Ikigami préavis de mort

Se laisser mourir pour permettre aux autres d’apprécier la valeur de la vie, voilà ce que prône le gouvernement dans lequel s’inscrit Ikigami : Préavis de mort, de Motorō Mase. Dans le futur proche d’un pays calqué sur le Japon moderne, est entrée en vigueur « La loi pour la prospérité nationale ». Derrière ce nom politiquement correct se cache le moteur vrombissant de la dystopie que Motorō Mase construit. Chaque enfant se voit injecter un sérum dont certains échantillons seulement sont contaminés et provoqueront la mort des plus malchanceux entre l’âge de 18 et 24 ans. Le gouvernement déclare que voir des vies s’arrêter réveille l’envie de vivre, sans preuves à l’appui ni que nous, lecteurs, connaissions clairement le contexte socio-politique dans lequel la loi a été acceptée.

Alexandre Civico
Alexandre Civico

La terre sous les ongles (Rivages, 2015), premier roman d’Alexandre Civico, était un roman des frontières, spatiales et linguistiques, le récit d’une traversée comme d’un retour à soi, le long d’une autoroute vers le Sud épousant une faille intérieure, un roman des lieux aussi, de ceux qui vous construisent autant qu’ils vous détruisent. Une langue dense épousait l’asphalte et la remontée des souvenirs, quand les heures passent « avec une lenteur de mélasse. Une lenteur brune ». Après un tel premier roman, la curiosité est évidemment grande de découvrir de quelle manière un univers littéraire se poursuit et se construit en révélant ses lignes de force, ses obsessions. Alors que La Peau, l’écorce vient de paraître, toujours chez Rivages, rencontre et entretien avec un écrivain qui affirme décidément sa singularité.

1418032_3_d188_couverture-de-l-ouvrage-de-juli-zeh-corpusTout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes quand «commence notre histoire», au beau milieu de la ville, de la journée comme du XXIè siècle. « », en un monde qui a stoppé les émissions toxiques, cultive harmonie, tempérance et juste… milieu, justement. « Ici une humanité apaisée a cessé de combattre la nature, et donc de se combattre elle-même ».

VincentMessage
Vincent Message

« L’homme est une maladie mortelle de l’animal » déclarait Alexandre Kojève dans un élan hégélien dont il portait en lui l’exigeante intimité afin de témoigner de ce qu’est devenu l’homme dans une histoire terriblement inexorable et achevée, afin de définir ce qui reste d’humain, après que, hagards de triomphe, les hommes ont consumé leur noir temps d’histoire sur terre : afin de dire combien, au crépuscule aride de notre temps, l’homme est l’espèce négative du vivant. Nul doute aucun qu’une telle sentence qui installe le conflit entre l’humanité et l’animalité de l’homme comme le conflit politique premier de tout être pourrait rigoureusement figurer en exergue parfait à Défaite des maîtres et possesseurs, second roman d’une vive beauté de Vincent Message, paru cette rentrée d’hiver au Seuil.

Vincent Message
Vincent Message

« Un jour, entre les hommes et nous qui sommes stellaires, il y a eu rencontre » : il est difficile de parler en quelques phrases du magnifique second roman de Vincent Message, Défaite des maîtres et possesseurs sinon via cette phrase, présente deux fois dans le cours du livre, mettant l’accent sur sa dimension de fable.

Et fable, cette Défaite l’est, même si les animaux qui en partie la composent n’ont pas la place qui leur est traditionnellement réservée ; même si le livre tend aussi vers la dystopie ; même si son intrigue ne peut être résumée en quelques traits (c’est le cas de tous les grands romans), pour ne pas mettre à mal sa montée en puissance, ce crescendo vers la révélation d’une inconnue qui porte la lecture comme son sens. Disons simplement que dans un futur proche, dans un monde qui n’est plus tout à fait le nôtre, qui serait celui que nos erreurs et aveuglements ont construit, Iris, « sans papiers », attend de pouvoir être opérée, après un accident. Malo Claeyes tente tout pour régulariser sa situation, alors même que leur vie commune relève de l’interdit, de la clandestinité, que Malo a « transgressé la loi de séparation » entre deux « catégories d’êtres ».