Rafael Chirbes : « L’amour piège mortel » (Paris-Austerlitz)

Rafael Chirbes, Paris, 2015

Ultime roman de Rafael Chirbes, Paris-Austerlitz auquel le grand écrivain espagnol travaillait depuis vingt ans, achevé peu de temps avant sa mort brutale en août 2015, vient de paraître chez Rivages dans une traduction de Denis Laroutis.
Dans La Stratégie du Boomerang (Alma, 2011), Chirbes écrivait que « la littérature, comme les amants, se venge de ceux qui ne prennent pas le risque d’aller jusqu’aux limites. la demi-écriture est un mensonge que l’enquêteur détecte ». Ce pourrait être l’art poétique d’une œuvre qui s’est toujours confrontée aux limites et de ce roman d’amour et de mort, centré sur l’absent, l’homme aimé, « l’un de ces malades » que l’on traitait « avec un mélange de dégoût, de cruauté et de mépris ».

Dans les livres de Chirbes, l’Histoire, force collective, se mêle aux destins individuels, aux vies de ceux qu’elle laisse en marge. Dans Paris-Austerlitz, c’est le sida qui frappe Michel, l’homme que le narrateur a aimé puis quitté, qu’il vient voir à l’hôpital. Là les deux hommes retrouvent leurs souvenirs communs et en apparence « même la maladie se trouvait suspendue ». « Mais quand l’heure était venue de nous dire au revoir, qu’il se plantait debout, immobile devant la porte et que fixaient le vide ces yeux jaunes qui se noyaient, tous les deux nous savions que la trêve était terminée : le mal ne renonçait pas à accomplir son œuvre et mes visites ne lui étaient d’aucune consolation. Son amie Jeanine le disait : ça le fait souffrir de te voir, tu fais remonter les souvenirs, tu mets du sel sur la plaie. Je partais de là-bas sans tourner la tête et j’entrais dans un café, à la République, m’envoyer un ou deux verres de calvados ».

Quand j’avais rencontré Rafael Chirbes, dans le salon de son hôtel derrière Notre-Dame, au moment de la parution de Sur le rivage, en janvier 2015, l’écrivain m’avait expliqué son rapport complexe à l’écriture, son insatisfaction chronique malgré la reconnaissance de son œuvre, les prix. Il parlait, modeste et souriant, dans un français impeccable, d’un combat de « Chirbes contre Chirbes ». La lutte se démultiplie dans Paris-Austerlitz, roman testament dont les dates qui viennent ponctuer le récit disent la durée infinie (octobre 1996 – mai 2015) : c’est le combat de l’auteur contre lui-même pour achever ce roman qui le hantait depuis vingt ans, celui de Michel, un ouvrier normand, contre le sida qui va l’emporter, celui du narrateur, un peintre espagnol, contre ses propres souvenirs, contre lui-même quand il fait un test de dépistage, et, attendant les résultats, voit des malades qui lui sont « comme des portraits successifs de (lui)-même, un peu comme ces séries de photos de Muybridge qui isolent les différents moments pendant lesquels s’incarne une action. Je serais n’importe lequel d’entre eux et tous à la fois dans pas longtemps ».

Le passé remonte à la surface par vagues, Paris rappelle une histoire passionnelle qui ne peut plus être terminée puisque Michel est en train de mourir, qu’il est désormais sous « la menace de la fin ». Dans Paris-Austerlitz, l’amour est doublement « piège mortel », comme le fut cette histoire avec un homme qui a brûlé sa vie, « mendiant de caresse, d’amour ou de consolation recherchée par tous les moyens », alcool, drogue, débauche. Tout disparaît pourtant, l’histoire passée et le corps de l’amant, « par-dessous cette peau, dans ce corps qui semblait devenu un atlas des os humains, que restait-il de l’homme qui m’avait attiré ? »

Le narrateur n’est jamais dans l’apitoiement, le pathos ou tout autre forme qui viendrait anesthésier la peur, le malaise ou le dégoût face au corps malade, à Michel qui « s’effaçait peu à peu », comme si un autre que lui était alité, « ce personnage qui l’avait remplacé » : « je me laissais envahir par une indifférence agressive et coupable qui venait se substituer au chagrin ». « Je dis lui, je dis Michel, mais évidemment ce n’était plus lui ».

Rafael Chirbes, Paris, 2015

Les journaux annoncent un médicament, il faudrait tenir, l’urgence est celle de la survie comme de la mémoire des corps, un combat perdu d’avance, l’anéantissement est là, la maladie cliniquement observée, comme chez Guibert, dans une fascination morbide, une terreur que « Paris, la plus belle ville du monde » ne peut masquer et la peur panique que cette maladie tue, aussi, la passion d’autrefois, toujours aiguë dans les souvenirs : «  Je me suis mis à voir en Michel un être captif qui prétendait m’enfermer avec lui dans une cage ». Dans les errances, autant géographiques que mentales et mémorielles du narrateur, ce sont les dessous de la capitale qui remontent à la surface, les égouts et les morgues, la mort, et la dèche, indissociable du chant d’amour désespéré, de cette passion qui traversait les corps des amants, de cette rage contre une ville qui sépare les êtres de ses barrières sociales.

Les amants marchaient beaucoup déjà, longeant la Seine et son « nébuleux pastis noyé d’eau », arpentant le bois de Vincennes « les jours de soleil », indifférents à la différence d’âge, à ce drôle de couple qu’ils formaient pour beaucoup, l’ouvrier et l’artiste, aux ornières que creusaient pourtant entre eux les voyages en Espagne du peintre, cette « toile d’araignée presque invisible sur le mur porteur que, dans un premier temps, seul l’expert détecte, avertissement de l’apparition des fissures à venir qui causeront l’effondrement de l’édifice ».

Chant funèbre, Paris-Austerlitz est cette « topographie de l’amour parisien », explicitement plus inspirée par le « sinistre docteur Destouches » que par les surréalistes. « Je parle de l’amour d’il y a un demi-siècle, celui d’aujourd’hui est encore plus ténébreux : les corps que j’ai croisés dans les couloirs de l’hôpital, ceux qui ne pouvaient plus se lever, allongés et pour ainsi dire abandonnés sur les lits, condamnés sans espoir de remise de peine. A quelle rhétorique pourrions-nous nous raccrocher qui réenchanterait pour nous cette fin du vingtième siècle ? Qui fera pousser de la poésie là-dessus ? ».

Paris-Austerlitz n’est poésie qu’à la manière dont Holbein peignit son « terrible Christ mort », image de Michel agonisant, une poésie de la douleur et du manque, de l’absence et de la colère, une « confusion des sentiments (…) à la fois incohérente et douloureuse » : « (avec toi ou mort ; avec toi-même mort ; avec toi jusqu’à la mort) », et après.

Rafael Chirbes, Paris-Austerlitz, traduit de l’espagnol par Denis Laroutis, éditions Rivages, octobre 2017, 124 p., 20 €