Vincent Message : Des démons majeurs (Défaite des maîtres et possesseurs)

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Vincent Message

« L’homme est une maladie mortelle de l’animal » déclarait Alexandre Kojève dans un élan hégélien dont il portait en lui l’exigeante intimité afin de témoigner de ce qu’est devenu l’homme dans une histoire terriblement inexorable et achevée, afin de définir ce qui reste d’humain, après que, hagards de triomphe, les hommes ont consumé leur noir temps d’histoire sur terre : afin de dire combien, au crépuscule aride de notre temps, l’homme est l’espèce négative du vivant. Nul doute aucun qu’une telle sentence qui installe le conflit entre l’humanité et l’animalité de l’homme comme le conflit politique premier de tout être pourrait rigoureusement figurer en exergue parfait à Défaite des maîtres et possesseurs, second roman d’une vive beauté de Vincent Message, paru cette rentrée d’hiver au Seuil.

De fait, dans le sillage affirmé d’un premier roman remarqué Les Veilleurs, de rêves et de vies parallèles mêlés, et dans le geste prolongé d’une pensée critique de Romanciers pluralistes, riche essai sur le pluralisme romanesque devant une modernité désorientée et irrésolue, Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message livre un roman à la forte intrigue, un récit emporté dans une histoire qui redonne à l’épaisseur romanesque son plein sens. S’y dévoile, en effet, un univers guidé par l’intensité d’un dépaysement tant des hommes que du temps car l’histoire qui est contée est celle d’une anticipation, d’un roman non tant de science fiction que de fiction entendue comme science à la fois des questions du vivant, des hommes et du récit : la fiction comme politique du sens et de nos devenirs.

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Tout débute ainsi à la lisière ténue d’un monde que nous semblons connaître, qui prend l’apparence tranquille de notre monde même, où la narration paraît s’installer dans une phrase qui, sans faille, s’offre dans une transparence impavide qui bientôt pourtant se ternira. Comme cherchant à ne sciemment pas s’exhiber, pour dire le lisse avant de dire la déchirure flagrante du monde, le roman de Message semble tout d’abord répondre d’un récit clair à la phrase limpide qui veut ne pas se faire entendre, tenir ses mots à la lisière de leur matérialité, dire sans toucher les mots eux-mêmes. C’est Malo Cleys qui parle ici : traversé de « petites douleurs insaisissables mais opiniâtres », il est le profond narrateur, la voix claire mais bientôt d’ombre, encore sans visage distinct qui raconte posément son retour de l’hôpital où d’Iris, une jeune femme visiblement blessée, il est allé, impuissant, visiter les souffrances et craint très vite une mort peut-être toute proche. Cette jeune femme, qui lui donne « le sentiment d’exister plus », paraît partager sa vie ou tout du moins vivre avec lui dans l’étendue moderne d’une existence neutre et standardisée où Malo joue un rôle politique, faisant partie d’une commission d’éthique, de celles qui président aux rédactions de textes de lois. Le roman voudrait alors se donner dans le lumineux et grand récit tout d’évidence d’une intrigue presque domestique, où l’amour prend sa tendre et irrévocable part.

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Pourtant, peu à peu sinon très vite, le monde que donne à voir Vincent Message prend l’épaisseur et l’inquiétude sourde et bientôt flagrante d’un étonnement sans retour : le temps qui se dit là n’est plus le nôtre, les hommes qui parlent ne sont pas des hommes, l’espèce humaine n’y est plus la Voix de la Narration. Ainsi le roman débute-t-il dans un temps très avant de nous mais qui ressemble au nôtre jusqu’au malaise, dans un futur anticipé si loin et pourtant si intime au nôtre que Malo Cleys paraît d’abord être un homme parmi les hommes. Mais Malo n’est pas un homme. Malo est un être stellaire, un être venu d’ailleurs, un être qui peut dire « nous autres stellaires », venu d’une autre planète, d’une autre étoile. Un être qui arrive bien après les hommes, bien après l’humanité, qui surgit bien après que les êtres stellaires, ses ancêtres, ont dominé les hommes, les ont massacré sans répit après les avoir envahi, ont réduit ces mêmes hommes qui restaient à l’état de servitude et d’intense barbarie où les hommes ont toujours eu coutume, depuis que l’homme est humain, de tenir les animaux. Mais Iris, quant à elle, est bel et bien une humaine, reculée dans une parole qui ne vient jamais à la surface exacte de la narration dans la mesure où, comme tout humain désormais, elle se range dans l’effroi de cette catégorie des êtres de compagnie que sont devenus les hommes puisqu’à présent, dans ce futur malaisé où jette la narration, il existe « trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. » De la différence irrémédiable de l’homme, terriblement inférieur aux stellaires, se noue l’intrigue car, coûte que coûte, contrevenant à tout et, en particulier, à son espèce, Malo veut sauver Iris, veut la tirer de sa condition, de ses blessure, de sa perte : il veut, envers et contre tout, sauver celle qui pour lui vaut la vie.

S’ouvre dès lors un riche roman nourri d’actions et de tumultes où la fiction se donne comme l’ivresse indéfectible du déploiement romanesque, la joie de son dépliement des possibles dans la mesure où Malo enfreint bientôt toutes les règles, se jette avec une ardeur rare au cœur de tous les dangers, défiant tour à tour les pourvoyeurs de faux papiers et autres bracelets électroniques pour Iris, les politiciens et les lobbyistes de tous bords pour sauver légalement Iris ou s’affrontant encore à des hordes sauvages de stellaires assoiffés de la tendre et délicieuse viande humaines qu’exposent à nu les blessures d’Iris. Malo, l’être stellaire si proche des hommes, se donnera ainsi comme le sauveur à la fois inespéré et contrairement désespéré de l’homme et de l’humanité dans l’homme. Si bien que, derrière une telle intrigue aussi bien policière que picaresque où l’homme s’affronte à ce qui, dans l’homme, se dit l’ardeur d’un débat sans répit sur le devenir du monde et la promesse insurmontable que nous vivons dans l’imminence aveugle et violente de sa faillite, sa catastrophe écologique et sa déshérence humaniste sans recours qui nous guette de son impérieuse certitude si les hommes ne prennent pas rapidement conscience de leur part active du désastre, de ce que le roman nomme « le chaos de la vie qui veut vivre ». Car, chez Message, depuis la question de savoir si « les hommes s’en voulaient, eux, de saloper la planète au nom de leurs appétits prétendument inextinguibles », l’épique devient l’outil sinon l’ultime ressort de l’articulation dialectique des problèmes et le confiant appel à l’embrasement philosophique du questionnement.

Car, à mesure que l’histoire s’avance en soi, que se donnent à lire l’horreur des hommes, cette espèce « qui occupait le sommet de la chaine alimentaire (…) avec autant de gâchis, de morts inutiles », Défaite des maîtres et possesseurs ne se présente pas tant comme un roman que comme une fable, à savoir, dans une longue et intransigeante tradition héritée de Phèdre et de La Fontaine, une histoire qui, depuis sa folle énergie à conter, mue la puissance de divertissement en une imparable science de l’instruction, où l’épique devient la nervure verbale d’un vœu didactique inouï par lequel Malo devient le personnage porte-concept d’une défense ardente de l’urgence écologique. Mais, au rebours violent de Phèdre et de La Fontaine, la fable chez Message s’offre comme une fable noire, se donne comme une fable du renversement des valeurs systémiques et culturelles : les hommes y sont devenus des animaux, et les animaux sont devenus des hommes, ou des presque hommes ou des plus qu’hommes. Les places sont inversées et détruites. La fable s’est muée en destin sombre de la fable même par laquelle les hommes du poème, à force de jouer de la personnification, ont fini par eux-mêmes devenir les animaux de la fable de Malo comme si le destin humain en était remis, à l’envers nu de La Fontaine, à une effroyable animalisation des hommes, une figure d’analogie par laquelle l’homme n’est plus l’identique de lui-même mais l’analogue perdu et solitaire des animaux qu’il a asservi depuis des millénaires : il vit sa propre et coupable tragédie qu’il n’a su voir venir et se tient dans l’indépassable fatum de soi.

Et si, pour Message, le monde de Malo et d’Iris est entré dans la diction de sa fable noire, c’est qu’un argument philosophique majeur sinon fondateur a été ébranlé, a jeté les hommes dans le désert et la détresse d’eux-mêmes, un argument où le philosophique s’est mué en culturel sinon civilisationnel, à savoir l’affirmation rutilante si célèbre de Descartes dans le Discours de la méthode selon laquelle les hommes seraient maîtres et possesseurs de la nature. Le temps de Malo se mue en temps noir de la certitude cartésienne révolue, le temps de la Fin de l’histoire, car les hommes, ceux à propos desquels Malo se demande « jusqu’à quand une vie d’homme mérite d’être vécue», vivent après la phrase de Descartes, très loin dans un temps sans visage tant ils ont achevé de jouir de tous les fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent. Dans le roman de Message, chaque homme serait désormais parvenu au bout de cette folle histoire dont l’homme serait à la fois l’auteur présumé et l’assassin avéré, par où les hommes sont désormais réduits à la défaite d’eux-mêmes par les stellaires. C’est ce qu’explique sans ambages Malo : « De toutes nos manières de dominer, d’être les maîtres et possesseurs, celle qui les fait le plus frémir, par voie de conséquence, et qui nous vaut d’être appelés des démons, c’est l’habitude que nous avons prise d’élever un grand nombre d’entre eux pour consommer leur chair ». Tramée du tragique de l’impuissance humaine à s’affronter à son propre désastre, le roman de Message se livre comme la fable de la Fin de l’ère anthropocène, cette nouvelle ère géologique dans laquelle nous vivons depuis 1945, celle qui, faisant hagarde suite à la fameuse ère holocène, installe l’homme comme principale force géologique de la terre, où la force devient une puissance aguerrie de destruction, où, de catastrophes écologiques en destruction d’écosystèmes, l’homme a agi en quelques décennies sur des millions d’années d’évolution de la terre pour faire de manière spectaculaire une révolution écologique signant une fin prématurée de son temps propre à être dans le monde et le monde à être à lui-même.

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Dès lors, le constat de Message se fait narration imparable de l’amer constat : à leur arrivée sur terre, les stellaires le voient qui ne peuvent que déplorer combien de l’humanité seule une apocalypse à soi a pu sourdre. La terre est sèche. La terre ne donne plus rien. Le monde est déserté du goût. La jeunesse des stellaires est la tristesse du monde abandonné de sa puissance de réjouissance. Il ne reste plus rien d’une diversité du vivant. Le vivant est mort à soi. L’ère anthropocène est l’ère dernière du monde des hommes dont Défaite des maîtres et possesseurs donne la mesure toute fictive ou, au contraire et d’évidence, son prolongement narratif le plus logique et plus urgent – la fiction comme courage et logique du vivant –, venant, avant la question écologique même, à adresser au récit sa question générique la plus urgente dont la fable témoigne de l’inquiet nœud. Partant une question vient : Défaite des maîtres et possesseurs se donne-t-il comme le roman d’une utopie par laquelle l’avenir dans le récit se jette au devant de lui ? Ou s’agit-il bien plutôt du récit toujours noir de l’utopie, la sombre dystopie qui paraît dire le monde depuis l’envers nu et détruit de la catastrophe ? Ou sinon encore s’agit-il d’y voir une uchronie qui déplacerait notre monde à sa fin dans la réécriture de son histoire ? Sans doute aucun des trois paraît dire Vincent Message tant l’idéal de l’utopie ne s’y tient pas, tant le contre-monde de la dystopie ne se donne pas, tant l’uchronie n’a voix au chapitre puisque, étant donné que « l’homme était un animal comme un autre, et pouvait se manger comme un autre », l’ère anthropocène suit son cours logique et meurtrier. Peut-être faut-il alors trouver la matière du récit de Défaite des maîtres et possesseurs du côté de l’exigence que Michel Foucault voyait se dessiner chez Borges dans la décisive préface des Mots et des choses, à savoir placer le roman de Message du côté encore trop peu habité de l’hétérotopie.

De fait, parce que la fable ici n’a pas de l’utopie la tendre force consolatrice pour surseoir au présent du monde et parce que la fable ne porte pas de l’utopie le monde lisse traversé d’un confiant merveilleux, où l’avenir facile se donne dans le lisible le plus pur, Défaite des maîtres et possesseurs s’offre dans l’intranquillité et l’inquiétude indépassables et concertées de l’hétérotopie qui, comme la définit avec lumière Foucault, défait les claires évidences, assombrit le langage et sa claire syntaxe d’un sourd tourment et paraît écrire le monde depuis l’intime déchirure d’une parole où le monde se ressemble jusqu’au point nul et paradoxal où il se dissemble sans retour possible. Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message possède de l’hétérotopie la matière d’estrangement du monde, la manière de défaisance du langage. Le monde est ainsi décidément le monde sans être notre monde, le temps sans être notre temps, les mots sans êtres nos mots où, comme dans toute hétérotopie, il s’agit d’inquiéter l’homme non de son avenir mais de la plénitude de notre présent, montrer qu’à la vérité, il est le sommeil du désastre. Les mots se sont comme arrêtés sur eux-mêmes, ce dont témoigne Malo qui du langage voit que le langage se suspend au bord de ne pas dire, « ces mots, ces mots. Si sobres et banalisant tout », ces mot qui disent combien le langage s’installe dans le malaise du langage même, les mots devenant la question mate de qui voudrait témoigner de la catastrophe et témoigner pour le témoin.

Cependant, si l’hétérotopie naît dans la pensée de Foucault à l’occasion de sa lecture de Borges pour venir frapper de stérilité le lyrisme emporté de toute phrase, l’hétérotopie de Message paraît davantage ressortir d’un Dino Buzzati, de l’inquiétant surnaturel d’impassible humanité qui déchire la tendre continuité du K, ressortit bien plutôt d’une nouvelle comme « Chasseur de vieux », de l’irrigation de sa violence comme toute grande déflagration du présent aveugle dont elle n’est pas la prémonition mais la voyante révélation. Où, dans la poursuite du geste onirique et tourmenté des Veilleurs, Message invente ici, depuis l’hétérotopie du monde de l’homme devenu animal et de l’inconnu devenu plus homme que l’homme, une grande littérature étrangère, une littérature qui, empruntant à la langue actantielle d’un Buzzati ou à l’énergie de la question d’un Borges, ouvre à une littérature devenue étrangère au monde des hommes, qui se sait écrire bien après, bien après la Littérature, qui redécouvre le geste d’écrire dans le lointain d’une solitude inaccessible comme lorsque Malo, dans les dernières pages du roman, découvre « ces cahiers venus du monde ancien », qu’il y jette l’écriture comme le dernier ressort tragique d’un monde voué à disparaître ou à recommencer indéfiniment sans soi.

Volodine

Ainsi, Défaite des maîtres et possesseurs invente une littérature étrangère, où le monde se fait somme et soustraction de l’étrangeté, dévoile une littérature de l’Après, étrangère à la Littérature défaite de sa puissance majuscule dont le geste même d’écrire se revêt de l’impalpable beauté du fantastique où, si Buzzati dit le quotidien moins le quotidien mais comme sa zone de flottement indistincte, Message invente par l’histoire de ce monde révolu une littérature d’après la littérature post-exotique de Volodine. Malo écrit comme si le post-exotisme était reculé aux êtres stellaires, comme si le post-exotisme n’était plus à tenir comme le terminus radieux de l’écrire, comme si, bien après les narrats ou les murmurats, Enzo Mardirossian, Fred Zenfl ou encore Lutz Bassman, le nom de Malo Cleys, à l’onomastique si étrangère et si volodinienne, était celui non d’un nouvel ange mineur mais celui d’un démon majeur. On ne s’étonnera alors guère que Malo vienne à expliquer combien on a vite surnommé les stellaires des « démons » : « Quoi ? Eh bien, c’est parce que pour la plupart d’entre eux nous sommes des sortes de démons que certains d’entre eux se sont mis à dessiner des anges. » Car, là où dans Des anges mineurs, à la manière de la préface sombre d’une littérature étrangère, apatride d’une humanité en déshérence, Volodine se prenait à évoquer que « les humains était à présent des particules raréfiées qui ne se heurtaient guère et tâtonnaient sans conviction dans leur crépuscule, incapables de faire le tri entre leur propre malheur individuel et le naufrage de la collectivité », Vincent Message choisit, quant à lui, ce temps d’une littérature qui écrit bien après la catastrophe humaine. Il compose une littérature sans visage dans l’après de l’après où les démons majeurs se sont emparés du monde pour à leur tour être humains et en arriver, de misère et de perte, à écrire, à ouvrir la littérature.

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Cependant, loin du temps philosophique de la post-histoire que Volodine se choisit de Lisbonne dernière marge jusqu’aux Haïkus de prison, Vincent Message ouvre le temps apocalyptique de l’anthropocène pour retrouver le temps politique où, par l’habile inversion du statut des hommes et des animaux, des stellaires et des humains, des « Mauvais maîtres », à la fin de l’histoire correspondra ici le questionnement sans répit de ce que Giorgio Agamben nomme dans L’Ouvert l’ultrahistorique, à savoir cette frange nue d’ultra-histoire, presque messianique, après l’Histoire et ses turpitudes où l’homme en vient, depuis la faillite à être dans l’humain, à s’interroger sur ce qui fait l’être profond de l’humanité au regard de l’animalité la plus profonde qui nous traverse chacun. Dans le sillage de Giorgio Agamben et d’Alexandre Kojève mais également comme une réponse romanesque et fabulaire à la pensée de Jacob von Uexküll, Défaite des maîtres et possesseurs témoigne de ce que, devant l’animal, devant celui « qui veut être par-dessus tout compter au nombre des possesseurs (et qui) ne se maintiendra qu’en dépossédant tous les jours tous les autres », l’homme ne se tient pas comme une espèce biologiquement et conceptuellement définie une fois pour toutes. Pour Message, depuis cet appel à « se nourrir sans épuiser la terre ni faire souffrir inutilement », l’homme est une puissance de négativité qui domine et annule l’animal en lui pour devenir homme, trouver l’humain en lui, comme une théologie négative de l’humanisme, toujours en devenir, toujours à bâtir, toujours à redire. L’humanité n’est pas une identité : elle est le perpétuel seuil critique du vivant, la constance hésitation entre deux hommes : un homme culturel et cultuel dont la barbarie serait le couronnement ultime, et un homme de l’animalité, hanté de tendresse tenue à l’état pur.

À ce titre, Défaite des maîtres et des possesseurs se nourrit, dans sa narration même, de l’idée intime et secrète que l’homme n’existe désormais plus une fois pour toutes : il n’est, à la vérité, qu’une traversée de tensions dialectiques et de nœud d’histoires. Là se tient sans doute ici la grande leçon de Message : l’homme n’existe qu’à la faveur du récit. Comme les démons en feront l’expérience depuis leur puissance mimétique, qui « pouvait prendre toutes les formes encore, vivre toutes les vies », l’humanité n’appartient pas à l’homme mais fournit l’atopie du vivant. L’homme ne cesse de se dire comme le lieu sans retour de l’indétermination fondatrice qui se joue en lui, c’est-à-dire le perpétuel suspens entre animalité et humanité. Selon Message, l’humanité ne serait alors qu’un passage dont l’homme s’affirme comme le dispositif parfois sincère, parfois ironique, tantôt dominateur, tantôt dominé, tantôt possesseur, tantôt possédé, tantôt ange mineur, tantôt démon majeur.

On l’aura alors décidément compris : il faut lire Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message afin de découvrir combien, depuis sa puissance à fabuler, le roman s’offre comme la relance de la question d’une définition de l’articulation de l’humanité de l’homme à sa vie animale et combien la Littérature, depuis sa puissance étrangère, participe du questionnement de cette articulation du vivant dans le monde que Foucault nommait à juste titre le biopouvoir. Et peut-être, à la lecture de Message, verra-t-on se dessiner la justesse de nouveau inouïe de Walter Benjamin sur notre monde lorsqu’il clamait au bord de mourir que « les hommes en tant qu’espèce sont parvenus depuis des millénaires au terme de leur évolution ; mais l’humanité en tant qu’espèce est encore au début de la sienne. » Avec Message, l’humanité pourrait enfin s’ouvrir à son aurore.

Vincent Message, Défaite des maîtres et possesseurs, éd. du Seuil, 2016, 297 p., 18 € — Lire un extrait en pdf

Lire, ici, l’entretien de Vincent Message avec Christine Marcandier

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