Parmi d’autres, trois livres récemment publiés — Heather, par-dessus tout de Matthew Weiner, Requiem pour le rêve américain de Noam Chomsky et Le procès de l’Amérique de Ta-Nehisi Coates — sont trois manières (fictionnelle pour Weiner, plus théorique pour Chomsky et Coates) de porter un même constat : l’Amérique (ou les états désunis) est un territoire éclaté, profondément divisé par de multiples partages liés à la couleur de peau, à la classe sociale, à l’argent.
Ces livres sont donc trois « réquisitoires implacables », pour reprendre les mots de Christiane Taubira en préface à la nouvelle Colère noire de Ta-Nehisi Coates, face à un « système pluriséculaire d’oppression ». Ce sont trois « Plaidoyers pour une réparation » enfin, sous-titre du Procès de l’Amérique, puisque déconstruire cette oppression, exposer les « dix principes de concentration de la richesse et du pouvoir » (Chomsky) ou incarner la scise à travers les personnages romanesques de Weiner, c’est offrir un recul.

La mer – Ionienne – à perte d’horizon et une liste de prénoms dont une voix-off égrène les sonorités italiennes s’envolant dans l’infini du souffle bleu. Le ton du documentaire est donné dès la première scène, dès les toutes premières minutes qui ouvrent le regard et le cœur : Un Paese di Calabria de Shu Aiello et de Catherine Catella est à voir pour lui-même et son esthétique, pour son sujet atypique et pour tous les aspect sociopolitiques qu’il évoque et qu’il soulève.

Le 30 novembre, c’était le 350è anniversaire de la naissance de Jonathan Swift, célèbre essayiste du 17è siècle, né en Irlande de parents anglais, et connu pour son style satirique aigu et notamment ce qui est considéré comme son chef d’œuvre, Les Voyages de Gulliver, publié en 1726, sous les aspects d’un conte qui était, en fait, une réflexion politique acide sur la société britannique, une satire décapante qui, trois siècles plus tard, n’a pas pris une ride.

En écho à la deuxième saison de son cycle « Histoire du Vertige » à la Maison de la Poésie de Paris, Camille de Toledo s’est livré le temps d’un grand entretien pour Diacritik sur les grandes lignes critiques et poétiques de son travail. Avant de se consacrer mardi dès 19 h lors du second épisode au Livre de l’intranquillité de Pessoa, Camille de Toledo évoque les généalogies brisées, la littérature comme puissance de savoir et la mort comme intime frontière entre vérité et fiction.

J’ai vécu, hier, un tête-à-tête ému et délicieux. Cela fait plusieurs années que j’avais le désir de revoir François, sans jamais vraiment mettre en œuvre les recherches pour le retrouver. La semaine dernière, j’ai déniché les coordonnées de son agent, lui ai téléphoné, c’est une Anglaise à la voix pétulante qui m’a répondu. Je lui ai dit qui j’étais, j’avais connu François il y a très longtemps, je voulais le revoir. Elle m’a tout de suite donné son numéro, pas d’adresse mail, François ne possède pas d’ordinateur.

La lecture, enfin accessible à tous grâce à la réédition, chez Barzakh à Alger en 2017, du premier roman d’Assia Djebar, La Soif (Julliard, 1957), soulève ces questions que les écrits de jeunesse d’écrivains ayant connu ensuite une grande célébrité posent toujours. Notons qu’en attendant sa réédition en France, le roman est accessible en bibliothèque. Ce roman, entouré de scandale à sa sortie et masqué par le mystère de son accès difficile, suscite une curiosité qui peut désormais être assouvie et partagée. Étant donné la notoriété acquise par l’écrivaine (élue en 2005 à l’Académie française en 2005 est un marqueur incontournable), il n’est pas indifférent d’en proposer une lecture.

« Look up ! ». L’injonction de cet ange descendant des cieux, cassant le plafond de Prior alité malade du sida, est certainement un des souvenirs les plus prégnants de celleux qui ont vu la magnifique adaptation d’Angels in America en minisérie en 2003. La pièce de Tony Kushner (Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes) a en revanche rarement l’occasion d’être montée au théâtre. Si elle relève d’enjeux de représentations sur le sida au cœur de l’intrigue et de son identité profonde, elle aborde également d’innombrables autres sujets (racisme, coming out, couple, environnement, inégalités, religion, etc.) qui s’entremêlent pour former une fresque tragique d’une Amérique en prise avec ses démons.
Depuis le 15 novembre et jusqu’au 10 décembre 2017, Aurélie Van Den Daele revisite la pièce avec une mise en scène résolument contemporaine et une compagnie de comédien.ne.s remarquables au Théâtre de l’aquarium. Entretien.

Ultime roman de Rafael Chirbes, Paris-Austerlitz auquel le grand écrivain espagnol travaillait depuis vingt ans, achevé peu de temps avant sa mort brutale en août 2015, vient de paraître chez Rivages dans une traduction de Denis Laroutis.
Dans La Stratégie du Boomerang (Alma, 2011), Chirbes écrivait que « la littérature, comme les amants, se venge de ceux qui ne prennent pas le risque d’aller jusqu’aux limites. la demi-écriture est un mensonge que l’enquêteur détecte ». Ce pourrait être l’art poétique d’une œuvre qui s’est toujours confrontée aux limites et de ce roman d’amour et de mort, centré sur l’absent, l’homme aimé, « l’un de ces malades » que l’on traitait « avec un mélange de dégoût, de cruauté et de mépris ».

C’est la nuit. Puis, c’est le jour.

Lorsque le train démarre, la gare Montparnasse est immergée dans une obscurité inhabituelle, celle qui n’est au monde que durant l’espace de la nuit, l’espace que l’on parcourt lorsque l’on marche à travers les rues de Paris au-delà de minuit. A l’intérieur de halos blancs transparaissent des silhouettes noires, au visage fixe.

Devant la gare, quelques ombres fument des cigarettes en silence.

Au commencement était la nuit. Une fois l’œil habitué à l’obscurité, il plonge dans la grande caverne de la « piste ». Au fond de la lande creusée, il aperçoit au loin les silhouettes souples et denses des chevaux qui respirent, s’ébrouent, méditent. Une brume s’élève, celle de l’aurore et des fumigènes. Ils sont tout seuls, entre eux, mais il y a des présences toutes petites, toutes noires, de lads et de serviteurs, et puis nous sommes bien là, tout autour d’eux. La lumière c’est le pâle reflet la lune et d’un projecteur. Il y a une odeur imprécise, à la fois forte, de purin, et parfumée d’encens. Bientôt le cri des oiseaux et des insectes, émis par les appeaux. Tout à l’heure, les vagues de la mer, posées tout au fond d’un petit tamis agité doucement.

En début d’année 2017, le critique avouait qu’il avait sans peine mis de côté son goût pour ses séries cultes désormais trop datées, pour se tourner vers les TV shows exigeants qui font se pâmer les exégètes un peu snobs dont il fait partie ou pour les blockbusters bien huilés qui demandent moins d’avoir un QI de Prix Nobel que l’indulgence chevillée au cortex. Allant même jusqu’à visionner l’intégralité de la première saison de This is US avant de se plonger dans la deuxième débutée le 26 septembre dernier, le critique revient à mi-saison pour reparler de ce qui s’avère être une réussite au-delà de toute compréhension, avant une trêve hivernale qui va permettre à Kate, Kevin, Randall et nos glandes lacrymales de faire une pause bien méritée.

Albertine, proustienne, est La Fugitive. Dans l’Atelier que lui consacre Anne Carson, elle est celle qui ne disparaît plus mais s’extrait de la Recherche, toujours personnage mais dans une dimension transfictive, puisqu’elle passe d’un univers romanesque à un autre, dans le beau et très court livre — 59 fragments et leurs seize appendices qui dérèglent tout l’agencement précédent de leurs lignes de fuite — que publient les éditions du Seuil, dans une traduction de Claro.