’homme assiste au choc de sa propre déshumanisation, au moment où il croule, parmi la mort et les chairs pourrissantes, à l’affût de ses désirs en ruines, tentant encore de palper le pouls du monde.

C’est sans doute en lisant Écrire qu’il est possible de découvrir la rose par excellence de l’univers Duras. Écrire, ce texte où, si proche de la mort, l’écrivain place, déplace et replace la souveraineté de l’écriture. Publié en septembre 1993, deux ans et demi seulement avant sa mort, ce recueil peut être considéré comme le livre-testament de l’auteur. Duras y livre des confidences liées à sa vie, à la création littéraire, mais elle met en place également une ample réflexion sur l’écriture et sur l’essence du langage. L’horizon de l’écrivain se construit autour d’une exigence poétique qui s’affirme également par l’idée et par la pensée. Une réflexion qu’elle dit souvent vouloir fuir et à laquelle elle n’échappe pas pourtant, tant la vie de l’esprit la séduit.

Spectateur devant L’Origine du monde (1866) de Gustave Courbet, au musée d’Orsay © MaxPPP

Depuis la nuit des temps peut-être, le sexe féminin attire et terrifie les hommes, non parce qu’il est en soi attirant et terrifiant, mais parce que les hommes y ont projeté maintes visions phantasmatiques, parce qu’ils ont vu en lui la chose impossible à voir, parce que le sexe féminin demeure un grand trou noir, le grand trou noir de la création, face cachée du monde, voilée à jamais au regard. En ce sexe est enfoui un lieu abscons, non seulement abstrus mais dont la traversée, la pénétration, au sens physique et intellectuel, s’avère périlleuse.

Kant

Un philosophe d’envergure ne saurait entrer dans une classification, ni dans une cour d’école. En raison de quel mystère Kant serait-il un philosophe qui se laisserait réduire à « l’idéalisme », au « phénoménisme », au « criticisme » ou que sais-je comme autre catégorie pédagogique pour en clarifier le débordement inquiétant ? Qui ne saurait voir la faille entre les trois Critiques se tournant pour ainsi dire le dos, dans une danse des facultés qui frisent l’antinomie, le paralogisme ?
Kant ne serait pas « réaliste » alors que justement il fait descendre le poids du jugement dans le réel. Il suit un caméléon miré dans les fruits de l’expérience. Kant serait-il hors réalité pour contester, comme il le fait, le « réalisme des Idées » ? Qu’importent toutes ces nomenclatures laborieuses, ces mises à l’examen scrupuleuses sachant que la philosophie n’a pas de noms. Ce sont là de pauvres catégories qui ne laissent rien transparaître d’une pensée.

Patrick Varetz © Claire Fasulo
Patrick Varetz © Claire Fasulo

Après Bas monde (2012) et Petite vie (2015), Patrick Varetz poursuit sa Règle du jeu : écrire « une époque trompeuse » à travers l’existence d’un double, Pascal Vattez, personnage et espace même de l’écriture tant il lui est impossible de « combler le vide qui s’ouvre » en lui. Dans Sous vide, voilà le « je » parvenu à l’âge d’homme, retrouvant Claire, tentant l’expérience du couple. Or, Barthes l’écrivait, si « l’histoire d’amour est le tribut que l’amoureux doit payer au monde pour se réconcilier avec lui », cette réconciliation n’est-elle pas la confrontation à un impossible quand le rapport de l’être au monde est celui d’une absence à soi comme aux dehors, celui d’un vide existentiel proche de la nausée ?
Lecture de Sous vide et entretien avec l’auteur.

Laurent de Sutter
Laurent de Sutter

Plus d’un an bientôt après les attentats en chaine du 13 novembre 2015 et plus de deux ans après l’attaque de Charlie Hebdo et de l’Hyper-casher, dans une succession presque ininterrompue de crimes, le terrorisme n’a cessé de faire question, d’ouvrir des débats sans jamais véritablement parvenir, des questions religieuses aux explications psychologisantes, à convaincre. Sans doute faut-il lire sans attendre le remarquable et puissant essai de Laurent de Sutter Théorie du kamikaze pour avoir enfin autant de clefs neuves, fécondes et énergiques sur la figure prégnante de ces attentats, à savoir le kamikaze.
Diacritik a rencontré le temps d’un grand entretien sur ces questions celui qui s’impose, essai après essai, comme l’une des figures de proue du renouveau de la scène intellectuelle contemporaine.

Guibert La Mort propagande

La Mort propagande est une somme, celle d’une vie, autoportrait troublé et troublant en douze courts chapitres, celle d’une œuvre. Comment ne pas s’étonner qu’Hervé Guibert, qui médiatisera sa maladie, véritable installation artistique et cri, écrive, dès 1977 :

« À l’issue de cette série d’expressions, l’ultime travestissement, l’ultime maquillage, la mort.

Philippe Vasset
Philippe Vasset

Il y a eu déjà des vies imaginaires et des vies minuscules, des vies antérieures et des vies parallèles : Philippe Vasset, à sa manière ironique et emportée, prolonge ce sillon en proposant dans La Légende une collection d’hagiographies contemporaines. Dans une époque où l’image des saints et des idoles s’étiole, le narrateur ne rêve que de redonner vigueur à ces cultes inactuels pour proposer contre les cénacles du Vatican des figures en prise avec le monde contemporain. Façon pour lui de rendre à la vie quotidienne son sacré et de laisser deviner derrière le passant un saint : il « est parmi nous, c’est peut-être votre voisin, ou votre collègue. » Le roman trame en alternance le parcours de ce narrateur, amoureux des archives et des incunables, peu à peu mis au ban de la communauté religieuse et les quelques hagiographies contemporaines qu’il rédige contre l’avis de sa hiérarchie. Quitte à se montrer volontiers hétérodoxe et à bricoler ses propres rites, comme il l’avoue.

Anne-Lise Broyer, Abbadia #3
Anne-Lise Broyer, Abbadia #3

Dans la lumière de fin de journée une photographie est posée sur un chevalet au milieu de la grande table en bois. Anne-Lise Broyer travaille, concentrée et silencieuse, crayon et gomme à la main. Avec un infini soin elle trace des sillons noirs puis les estompent pour faire frémir un bosquet de feuilles au premier plan de son image.