Lors d’un dîner avec Joyce Carol Oates, raconté dans Sur la route et en cuisine, Rick Bass cite Richard Ford et sa « philosophie du lapin écrasé : quand on est critique littéraire, dit Ford, il est absurde de rédiger la critique d’un livre qu’on n’aime pas. Autant rouler sur la route et faire un écart pour écraser un lapin ». Critique garantie sans lapin du dernier livre de Rick Bass qui vient de paraître chez Bourgois dans une traduction de Brice Matthieussent.

Henrietta Rose-Innes
Henrietta Rose-Innes

Chère Henrietta,

C’est dans un petit café du Cap, assez bruyant et qui sentait le beignet frit, que vous m’aviez parlé de votre Green Lion ; le roman était encore à l’état d’ébauche. La Table Mountain, qui domine la ville et la baie, se dressait tout près, derrière nous, invisible et puissante. Elle habitait votre esprit et votre travail.

Freud 1

Paru en 1985, alors que Woody Allen s’acharnait déjà depuis longtemps d’ironie sur le cadavre de son psychanalyste new-yorkais, La Cuisine de Freud, signé du précisément psychanalyste James Hillman et de l’éminent docteur Charles Boer, se présente comme un manuscrit retrouvé de Freud, égaré dans les archives de l’homme viennois, une somme d’impensé auquel personne n’aurait trop prêté attention et qui, pourtant, contiendrait de manière inouïe l’essence même de sa science sinon mieux : son inconscient. Entre totems et tapioca, scones érogènes et Jung Food, à coups de jeux de mots lacaniens donc oulipiens, la cuisine chez Freud révèle ici sa cène primitive.

QXII0704

Jusqu’ici cette rubrique culinaire de Diacritik a été très littéraire. Il n’y a pourtant pas que dans les livres que les personnages passent à table, on mange aussi dans les films et les séries. L’occasion d’un triptyque, autour de la cuisine italo-américaine de la Mafia, et plus particulièrement des Soprano, cette série si justement analysée par Emmanuel Burdeau dans son livre La Passion de Tony Soprano.

9782330056445

Parue aux éditions Gaïa en 2012, La Cuisine totalitaire de Wladimir et Olga Kaminer trouve une seconde vie en poche chez Babel. Traduit de l’allemand par Max Stadler et Lucile Clauss, illustré par Vitali Konstantinov, ce livre révèle la cuisine russe (ou soviétique, la nuance est explicitée dans la préface) et l’étendue de notre ignorance de ses secrets.

Œuvre de Miss. Tic, longtemps sur la porte arrière de la Hune, auj. disparue © Ch. Marcandier
Œuvre de Miss. Tic, longtemps sur la porte arrière de la Hune, auj. disparue © Ch. Marcandier

Nous connaissons tous sa recette de soupe aux poireaux simple mais parfumée et onctueuse, recette de mère nourricière mais aussi recette meurtrière. Car entre deux vouloirs, ne rien faire et faire une soupe, Duras trouve un moyen terme d’ordre existentiel, métaphysique : le suicide (voir la recette de « la soupe de poireaux » dans Outside, en fin d’article). Voilà qui bouscule sa recette vers une politique du texte qui est la sienne. En dehors de toute classification de genre. Duras n’écrit pas des recettes de cuisine, Duras fait de la Littérature. Tout le temps.

Xavier de Maistre parlait de son Voyage autour de ma chambre comme d’une « excursion », donnant au verbe « extravaguer » un double sens — souligné par le néologisme : se promener (tout droit, en diagonales, en zigzags) mais aussi errer dans sa tête, au risque de la folie. Même prose excentrique chez Thomas Clerc (le bien nommé, d’ailleurs, au point qu’on a oublié de le souligner, mais Thomas Clerc le fait lui-même) alors que se profile la cuisine, « cœur de la maison », pièce fonctionnelle et bien plus que cela, on s’en doute, le lecteur est désormais « prévenu ». D’ailleurs, c’est, selon l’auteur, la « pièce principale ». Mais interdite aux obèses et géants (du fait de son porche étroit — d’ailleurs Édouard Levé devait se baisser pour entrer, cf. L’homme qui tua Roland Barthes (et autres nouvelles), page 328.

The Cure (1979) — Three Imaginary Boys (et… Thomas Clerc)
The Cure (1979) — Three Imaginary Boys (et… Thomas Clerc)