Retour sur un univers romanesque : Dalibor Frioux (Brut, Incident voyageurs)

 

Dalibor Frioux

Que serait le monde de l’après pétrole ? Telle était la question centrale du premier roman publié par Dalibor Frioux, Brut.
L’arrêt semble le concept central de son univers romanesque jusqu’ici, en témoigne également Incident voyageurs, son deuxième livre, prenant pour prétexte un RER au point mort depuis des années : « On était tous là par hasard, fermés comme des huîtres ».
La rame du RER devenu espace (dys)topique et fictionnel ou le « coup de pompe » de la fin de l’épopée de l’or noir sont des fables sur nos destins collectifs. Un incident crée un déséquilibre, la dystopie est invitation à la réflexion, dans et par le roman.

Et si la planète était à jamais privée de pétrole ? Et si le futur leader du monde était la Norvège ? Le « si » à l’origine de Brut pourrait encore sembler une uchronie, c’est en tout état de cause le récit d’un après de plus en proche de nous. « Fini holiday on oil », comme l’écrit Dalibor Frioux.

« Dans les années 2010, face aux prémices de la crise, les classes moyennes et leurs gouvernants avaient commencé par faire les gestes, à défaut de croire ce qu’on leur disait savoir, ces gestes de bon sens rappelant la grand-mère qui elle non plus ne jetait rien et ne prenait pas de bain. L’écologie était tendance, une liberté de plus, un décor new age pour le business and fun as usual (…)
C’en était bien fini de la complicité du sous-sol terrestre avec la part la plus fantasque de l’âme humaine.
(…). Un crime parfait, un complot dans lequel ils avaient tous trempé. Le pétrole avait bien été cette compotée de cadavres, pressée sur des millions d’années par tous les vérins de la terre, en une liqueur conférant l’égarement des toupies. Et voilà qu’à présent, tous se tenaient au bord de l’océan, dans le même bateau vide de carburant et débordant d’humains aux gueules maquillées pour sortir, les têtes pleines de fêtes d’antan, de désirs et de rancœurs »

La fin du pétrole, une fiction, vraiment ? C’est à travers une Norvège dystopique — et dont la montée de violence a des racines récentes, le Black February, les saccages de foyers de demandeurs d’asile en écho aux attentats d’Oslo et d’Utøya perpétrés par Anders Breivik — que Dalibor Frioux interroge notre à venir : la démocratie modèle norvégienne, une monarchie transparente, «élective» et «révocable», tente d’apparier capitalisme et humanisme, reversant les bénéfices scandaleusement élevés de la manne pétrolière à des entreprises soucieuses d’environnement et de commerce équitable.

La Norvège, dans Brut, est l’espace même de l’abondance et du trop-plein, comme l’illustre le repas de Jul – de la nourriture pléthorique à « l’extra » qui débarrasse la table de fête, en passant par les cadeaux, « l’offrande tournait à l’hémorragie ». Pire, sous la prétendue vertu politique norvégienne, percent des jeux d’intérêts et de pouvoir, une forme de colonialisme, des lois antiterroristes bien loin des définitions idéales de la démocratie. La Norvège, grâce à ses ressources off shore, profite, de manière éhontée, de sa position de leader mondial et Dalibor Frioux chronique « l’envolée spectaculaire du Fonds pétrolier norvégien, au détriment, il fallait bien le reconnaître, du reste de la planète. Le quotidien, la conversation, la pensée, la politique, les désirs humains étaient à ce point restés mouillés par le fun des hydrocarbures, le beat du global village, que dans les pays les plus gâtés, les plus douillets, États-Unis en tête, la pénurie eut des allures d’atteinte à la démocratie, de putsch des choses contre les hommes ».

Dans Brut, la Norvège est un pays si riche que l’on n’y dit plus « c’est toujours ça de gagné » mais « c’est toujours ça de dépensé ». Le Fonds pour le pétrole (FrP), qui redistribue la manne pétrolière, a été créée avec une ambition morale mais certains de ses membres tentent d’adapter l’éthique aux lois du marché, au pragmatisme économique. Le système a ses exclus : les plongeurs des plateformes pétrolières (exploités et malades), les travailleurs immigrés, les colonisés. La Norvège, « si propre » en apparence, investit dans le commerce équitable au Nigeria. SavannahOrg – « un fonds de pension, mais éthique et écologique » – permet aux habitants du royaume de manger de succulents ananas à moindre coût et, surtout, abrite « des camps de demandeurs d’asile, pour éviter de les accueillir sur notre sol. C’est une brillante idée du FrP. Alors, c’est l’œuf ou la poule, on veut paraître bon pour pouvoir être mauvais, ou on profite juste de l’occasion pour arranger nos affaires ? »

Demeurent quelques rares ressources énergétiques, comme les plateformes pétrolières norvégiennes, source de conflits. La population vit dans la terreur. Dans Brut, le psychiatre devient le pivot du système médical, symbole d’un monde en pleine dépression, surmédicalisé, en proie à une mystérieuse « épidémie de mortalité » chez les moins de 35 ans. Sous la mesure, le confort, l’aisance indécente du royaume norvégien perce une violence, terrible, qui explose dans les attentats ou les rêves de Jensen qui, la nuit, sent monter en lui « une haine de tueur », et, le jour, œuvre pour intégrer le comité de sélection du prix Nobel de… la paix.

La fin du pétrole est synonyme de violence, de « brutalité », jusqu’à celle imposée à la culture : Brut montre une humanité qui ne se projette plus dans « le film de la catastrophe » mais le vit. Tønseth a beau déclarer, dans un chapitre savoureusement intitulé « Penser le pétrole », que « nous sommes là pour explorer, pas pour faire de la littérature », nul doute que cette dernière exploite – pour mieux l’explorer – le pétrole, ce « liquide affolant », clé de nos systèmes économiques, géopolitiques et culturels, et « cratère », ce centre d’attraction du roman qui permet, pour reprendre la formule Mario Vargas Llosa, de dire La Vérité par le mensonge.

Brut est une peinture acerbe de nos sociétés de surconsommation, de croissance et dépense effrénées, à peine grossies par le genre de l’uchronie qui n’est jamais qu’une extension de nos systèmes. L’avenir est tout entier inscrit dans nos présents sans recul, de même que les cadeaux de Jul, si dispendieux, nombreux et superfétatoires viennent encombrer le présent et épuiser toute perspective d’avenir : « Les enfants aussi suspendaient parfois leurs gestes, craignant de ne plus recevoir quoi que ce fût avant plusieurs années, tremblant devant leurs vies à ce point pourvues qu’elles n’avaient plus besoin de se poursuivre.» Le pétrole est un prisme dans un roman chronique de sa fin annoncée. Il est donc urgent de penser l’après pétrole, que les Africains, Dalibor Frioux le rappelle, surnomment « la merde du diable ».

Incident voyageurs, le deuxième roman de Dalibor Frioux, se réduit d’abord à un lieu : un RER A échoué sous terre, sans que les 2000 passagers de la rame aient la moindre idée du pourquoi. Dans cet espace confiné, la vie s’organise, la vie est pur EMOI, « même dans le sommeil, je n’arrive pas à m’enfuir de cette rame ». Les uns sur les autres, les voyageurs sont contraints de bouger de manière synchrone, le huis clos est encore épaissi par la structure du récit : trois voix, trois voyageurs qui tentent de dire cette expérience de fin du monde « dans l’éternelle lumière des néons », trois monologues qui alternent et offrent trois points de vue sur la claustration.

Anna, Kevin et Vincent se demandent, comme les autres, s’ils sont les derniers survivants, tous ignorent ce qui s’est passé ; Kevin, chômeur en fin de droits, est convaincu de participer à un stage de réinsertion grandeur nature, il adresse ses pensées à « Madame la Conseillère du Pôle (anciennement Pôle Emploi) », via les caméras de surveillance. Vincent croit que le RER est bloqué depuis deux ans, qu’au-dessus la vie s’organise sans les oubliés de la rame.

Pour Anna, au contraire, c’est « en haut qu’a eu lieu la catastrophe, pas ici ». Seuls les « oubliés », « sur une voie de garage, à cinq minutes de Paris » ont échappé à la catastrophe, ils sont les seuls survivants, « nous nous sommes sauvés, mon Hutch, le reste du monde est mort. Nous respirons sous la terre, et eux sont enterrés depuis longtemps dans l’air ». La jeune femme prend son fils Hutch pour repère : « Ils sont tous en train de se faire des films, de s’imaginer je ne sais combien de temps on aurait passé ici. Mais la seule vraie montre, c’est toi, mon Hutch. Quand nous sommes arrivés ici, tu avais deux ans et deux mois. Maintenant tu dois bien en avoir six ou sept, disons sept, l’âge de raison. (…) C’est ton corps qui grandit qui nous relie à la vie, et c’est lui qui nous fera sortir d’ici. »

Alors, puisque la vie continue à l’arrêt, Anna tente d’expliquer à l’enfant le monde d’avant et d’au-dessus, ce monde qu’il a si peu connu, avec le RER pour seul référent : « le ciel est comme un plafond de RER mais très haut et repeint chaque jour en bleu ». Sous leur peau, les hommes sont faits d’os, de chair et d’organes, « tu n’es pas fait de mousse de siège, tout de même ». « Tu sais ce que c’est que c’est, l’espace ? La rame, sans nous dedans ! Tu imagines ? »

Comme Brut, Incident voyageurs est une dystopie, un monde qui ressemble au nôtre, tout juste est-il un peu plus détraqué, un peu plus violent. La première phrase du livre sonne le glas du connu : « Quand les rames bougeaient encore, on se tapait le RER deux fois par jour, cinq jours par semaine. » Désormais, tout est à l’arrêt, le gouvernement a mis en place un nouvel ordre social : les 20% les plus qualifiés de la population active contribuent à occuper les 80%, via des services à la personne. Vincent, cadre supérieur, est suivi par ses cinq mères de substitution (il a perdu la sienne), ses deux oncologues (on lui a dépisté un risque de cancer de l’œsophage), son cireur, son chauffeur. Avant la panne, il était devenu « un Employeur, une « personne-Racine », selon le nouveau jargon en vigueur ».

Dans la rame, c’est une société autre qui s’organise, décalque à peine outré de celle d’avant : leur salive permet aux voyageurs de bouger en glissant, un groupe de 10 voyageurs se constitue en micro-société et tous étouffent puisque l’homme devient le seul réel, le seul vis-à-vis. Dans le monde d’avant la panne et la claustration, déjà, tout était centré sur l’homme, au détriment de la nature ou des animaux, fermé à tout autre point de vue, un enfermement que Dalibor Frioux porte à son acmé, le détraquant à peine, accentuant simplement ce qu’il est — un « jeu en chambre », la confrontation « à bout portant » avec soi, l’autre soi-même : « je ne peux plus rêver d’autrui. Il est là, creux et pantelant ».

Ce monde est fou, mais où sa norme se situe-t-elle ? Dans l’avant, les flots de voyageurs vomis par les quais, dans ces RER en mouvement qui balayaient l’Île-de-France, ou dans ce lieu soudain figé, cette rame à laquelle se réduit le monde désormais, cette rame dans laquelle la vie continue, des couples se forment, des bébés naissent ? Incidents voyageurs, « monument aux morts » selon les propres termes de son auteur, est une fable étouffante et claustrophobe, un conte de la surpopulation, des excédents, du chômage, de l’impuissance, et comme Brut, la métaphore d’une humanité à l’arrêt qui ignore tout d’un pourquoi.

Dalibor Frioux, Brut, Points, 528 p., 8 €
Incident voyageurs, Points, 360 p., 7 € 80