Les mains dans les poches : Laure Gauthier, mélusine reloaded

Le livre de Laure Gauthier est un récit, un conte, une fable – à la fois une dystopie, de la SF, un texte poétique, politique.

mélusine reloaded hybride et traverse les genres littéraires comme un moyen de créer une langue qui ne soit pas faite d’habitudes, de clichés, une langue qui existe par cette traversée et par laquelle ce dont elle parle – le monde, notre rapport au monde – ne puisse être identique à un slogan publicitaire ou politicien, ne soit pas réductible à une signification qui prétendrait dire l’ensemble de ce qui est, niant ainsi la pluralité de ce qui est mais surtout la mobilité de ce qui devient, change, se transforme tel le personnage de mélusine qui, dans ce récit de Laure Gauthier, est défini par le fait qu’il échappe à la définition : quel type de personnage est-ce ? quelle est sa fonction dans quel type de récit ? quel est son genre (femme et serpent et etc.) ? Dans mélusine reloaded, sont posés les termes d’une énigme, une des fonctions du récit étant de ne pas supprimer cette énigme, de la faire au contraire varier et proliférer, de la créer.

Dans le récit, l’espace est pluriel, ambigu : il est un espace que l’on pourrait reconnaître, dont les données seraient celles de l’espace habituel, nommable (Paris, telle rue, telle région), mais il est aussi l’espace qui exprime la nature dystopique du récit, qui traduit une forme de pouvoir et de société qui ne correspondent pas directement à ce que nous connaissons ; il est en même temps un espace virtuel, similaire à celui d’un jeu vidéo ou du film Matrix : espace où ce qui existe est une forme de leurre et peut disparaître instantanément, être remplacé par autre chose, tel un monde d’avatars ; il est l’espace du cheminement de mélusine, celui où elle apparaît et disparaît, l’espace dont le parcours est inséparable de son existence et sur lequel elle agit : de l’espace subi à l’espace sur lequel agir, espace qui est choisi et créé. L’espace est ainsi défini par sa pluralité interne, par sa dimension politique et fictionnelle, par le fait que le parcours de mélusine en est la traversée autant qu’il traverse lui-même plusieurs types d’espaces, plusieurs significations de l’espace : espace politique de la dystopie, espace de science-fiction, espace du conte (la forêt…), etc.

Dans mélusine reloaded, la complexité de l’espace est nécessaire à la complexité du récit, à ses différentes dimensions qui s’entremêlent, s’agencent, existent selon une évolution qui n’est pas que celle de la narration mais qui est aussi celle des genres littéraires, des statuts et fonctions des « personnages », des paysages, des lieux, etc. : rien ne demeure le même, tout devient autre chose au fur et à mesure que le récit se déplie selon un mouvement d’hybridation caractéristique de chaque élément du récit : l’espace, les personnages, les lieux, les genres… Laure Gauthier met en place une sorte de « mobilisme » qui favorise l’hybridation, la traversée, le devenir, et suspend l’identité, la reproduction du même, la reconnaissance. L’effort qui est fait ici correspond au désir d’une suspension de la signification seule et unique, claire, au profit du mouvement et de sa logique, la prose étant attirée vers la poésie, la langue commune étant attirée vers une langue poétique distincte de la langue-cliché, de la langue de la représentation, de la langue d’une certaine écriture, d’une certaine pensée, d’un certain pouvoir.

Le langage du pouvoir et la possibilité d’une autre langue qui lui échapperait sont un des thèmes de ce récit. Laure Gauthier invente des acronymes et des sigles pour rendre compte de la langue du pouvoir : APA, BEG, CMA, GI, ZTA, TT… Le fait que le pouvoir utilise et impose un tel moyen d’expression et de désignation est le signe de la logique de ce pouvoir, le signe de son rapport au langage, au monde, à la pensée. Les acronymes et sigles constituent une langue très pauvre qui intègre la pluralité du monde dans une perception et expression qui simplifient l’ensemble de ce qui est, le réduisant à quelques caractéristiques et signes généraux qui annulent la pluralité, le foisonnement, les singularités, l’ambigu. La langue devient un groupe très limité de signes simples, abstraits, généraux, et le réel ou le monde sont transformés en quelques éléments simples indéfiniment répétables. La langue du pouvoir empêche l’expression complexe du monde, la conscience complexe du monde, se coupe du monde qu’elle ne dit pas ou plus (« une forêt qui n’a de brocéliande que le nom »), agit sur le monde en le transformant en un ensemble d’éléments, de cadres, d’étiquettes (on se souviendra des analyses de la langue nazie développées par Victor Klemperer dans LTI La langue du IIIe Reich). Il n’est plus besoin de savoir parler, il suffit d’ânonner ; il n’est plus besoin de penser, il suffit de convoquer des signes immédiatement disponibles ; le monde n’existe plus, il n’est qu’un ensemble restreint nommable par un langage simpliste.

Cet ordre de la langue, sa logique, sont liés à l’ordre du monde, des choses, des êtres, exigé par la forme de pouvoir totalitaire (dans le sens d’Hannah Arendt) mis en fiction dans mélusine reloaded (« les Démocraties de Façade ») : ce n’est pas uniquement le langage qui est imposé, c’est l’ensemble du rapport à soi, aux autres, au monde. Il s’agit pour ce pouvoir de supprimer d’autres types de langage (par exemple littéraire, poétique), d’autres façons de penser, mais aussi d’imposer une organisation stricte, différenciée, hiérarchisée de l’espace, des zones, des êtres, des fonctions, des modes de vie, des attitudes, du temps, etc. Rien n’échappe à cet ordre du monde et du rapport au monde voulu par le pouvoir, ordre qui n’est évidemment pas au service de l’intérêt général ou du désir singulier.

Ce pouvoir s’accompagne d’effets mortels, puisque le récit de Laure Gauthier est aussi une forme de récit de la fin du monde : destruction des écosystèmes, objectification du vivant en général, ultra-pollution, abandon des populations, règne du consumérisme à outrance, etc. On comprend que les caractéristiques du monde de cette fiction dystopique sont des façons de mettre en évidence les caractéristiques de notre monde aujourd’hui, déjà en train de s’écrouler, déjà agonisant.

On retrouve ici les éléments et la fonction du récit dystopique compris comme un moyen de mettre en évidence et de critiquer la réalité contemporaine, réalité qui, dans mélusine relaoded, est aussi bien politique qu’économique, psychique, industrielle, écologique, culturelle… Cependant, dans l’organisation du récit, cette logique de la fiction dystopique est reprise et subvertie par une autre logique, celle du conte merveilleux et du récit fantastique. Avec l’apparition de mélusine, c’est un personnage de conte qui s’introduit dans le récit dystopique et dans le monde du pouvoir totalitaire : la subversion n’est pas uniquement politique, elle est aussi littéraire. Hybrider la dystopie avec le conte et le récit fantastique produit une subversion du monde qui est représenté mais aussi du genre littéraire. Avec l’apparition de mélusine, la parole du mythe apparaît, la parole du merveilleux, une parole obscure et hantée, plurielle – puisque le mythe et le conte sont des discours repris, répétés, transmis –, qui envahit et subvertit le récit dystopique et en dépasse, ou en déplace, les limites. C’est comme un virus introduit dans la matrice, une opération de piratage : le texte produit la capture d’un code par un autre code qui l’intègre et le transforme, il produit une hybridation créatrice d’un texte, donc, hybride, non simple, ambigu, difficilement réductible – un texte-mélusine, mobile, changeant, étrange, mystérieux… (et, dans le livre, écrire, l’écriture, est l’activité des êtres hybrides).

Lorsqu’elle apparaît, mélusine n’est pas seulement un être singulier à l’intérieur du monde tel qu’il existe, un être radicalement à part, elle est aussi ce qui déclenche un mouvement, une transformation graduelle de ce monde : déjà, du seul fait de son existence, mais aussi par les effets qu’elle produit, les changements qu’elle génère et insuffle. Son hybridité – à la fois, femme et serpent ; « elle était mélusine, la femme entre deux eaux » – échappe à la simplicité et à la généralité du langage totalitaire. Ses actes, son être, son étrangeté agissent sur le monde et le transforment, lui imposent un mouvement par lequel le monde devient autre chose. Mélusine, dans le récit, est cela : le principe de mouvements qui transforment radicalement ; le principe d’une destruction du simple et du général au profit du complexe, de l’ambigu, du singulier ; le principe d’une désorientation du langage et de la pensée au profit d’un mystère, d’une suspension du sens clair, reconnaissable ; le principe d’un arrêt de la reproduction du même au profit du différent (« L’être humain a des trous et veut passer les frontières »). Mélusine, ici, est un principe de vie contre la mort de la vie. Si elle dit « détruire », elle dit aussi « créer ».

Mélusine est également porteuse d’un autre rapport au monde par lequel il est nécessaire de s’efforcer de ne plus tenir le monde à distance, de ne plus simplement en considérer et valoriser les éléments utilitaires. Il s’agit, en quelque sorte, de « toucher » le monde, de toucher la peau du monde (« entendre le simple son du monde contre ta peau » ; « faire peau commune avec le monde ») : celui-ci n’est plus un objet, n’est plus sous la domination de l’œil, maintenu dans la distance nécessaire à son appréhension comme panorama ou paysage (le livre exprime une critique de la réduction du monde à du photographiable, à un objet pour le seul œil), comme objet de connaissance, il n’est plus ce que l’on peut utiliser. Le monde devient ce qui doit être « touché », c’est-à-dire accueilli et éprouvé – un « présent » qui s’offre et que l’on reçoit (« La forêt est la plus belle offrande ») –, pensé tel qu’il est avec son obscurité, sa vie et sa mort, sa proximité et son étrangeté : un mystère, un monde de conte merveilleux, un « être » à « contempler », à éprouver, expérimenter, y compris en se perdant dans ses flux, comme le fait mélusine, à la fin du texte. On découvre ici le récit en tant que fable avec, mieux que sa morale, une leçon de vie, l’expression d’un certain mode de vie défini à partir d’un certain type de rapport au monde.

Ce rapport au monde, en rupture avec le monde totalitaire, en rupture avec notre usage habituel du monde, est porteur d’une éthique et d’une politique. Il implique une attention au monde, et en particulier à sa fragilité. La mise en évidence de la fragilité des êtres, des choses, des individus, des corps est un leitmotiv de mélusine reloaded, fragilité qui est aussi à comprendre comme impermanence, changement, érosion de l’identité. Dans une de ses dimensions, cette fragilité est une faiblesse porteuse de douleur, mais elle est aussi une puissance dans le sens où elle accompagne la puissance d’être affecté : le temps nous ruine, nos corps se décomposent, meurent, la réalité qui est la nôtre implique la destruction, peut-être la destruction complète et définitive de tout ; mais tout cela exprime aussi la puissance d’être affecté : les corps, les êtres, les choses sont ainsi en rapport avec toujours autre chose, avec d’autres êtres, avec d’autres corps, et cette puissance d’être affecté est ici comprise comme une puissance de vie – ne plus être le même, changer, s’hybrider sans cesse, et y compris mourir sont ici des signes de la vie au travail.

Dans le livre de Laure Gauthier, mélusine serait le signe de la vie comme événement, de l’événement de la vie qui arrive selon des formes variables, plurielles, mais qui effectuent toujours la vie la plus vivante, à savoir le devenir. Mélusine chante une célébration du devenir.

Laure Gauthier, mélusine reloaded, éditions Points, mars 2026, 160 p., 7 € 90