Le monde à grande vitesse

© Jean-Philippe Cazier

C’est la nuit. Puis, c’est le jour.

Lorsque le train démarre, la gare Montparnasse est immergée dans une obscurité inhabituelle, celle qui n’est au monde que durant l’espace de la nuit, l’espace que l’on parcourt lorsque l’on marche à travers les rues de Paris au-delà de minuit. A l’intérieur de halos blancs transparaissent des silhouettes noires, au visage fixe.

Devant la gare, quelques ombres fument des cigarettes en silence.

Dans le wagon, nous sommes assis dans l’obscurité. Nous attendons. On ne sait ce que nous serons une fois atteint l’autre côté vers où nous allons être emportés. Nous attendons une autre vie peut-être. Une autre mort ?

Il fait nuit. Puis, il fait jour.

Le train se dirige vers le jour.

Déjà le ciel est une encre diluée.

Déjà le texte a commencé à s’écrire, avant même que je ne l’atteigne, qu’il passe à travers moi.

Des taches orange paraissent à l’horizon, incandescentes. Ciel bleu nuit, un cercle de feu orange s’élève lentement à travers le ciel. Nuages très bas, effilés – nuages nuageux, très sombres, d’une terre très sombre.

Le cercle de feu du soleil est maintenant au milieu des arbres noirs, au centre de la forêt. Le soleil est un cercle de feu au ras du sol. Nuages sombres qui effleurent la terre encore noire. Bientôt la terre sera verte ou rouge. Le ciel sera bleu.

J’aperçois des oiseaux au bord d’un ruisseau. Je dis que ce sont des grues. C’est le nom que je leur donne alors que je ne connais rien aux oiseaux, alors que leurs mondes me sont étrangers, tous leurs noms multiples insoupçonnés, cachés, secrets.

Je dis : « Ce sont des grues cendrées, non ? ». Je veux peut-être dire : « Regarde. Le monde couvert de cendre. Il recommence aujourd’hui une fois de plus. Il était mort et il ressuscite comme il le fait chaque jour, à chaque aube ». Mais je ne le dis pas. Je n’ai personne à qui le dire. Les grues cendrées sont une invention dans ma tête seule.

Je vois un chien. Je vois un fleuve dont j’ignore également le nom.

Le chien, je l’appelle « chien » alors qu’il a sans doute un autre nom : il était l’ombre au pied d’un rocher, ombre vivante pour quelques minutes peut-être, durant le temps bref d’un certain angle du soleil.

Mais l’ombre remontait en courant le long du fleuve. Elle doit être un chien.

Le soleil s’élève maintenant au-delà des nuages.

Maintenant le ciel est bleu.

A ma gauche, à travers le cadre de la fenêtre, défilent sans cohérence le ciel, les nuages, les maisons, les autoroutes, les oiseaux, les murs, les ponts, les villes, les rivières, les arbres, les forêts – défilent les cielages, les maisonroutes, les rivarbres, les forêseaux, les murilles, les poneauroutières traversés de foriels bleurougenoirs. Tout s’élile et tralève en même temps : grues-chiens, ombres-nuages, villes qui n’existent que 25 secondes, terrizonêts couverts de cendre ou de chiens morts, de nuit vivante et de têtes qui sont déjà celles de fantômes.

©Jean-Philippe Cazier

Assis dans le wagon, je lis un livre de Nadine Agostini, Histoire d’Io. Le langage y file, traverse et traversé – langage-ligne filant comme un monde emporté par une grande vitesse, libéré des fixations, des identités reconnaissables, assignables, imposées. Langage rapide, très rapide. Pris par la vitesse de ce langage, y assiste comme j’assiste à la vitesse du monde défilant à travers la fenêtre du TGV.

Langage et monde devenus lignes, vitesses, nomadisme.

Monde impossible à dire ? Langage impossible à écrire ?

Par la fenêtre du train, images d’un travelling rapide, un mouvement accéléré. Le monde devient ce qu’il n’est pas d’habitude, les autres mondes qu’il n’est pas et qui par le mouvement, dans le mouvement, existent, respirent, deviennent visibles. Je contemple un écran traversé d’images abstraites, multiples, éphémères, insaisissables, qui pour moi sont désormais le monde. Tout y arrive en même temps, le tout-venant du monde qui surgit et disparaît sans ordre, sans hiérarchie. Le monde, c’est le hasard, l’incohérence, l’immense hasard partout et toujours.

(Le travelling dont je parle est en réalité dans le monde, mouvement du monde lui-même. C’est le monde même qui accélère et nous emporte – toutes les vitesses du monde, dans le monde, les vitesses des choses et des êtres, les dissolutions répétées des choses et des êtres, le chaos qui surgit comme si l’on avait ouvert la porte d’un autre monde de monstres envahissant nos crânes…).

Arbres partout.

Nuages partout.

Surgissent.

Disparaissent.

La terre.

Milliers de pierres.

Milliards de feuilles et d’herbes.

L’eau se mélange à la terre et au ciel.

La nature est partout mais encadrée, prisonnière de clôtures, de barrières, de routes, qu’elle s’efforce de détruire.

L’homme, bâtisseur de barrières. La nature avance, envahit, inexorable. L’être humain n’est-il pas celui qui, désespéré, pour ne pas être englouti, écrasé, détruit, veut empêcher cela : coupe, arrache, canalise, ordonne, remplace le monde par un monde voulu éternel, un cimetière qu’il croit pouvoir maîtriser : béton, autoroutes, champs cultivables, villes? Les villes, comme des cathédrales, sont des barrières contre l’idée de Dieu. Et l’idée de Dieu serait une barrière contre le monde, pour empêcher sa prolifération folle, tous les mondes du monde à l’infini proliférant sans fin.

Et le langage de l’homme est aussi une barrière contre la folie profonde du monde, de tous les mondes.

Mais dans dix mille ans ? Cent mille ans ?

L’homme aura disparu, le monde de l’homme aura disparu.

Le chaos du monde régnera à nouveau.

La beauté sera partout.

Non ?

Maintenant, c’est la nuit.

Il y a Danièle.

Il y a Martin Rass qui me parle du cinéma allemand.

Je fume une cigarette avec Eve.

Je lève la tête et regarde en direction des étoiles, l’abîme du ciel noir.

Il y a l’astrophysicien Aurélien Barrau.

En désignant le ciel, les étoiles, je dis à Aurélien : « Tu dois connaître tout ça par cœur ».

Aurélien me dit : « Non, au contraire, c’est l’inconnu ».

Et il a absolument et magnifiquement raison : la plus grande connaissance est centralement la plus grande ignorance, est rapport à l’inconnu du monde et des mondes, à l’au-delà du monde où se déploient sans cesse ces autres mondes que nous ne connaissons pas, d’autres mondes dans le monde encore et encore.

De quoi est-ce que je parle, exactement ?

Je ne sais pas.

© Jean-Philippe Cazier

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