Au commencement était la nuit : Zingaro « Ex anima », par Laura Naudeix

Zingaro « Ex Anima »

Au commencement était la nuit. Une fois l’œil habitué à l’obscurité, il plonge dans la grande caverne de la « piste ». Au fond de la lande creusée, il aperçoit au loin les silhouettes souples et denses des chevaux qui respirent, s’ébrouent, méditent. Une brume s’élève, celle de l’aurore et des fumigènes. Ils sont tout seuls, entre eux, mais il y a des présences toutes petites, toutes noires, de lads et de serviteurs, et puis nous sommes bien là, tout autour d’eux. La lumière c’est le pâle reflet la lune et d’un projecteur. Il y a une odeur imprécise, à la fois forte, de purin, et parfumée d’encens. Bientôt le cri des oiseaux et des insectes, émis par les appeaux. Tout à l’heure, les vagues de la mer, posées tout au fond d’un petit tamis agité doucement.

Tout au long d’Ex anima, la perception du spectateur ravi est troublée par une indécision posée là : ce qu’il voit, ce qu’il ressent est profondément vrai, mais tout autant le produit d’un artifice simple, artisanal mais savamment, patiemment, orchestré, appris, et reproduit par les bêtes et leurs valets. Au cœur de son expérience longue, s’est dessiné le projet de Bartabas : faire du théâtre avec des chevaux, c’est-à-dire avec des êtres qui ne distinguent pas la fiction et la réalité, mais occupent de manière décisive un entre deux, un espace d’expérience entre la présence et le rêve. Le dernier et ultime spectacle du bien nommé Théâtre équestre Zingaro se situe à cette place indécidable : quelle est la possibilité pour les chevaux de croire à ce qu’ils jouent ?

Décident-ils parfois de faire ce qu’on leur a indiqué ? Ils se roulent sur le dos, après avoir tâté délicatement du bout de leur sabot un sable noir dont ils peuvent apprécier le confort et le mystère. Ils nous éclaboussent de leur élan, mais ils tournent bien en rond dans un espace clos et artificiel. Il paraît que, parfois, ils ne veulent pas quitter le cratère d’ombre placé, pour un temps, dans la lumière. On dit que le cheval gentil – car on reconnaît bien que les noirs et blancs sont les plus dociles – refuse longtemps de marcher sur une grande poutre qui n’a, en effet, pas de sens, ni pour lui, ni pour nous.

Bartabas a semble-t-il hésité entre deux images pour la fin du spectacle. L’une, la mort blanche, l’autre, la vie noire. Ou bien simplement deux aspects de la confiance qu’il espère avoir obtenue de ces êtres silencieux, c’est-à-dire qui ne parlent pas. Ils nous interrogent, mutiques, sur la relation du théâtre et de la vérité, de l’engagement de la vie dans le cercle précis qu’alloue une décision étrangère – un homme pour le cheval, qui pour les hommes ? Quelle est la place pour notre âme, dans la grande machine du monde ?

ZINGARO « EX ANIMA »
Création 2017
Conception Bartabas
Théâtre contemporain, Théâtre équestre, du 27 octobre 2017 au 4 mars 2018