Paul B. Preciado : Dysphoria scripturae, vers une écriture non-binaire (Dysphoria mundi)

Le dernier ouvrage du philosophe Paul B. Preciado, Dysphoria mundi, est un essai fascinant et complexe, à la fois théorique et littéraire, qui interroge les différentes formes de transformations sociales, environnementales, philosophiques, corporelles et discursives propres à notre époque.
Ce projet monstrueux d’écriture non-binaire, au cœur de l’approche de l’auteur, lui permet d’appréhender l’intersectionnalité des luttes contemporaines à la lumière d’une nouvelle épistémologie queer.

World in progress

Preciado redéploie la notion de dysphorie de genre pour en faire un paradigme philosophique et politique, le symptôme de toute une génération. Le monde entier n’est-il pas dysphorique ? Loin d’être un épiphénomène ou un effet de mode, la dysphorie caractériserait notre ère au même titre que le XIXe siècle était « hystérique » et le XXe siècle « schizophrénique ». L’auteur fonde son développement sur l’analyse des rapports entre corps et société dans un contexte capitaliste : il critique la marchandisation du corps, que les industries pharmaceutiques, cosmétiques et médicales tentent de réguler et de contrôler, en particulier lorsqu’ils dévient des normes. Envisagé comme un lieu de passage entre différents flux — matériels, sociaux, affectifs, et technologiques — le corps incarne les tensions multiples qui traversent les subjectivités contemporaines.

Preciado désigne ainsi l’aspect délétère du complexe « pétro-sexo-racial » qui transforme la biopolitique en nécropolitique par différents « processus de capture, d’extraction ou de destruction » de la puissance individuelle. Le secteur médical et hospitalier est notamment accusé de fossiliser les corps plutôt que de les soigner, ce que l’auteur illustre en publiant un de ses rapports médicaux au début de l’ouvrage. Avec ce document, qui fait mention de sa dysphorie de genre et de ses injections de testostérone, Preciado se met à nu devant les lecteur·ices, comme pour désamorcer cette « fiction administrative » qui consiste à classer les corps et les individus pour mieux les surveiller.

Tous·tes dysphoriques du monde

Le philosophe fournit un imaginaire commun aux nombreux mouvements contestataires de notre époque (NiUnaMenos, MeToo, Black Lives Matter, le mouvement trans, non-binaire et inter, le mouvement pour la « vie autonome handi »), refusant la segmentation des luttes anti-capitalistes, écologiques, antiracistes, anti-patriarcales ou LGBT+. La culture queer et non-binaire devient le modèle d’un nouveau régime de représentation de la réalité qui implique, selon Preciado, de supprimer les hiérarchies et les catégories. La dysphorie, soustraite au discours clinique et resignifiée philosophiquement par l’auteur, permettrait de rendre obsolètes les technologies de paroles qui produisent des identités enfermantes. Les notions mêmes d’homosexualité et d’hétérosexualité, d’identité transgenre ou cisgenre, fondées sur le paradigme de la différence sexuelle, ne seraient à cet égard que les « ruines » épistémiques d’un monde qui s’écroule.

Comme Simone de Beauvoir avec Le deuxième sexe, Preciado rapporte les traits du genre à un processus qu’il historicise : en transformant la nature en histoire, il rouvre les possibles de l’avenir et nous montre comment ce devenir peut être réélaboré. Or, l’auteur ne se contente pas de théoriser la dysphorie et les transformations corporelles, il les incarne dans l’écriture elle-même. Si le corps, à ses yeux, apparaît comme un laboratoire, l’ouvrage devient également un terrain de réflexion sur la manière dont la littérature peut devenir un puissant outil de transformation sociale et individuelle, pour les individus subalternes comme pour la société majoritaire. L’essai, à cet égard, ne saurait être réduit à un manifeste du devenir-minoritaire : le philosophe appelle à constituer une grande transversale révolutionnaire des corps vivants en tant que « dysphoriques du monde ».

« Wuhan est partout »

Preciado observe l’aspect inédit des effets produits par la crise sanitaire du Covid : d’abord, elle a atteint les corps souverains du Nord capitaliste mondialisé (hommes blancs européens et nord-américains de plus de cinquante ans), là où l’épidémie du sida avait peu intéressé la classe politique puisque ses victimes étaient surtout homosexuelles, africaines ou droguées : « Pour la première fois depuis la découverte de la pénicilline, le Covid-19 a mis les sociétés opulentes du Nord et les anciens empires coloniaux européens face à la mort de manière généralisée. Le corps souverain du capitalisme pétro-sexo-racial est confronté à sa condition vulnérable et mortelle ». De plus, la crise du Covid a cristallisé un moment de rupture de l’accélération capitaliste en ouvrant la voie à une forme de décélération inédite : « Cette rupture micropolitique est notre seule chance ». Paradoxalement, donc, le Covid devient une opportunité, car il permet de voir qu’un autre monde est possible, et réactive les ressources de la pensée utopique.

Ainsi, l’auteur apporte une réflexion sur les conditions qui font qu’une révolution devient possible : la fin de l’ouvrage décline différents gestes à suivre pour mettre en place une dissidence politique commune, comme un manuel des pratiques de libertés qu’il nous faudrait mettre en œuvre (désidentification, dénormalisation, émancipation cognitive, approche antidisciplinaire…). Dans un désir d’hybridation des discours et des savoirs, Preciado mobilise l’exemple des rituels chamaniques amérindiens visant à « arrêter le monde » par le processus de la « métamorphose » : sa démarche s’inscrit sur un vaste continuum des mutations de la conscience et nous invite à ré-envisager la place que nous occupons dans la « chaîne trophique ». Une telle ambition suppose de réaliser, avec Judith Butler, notre part de responsabilité collective dans le monde : « Prendre conscience, c’est comprendre que nous faisons partie du problème que nous voulons résoudre, accepter qu’il n’y aura pas de changement possible qui n’implique pas une mutation de nos propres processus de subjectivation politique, de nos modes de production, de consommation, de reproduction, de nomination, de relation, de nos manières de représenter, de désirer, d’aimer ».

Objet littéraire non identifié

 

L’essai explore les ressources d’une écriture qui échappe ou résiste à toute catégorisation générique, cette démarche « antidisciplinaire » s’inscrivant dans un projet politique de déconstruction des normes : « C’est un livre dysphorique ou, peut-être mieux, non binaire – il fuit la distinction conventionnelle entre la théorie et la pratique, entre la philosophie et la littérature, entre la science et la poésie, entre la politique et l’art, entre l’anatomique et le psychologique, entre la sociologie et la peau, entre le banal et l’incompréhensible, entre le débris et le sens ». Le texte, labyrinthique, ne semble pas suivre de structure ordonnée, ce qui nous rappelle que la dysphorie, la non-binarité et la fluidité de genre ne peuvent être ressaisies dans des formats d’écriture conventionnels. Investissant par moments une énonciation altérisée, Preciado propose l’amorce de microrécits dont il devient « le narrateur », parlant de lui-même à la 3ème personne neutre (« Iel perd ses repères »), afin de partager des anecdotes sur sa transition de genre ou encore ses expériences amoureuses. Certains chapitres, écrits sous la forme de poèmes-listes ou de fragments de journal, viennent rompre la linéarité du discours théorique, comme les récurrentes parodies d’oraisons funèbres qui rythment la parole de l’auteur :

« Notre-Dame des Trans, priez pour nous

Notre-Dame des Pédés, priez pour nous

Notre-Dame des Lesbiennes, priez pour nous

Notre-Dame des Butchs, priez pour nous

Notre-Dame des Personnes Non Binaires, priez pour nous

Vous qui métabolisez notre dysphorie en rébellion et en joie politique,

Soyez louée »

L’écriture devient un acte de résistance et de réinvention, au sens où la dimension polyphonique et « déterritorialisée » du discours s’étend à une critique systémique des structures sociales. Preciado rend ainsi hommage à tous·tes les penseur·euses qui ont nourri sa réflexion et théorisé l’avènement d’un autre monde (Butler, Deleuze, Foucault, Glissant, Haraway, Mbembe, Rancière, etc.), dans une forme de devenir-trans des concepts fondamentaux de notre modernité.

 

Dysphoria mundi est un éloge de l’hybridation, une théorie en éclats, un manifeste non-binaire qui fuit les catégories pour inventer une langue nouvelle. Cette lecture, exigeante mais nécessaire, propose en effet des solutions d’écriture atypiques, de plus en plus éloignées des codes académiques ou d’un style essayistique rigide, nous rappelant par là que la littérature contemporaine est moins en attente de catégories qu’en rupture avec celles-ci.

Paul B. Preciado, Dysphoria mundi. Le Son du monde qui s’écroule, éditions Points, février 2024, 544 p., 11 € 40