Le livre de Laure Gauthier est un récit, un conte, une fable – à la fois une dystopie, de la SF, un texte poétique, politique.
Editions Points
Entretien avec Laure Gauthier au sujet de son dernier livre, mélusine reoladed, où il est question, entre autres, de politique, d’écologie, de contes et de dystopies, d’imaginaire, de poésie, ou encore de Jean-Luc Nancy. Quand l’imaginaire littéraire devient un des points de vue à partir duquel penser notre monde et peut-être l’habiter.
Une nuit, alors qu’il est en Grèce, Édouard Louis reçoit un appel de sa mère. L’homme avec lequel elle vit, ivre, l’insulte et la menace. Cette scène se répète mais elle a caché cette violence récurrente à son fils qui la pensait libérée après la rupture avec son père. Cette scène est celle de trop, il lui faut fuir. Mais comment ? comment fuir quand on a consacré sa vie à ses enfants, qu’on n’a rien à soi ? Le livre d’Édouard Louis, Monique s’évade, est la tentative de dire « le prix de la liberté », sous-titre du livre et défi littéraire.
L’effondrement d’Édouard Louis est un livre pluriel, la narration juxtaposant et entremêlant le commun, le plus banal, le social, et une forme d’étrangeté – étrangeté de l’autre, étrangeté de soi.
Dans Mon grand écrivain, qu’elle qualifie de « tout petit livre » dans les dernières pages d’Aucun respect, Emmanuelle Lambert racontait sa relation de travail avec Alain Robbe-Grillet, autour des archives que l’auteur avait déposées à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) alors naissante. Elle était une toute jeune femme, découvrait le monde littéraire, faisait ses armes dans le contexte si particulier des années 90. Ce recueil de « souvenirs bruts » lui avait été suggéré par son éditeur (Éloi dans Aucun respect). Mon grand écrivain avait été écrit en quelque sorte sans recul, paru un an après la mort du « Pape du nouveau roman ». Les années ont passé, Emmanuelle Lambert écrit cette fois sans aucun respect.
Sisyphe est une femme : le titre du livre de Geneviève Brisac claque sur sa couverture. Mais il n’est pas qu’un slogan : il est un constat et surtout le fil d’une réflexion puissante et engagée sur la place des femmes dans la littérature, qui « décennie après décennie, sont renvoyées à leurs ténèbres, oubliées, effacées encore et encore ». Contre cette invisibilisation, Geneviève Brisac mène un « travail de Sisyphe » pour mettre en lumière quelques-unes de celles qui compte et dire leur puissance de « sorcières ». Article et entretien.
Dans Ann d’Angleterre, Julia Deck mobilise de manière évidente le langage documentaire (dire les faits) et celui de la biographie. Si l’auteure reprend les codes de ces langages, elle travaille surtout à les relier, à les superposer, à les brouiller, à les problématiser selon une logique qui permettrait d’y introduire une forme de fiction. À l’occasion de sa parution en poche, Diacritik republie sa critique publiée le 4 novembre 2024.
Avec Un jour d’avril, retrouvons le meilleur de Michael Cunningham en un roman : le récit se déploie sur trois journées entre 2019 et 2021, chaque fois le 5 avril, d’une matinée à Brooklyn à un crépuscule dans une campagne américaine, en passant par un zénith islandais. En 2020 tout aura basculé pour le monde (le confinement) comme pour une famille… Chacune des trois journées est le concentré d’une année comme d’une vie et le roman se déploie comme un panneau peint, les ellipses entre les années venant concentrer les bascules dramatiques. Du grand art romanesque et un page-turner redoutable et bouleversant, qui vient de paraître en poche, chez Points.
Bolaño, aujourd’hui, est à la mode. Quand on aime un auteur, on ne peut que se réjouir et être en même temps agacé de ce genre de phénomène.
Le dernier ouvrage du philosophe Paul B. Preciado, Dysphoria mundi, est un essai fascinant et complexe, à la fois théorique et littéraire, qui interroge les différentes formes de transformations sociales, environnementales, philosophiques, corporelles et discursives propres à notre époque.
Ce projet monstrueux d’écriture non-binaire, au cœur de l’approche de l’auteur, lui permet d’appréhender l’intersectionnalité des luttes contemporaines à la lumière d’une nouvelle épistémologie queer.
Voilà une promesse bien ambitieuse, serait-on en droit de dire, vitupérant en même temps sur ces critiques et leur faculté disproportionnée pour s’enthousiasmer – car un tel titre est forcément déceptif, en plus d’être outrecuidant ; avec une telle annonce, il y a plus de chances d’être déçu que contenté. Pourtant l’enthousiasme est un bon fanal, et l’hubris d’une telle proposition (que vous confirmerez ou infirmerez, une fois le livre lu) n’est pas gratuite.
Même quand il (se) dessine en couleur(s) – Thérapie de groupe, Le Combat ordinaire, Le Retour à la terre – Manu Larcenet est attiré par la noirceur, le gris et les ombres. Il y a donc une évidente logique dans son envie (son besoin ?) d’adapter La Route, chef d’œuvre de Cormac McCarthy. Le roman post-apocalyptique culte, couronné par le prix Pulitzer, adapté au cinéma se voit donc transposé en bande dessinée, par la grâce d’un Larcenet qui a dû prendre sur ses nuits pour restituer si brillamment le vertige et le désespoir de vivre des temps finis, la perte et l’absence.
La (longue) citation en exergue, empruntée au sonnet 66 de Shakespeare, donne le ton : « (…) Lassée de voir qu’un homme intègre doit mendier / quand à côté de lui des nullités notoires / se vautrent dans le luxe et de l’amour du public ». Si l’énonciation shakespearienne au masculin passe au féminin chez Salvayre, demeure le décapage des vanités fausses et gloires baudruches. C’est à ce « continent » que s’attaque Lydie Salvayre « avec l’audace d’un Christophe Colomb » pour donner les clés de la réussite la plus éclatante. Comment mentir, écraser, monter, paraître, instrumentaliser et « être au top » ? vous saurez tout en lisant cet Irréfutable essai de successologie, que l’on peine à qualifier tant il est à la fois une parodie des manuels de bien-être et développement personnel — comme autant de déclinaisons d’un prêt à penser confortable — et une fresque décapante de notre monde comme il déraille.
« Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France ». Rares sont les premières phrases de roman d’une telle puissance, dont la plénitude vaut apparition et évidence, qui lancent un récit sans le dévoiler et sèment quelques graines qui immédiatement fascinent et accrochent. L’héroïne du dernier roman de Lauren Groff surgit, nous fait face, dans ces mots qui ont le phrasé du vers, entre netteté et mystère, et ouvrent pourtant à la densité du roman.
La rentrée littéraire voit aussi la publication en poche des grands romans de la rentrée précédente. Parmi eux, Tenir sa langue de Polina Panassenko, récit aux accents autobiographiques, dans lequel Polina, la narratrice, cherche un beau jour de sa vie d’adulte à récupérer son prénom russe qu’à sa naturalisation française l’État Civil a francisé en Pauline. S’ouvre alors un texte qui, interrogeant la langue et l’accent, sonde le départ de la Russie à l’horizon des années 90 et l’arrivée en France, à Saint Étienne. Critique et entretien avec l’autrice, tous deux publiés sur Diacritik lors de la sortie du livre en grand format en 2022