Anne Carson : Albertine reparue

Paul Delaroche, La jeune martyre, 1853

Albertine, proustienne, est La Fugitive. Dans l’Atelier que lui consacre Anne Carson, elle est celle qui ne disparaît plus mais s’extrait de la Recherche, toujours personnage mais dans une dimension transfictive, puisqu’elle passe d’un univers romanesque à un autre, dans le beau et très court livre — 59 fragments et leurs seize appendices qui dérèglent tout l’agencement précédent de leurs lignes de fuite — que publient les éditions du Seuil, dans une traduction de Claro.

Albertine est rare, dès son prénom singulier (alors que sa version masculine, Albert, est si commun). C’est pourquoi elle est d’abord toute de chiffres dans le délicat Workout d’Anne Carson : 2363 occurrences du prénom dans l’œuvre proustienne, sur 807 pages et dans 19 % de ces pages, « elle dort ». La notation pourrait paraître saugrenue à tout lecteur non familier de la Recherche, pourtant Albertine, la disjonctive Albertine (singulière et plus présente que tout autre personnage, hors narrateur ; masculine et féminine ; fictive et transposition d’un homme réel, etc.) a deux caractéristiques qui lui sont essences : elle ment et elle dort.

Albertine fascine le narrateur proustien, son altérité fondamentale la rend désirable, de même que sa manière bien à elle d’incarner la « palpitation spécifique du plaisir féminin », entre femmes ou non. Devenue captive (prisonnière dans le titre longtemps retenu en France pour ce volume), elle captive toujours, dans l’acceptation passive/active du mot, un narrateur qui pourtant s’ennuie mais ne peut se détacher de celle qui demeure opaque. Albertine, chez Proust comme chez Anne Carson, est une persistance rétinienne.

Albertine est fiction et mensonge, elle est belle endormie, enfin immobile alors que l’image mémorielle l’a paradoxalement fixée en mouvement, à bicyclette sur la plage. Elle est chair et plante, celle que le narrateur voudrait végétaliser, pour mieux la posséder :

25.
En s’endormant elle devient une plante, dit-il.

26.
Les plantes ne dorment pas vraiment. Et elles ne mentent ni ne bluffent non plus. Néanmoins elles exposent leurs organes génitaux.

27.
a) Parfois dans son sommeil, Albertine se défait de son kimono et reste ainsi, nue.
b) Parfois alors Marcel la possède.
c) Albertine semble ne pas se réveiller.

28.
Marcel semble penser qu’il est le maître dans ses moments-là.

Albertine rappelle Ophélie, l’une est « plante en sommeil », l’autre « plante aquatique », deux jeunes filles en fleurs ; tout se déploie, se superpose et entre en écho dans le bréviaire désirant d’Anne Carson. Albertine est Gilberte mais aussi l’oiseau de métal tombé, cet avion dans lequel est mort Alfred Agostinelli. Sur l’aéroplane, une strophe de Mallarmé, et un « cygne d’autrefois ».

Anne Carson (DR)

Les figures se télescopent, réelles, (trans)fictives, de même que les appendices prolongent les fragments, les documentent et les ironisent. Le Workout d’Anne Carlson est autant laboratoire qu’atelier, un étrange texte, fascinant, sur le pouvoir d’aimantation des personnages, la manière dont ils nous hantent, nous nourrissent, nous appellent. Ni exégèse ni portrait, ni commentaire ni texte singulier tant il est indissociable de nos propres représentations que cet Atelier dérange, cet Atelier est une forme, informée et déformée par une énigme, un étrange objet critique, transgenre comme l’être de papier soudain incarné qu’il tente de cerner.

Devant nous, par approches et facettes, la « profonde Albertine, que je voyais dormir et qui était morte » reparaît, prouvant qu’en littérature comme dans la vie, si l’on voulait benoitement les opposer, « l’amour s’étend dans le passé, le présent et l’imaginaire » : Eros the bittersweet, toujours dans cet The Albertine Workout, exercice poétique en diable.

Anne Carson, Atelier Albertine, un personnage de Proust, traduit de l’anglais (Canada) par Claro, Seuil, octobre 2017, 48 p., 8 € 50