L’entrée en écriture d’Assia Djebar en 1957

Assia Djebar (DR)

La lecture, enfin accessible à tous grâce à la réédition, chez Barzakh à Alger en 2017, du premier roman d’Assia Djebar, La Soif (Julliard, 1957), soulève ces questions que les écrits de jeunesse d’écrivains ayant connu ensuite une grande célébrité posent toujours. Notons qu’en attendant sa réédition en France, le roman est accessible en bibliothèque. Ce roman, entouré de scandale à sa sortie et masqué par le mystère de son accès difficile, suscite une curiosité qui peut désormais être assouvie et partagée. Étant donné la notoriété acquise par l’écrivaine (élue en 2005 à l’Académie française en 2005 est un marqueur incontournable), il n’est pas indifférent d’en proposer une lecture.

Dans des cas semblables, fréquent est le constat que l’essentiel de l’œuvre à venir est déjà présent ou en germe dans le premier essai romanesque. C’est en substance ce qu’écrit Beïda Chikhi dans sa postface à la réédition : « Manifestation de l’intime et de l’émoi amoureux, La Soif irrigue toute l’œuvre jusqu’à Nulle part dans la maison de mon père, son ultime expression offerte au public. […] Si on prête attention à la destinée de sa formule préférée, « Écrire, c’est vivre doublement », on voit comment le roman-source fait intrusion dans ses textes et en dessine les plus beaux reliefs » (188). On pourrait interroger autrement cette première création : sans les romans suivants, attacherait-on de l’importance à ce roman d’une jeune Algérienne de 21 ans, en 1957 ? N’est-ce pas réduire l’œuvre à venir que de penser que, dès les prémices, les jeux de l’écriture et leurs effets sont là ? Comment percevoir l’originalité de La Soif et comprendre, en revenant au texte du roman et à ses caractéristiques, les raisons de son invisibilité depuis cinquante ans ? Tentons alors, de suivre un fil narratif du début à la fin du récit et les pics discursifs qui émaillent la narration.

Entre imitation et singularité

On a relevé, dès la parution de La Soif, une ressemblance avec le roman de Françoise Sagan, énorme succès de 1954, Bonjour Tristesse. Les deux jeunes romancières publient chez le même éditeur, Julliard, et certaines notes de lecture vont jusqu’à qualifier Assia Djebar de « Sagan musulmane ». Mais ce roman français n’a pas été le seul à servir de background à l’auteure algérienne naissante. Une étude récente de Pauline Plé (Université de Grenoble, 2010) a pointé une autre source d’inspiration, la nouvelle de Cesare Pavese, Le Bel été, donnant son titre au recueil traduit de l’italien en 1955 chez Gallimard. On peut penser aussi que la grande lectrice qu’a été Assia Djebar avait lu L’Ingénue libertine de Colette et peut-être eu connaissance du roman de Djamila Debèche, Aziza (1955). Face à ce contexte livresque, attendu en début de création où la nécessité est ressentie de pilotis antérieurs, la jeune femme doit trouver sa voie/voix personnelle. Son défi est de négocier entre imitation et invention : si elle réussit, elle peut imposer sa singularité.

La Soif se présente comme un récit assez court en trois parties de cinq chapitres chacune ; cet élément structurel est une des raisons de l’équilibre souligné par la critique. Nadia, jeune musulmane d’Alger, émancipée selon les termes de l’époque, passe son été dans la maison au bord de la mer d’une de ses sœurs mariées avec laquelle elle s’entend relativement bien ; mais elle ne supporte pas son beau-frère qui scrute avec désapprobation sa manière d’être ! Elle retrouve, par hasard, dans leurs voisins, un couple, Jedla et Ali, dont la femme est une de ses anciennes amies du lycée qu’elle avait admirée par-dessus tout et qui s’était éloignée d’elle quand Nadia avait trouvé goût à exercer sa séduction auprès des garçons de leur âge : « Je les regardais tous s’avancer, armés lourdement de leur fatuité naïve. Ils m’amusaient quelque fois ; je les amenais alors tout doucement à mes pieds, bien ficelés. A ce moment-là seulement, je me demandais ce qu’il fallait faire […] S’ils me traitaient de coquette, c’était parce qu’ils n’avaient rien su me donner – rien que leurs mensonges » (70).

Elle a continué à tracer sa voie dans le domaine de séduction ; en cet été lumineux, elle est belle avec ses cheveux blonds et son teint doré, elle attire les regards. Elle a mis fin à ses fiançailles et flirte avec un ami, Hassein, manifestant un comportement peu habituel dans un milieu musulman. Assia Djebar ménage son lecteur en faisant de Nadia le fruit d’un couple mixte, sa mère étant française, quelques libertés lui sont autorisées et les plaisirs sexuels auxquels elle s’adonne avec Hassein et ceux dont elle rêve avec Ali sont moins répréhensibles de ce fait… Nadia s’ennuie et après avoir égayé ses vacances avec Hassein, elle est irrésistiblement attirée par le couple voisin. Elle tente de retrouver l’amitié amoureuse de Jedla qui se dérobe et elle est fortement attirée par le mari, Ali. Jedla est une femme dépressive et insatisfaite : trompée une fois, elle ne peut faire confiance à son mari et met tout en œuvre pour faire sombrer son couple. Elle se sert de Nadia pour parvenir à ses fins. Celle-ci la suit avec une passivité étonnante pour une si forte personnalité. Jedla meurt des suites d’un avortement clandestin auquel Nadia l’a accompagnée à sa demande. Nadia épouse Hassein en sachant que la vie ne sera plus la même car elle ne peut oublier sa responsabilité dans le destin de son amie. Un lyrisme un peu affecté clôt le roman et introduit ce qui sera une thématique forte des romans postérieurs, l’incompréhension au sein du couple : « L’essentiel était de me persuader moi-même – de me répéter encore longtemps que cette soif étrange, léguée par un visage mort, n’était qu’une brume sans nom, dans mon cœur incertain. Surtout, il me faudrait veiller à ne pas troubler ainsi le sommeil des hommes, en remuant des états d’âme » (179).

De nombreux parallèles peuvent être faits avec le roman de Françoise Sagan, même s’il n’y a pas superposition d’un récit sur l’autre. Les deux narratrices sont également les protagonistes. Racontant l’histoire à la première personne, elles filtrent le regard du lecteur en fonction de leur propre perception des êtres et des événements. Cécile a 17 ans et Nadia, 20 ans et toutes deux offrent le récit rétrospectif d’un été particulier. L’atmosphère est lourde, pesante et même progressivement menaçante dans cette villa au bord de la Méditerranée. Les mots et les sensations récurrents dans les deux romans sont ceux d’ennui, de tristesse, de désabusement et de lassitude ; et, vers la fin des récits, remords et regrets. Mais dans la chaleur de l’été méditerranéen, ce sont aussi les délices de la mer, du sable, de la nudité des corps offerte au monde et dont les jeunes femmes jouissent. Nadia, vingt ans, partage avec le lecteur ses états d’âme, ennui et de vacuité : « Je trouvais je ne sais quel goût amer à ce mois de juillet, et à cette plage épanouie comme une femme.
Je n’aimais pourtant pas la tristesse, ni le vague à l’âme. Et je venais d’avoir vingt ans… Cette dernière année avait glissé comme les autres : le rythme léger des sorties en groupe dans les cinémas et les casinos d’Alger, les surprises-parties les dimanches pluvieux, les courses folles au vent dans des voitures nerveuses comme des chevaux racés. Maintenant, c’était le vide en moi. J’avais déjà connu de nombreux réveils brouillés par la fatigue douceâtre des lendemains de fête ; pour avoir dissipé trop de nuits dans la gaieté facile, et le jazz, et les cigarettes, j’avais accueilli, la tête lourde et les membres las, des aubes grises écœurantes. Le même marasme aujourd’hui, le même puits où je m’enfonçais, passive, dans un long bâillement » (9-10). Il serait aisé de multiplier les citations pour souligner des parallèles entre les deux romans. La relation que les deux narratrices entretiennent avec leur père est assez comparable. Cécile confie : « Je n’eus aucun mal à l’aimer, et tendrement, car il était bon, généreux, gai, et plein d’affection pour moi ». Et Nadia déclare : « Je ne recevais de tendresse que de lui, une tendresse d’homme, chaude, qui me baignait comme une fièvre ».

Ce n’est pas ce rapport au père qui est l’élément perturbateur de La Soif, comme chez Sagan. Mais dans les deux cas, Cécile et Nadia vont user de séduction et de stratagèmes pour obtenir ce qu’elles veulent : le rejet de la maîtresse du père pour l’une ; la séduction d’Ali pour indisposer Hassein pour l’autre et son impossibilité de voir un homme résister à ses charmes. Elles usent des mêmes termes pour détailler leur plan d’attaque, jouent l’une et l’autre avec les personnages qui les entourent, tout en entretenant une relation amoureuse collatérale : avec Cyril pour Cécile et avec Hassein pour Nadia. Les deux protagonistes sont portées sur l’introspection et elles sont au centre de tout. Là où Cécile parle de son « cynisme désabusé », Nadia se décrit comme « cynique et désabusée ». Filles de familles nanties, elles aiment le luxe, les balades en voitures, la cigarette et le flirt. Ce sont des provocatrices, séductrices et passablement égocentriques. Elles ont la réplique facile et ont une grande propension aux sarcasmes et aux réplique-banderilles.

Premier roman comme Bonjour Tristesse, La Soif répond aux définitions du roman d’apprentissage qui veut qu’on entre dans le récit au moment où le protagoniste fait son entrée dans le monde après l’enfance et l’adolescence, en multipliant les expériences jalonnées d’erreurs et de réussites. Le récit s’achève sur une stabilité acquise qui n’est pas nécessairement le bonheur mais l’entrée dans une maturité.

On a beaucoup loué le style de La Soif y trouvant envolées lyriques et poétiques. Il semble qu’on a surtout affaire à une métaphorisation adolescente, usant de comparaisons qui se veulent inattendues sans vraiment surprendre. Prenons-en un exemple en début de roman : « Quand, vers le soir, l’air tendu jusque-là s’ouvrait aux parfums des eucalyptus de la forêt voisine, j’allais, au volant de ma voiture complice, m’alourdir du calme des chemins illuminés par les rayons sanglants du soleil couchant. J’aimais cet enivrement triste, dans la sérénité du soir. J’aimais ma solitude – et mon corps que je plongeais dans la mer plate, au creux d’une crique cachée, que des galets rouges rendaient plus sauvage. L’eau était transparente et froide, comme ma jeunesse ». (11-12) Le choix d’un « je » de la narratrice qui est déjà focalisation forte sur l’individu est accentué par le procédé de dédoublement : elle se décrit et se commente ; elle joue du paraître et de l’être dans ses apartés partagés avec le lecteur.

Toutefois, en ne choisissant pas le classique triangle père/fille/maîtresse, mais en optant pour celui d’un quatuor Nadia/Jedla/Ali/Hassein, Assia Djebar opte pour une structure plus complexe que Sagan et, d’une certaine façon, plus audacieuse du point de vue de la morale admise. C’est ici que la lecture du Bel été de Pavese est très intéressante car la frontière poreuse entre amitié et attirance amoureuse chez deux adolescentes se transforme en un jeu terriblement dangereux quand Nadia oscille entre le pôle féminin et le pôle masculin du couple d’amis. C’est sans doute là qu’Assia Djebar ose le plus, hors des sentiers battus des histoires amoureuses, encore que les amours homosexuelles ne soient pas étrangères à l’univers qu’elle frôle, celui du monde musulman et du motif du harem qu’elle affectionnera dans la suite de ses romans.

Traces de l’Algérie coloniale

Si le récit ne s’attarde que peu sur le contexte de l’époque – Alger en 1956 quand le roman s’écrit –, il situe avec assez de précision l’histoire pour que l’on sache où l’on est. Nadia a été surprise d’entendre le mari de son amie s’exprimer en arabe et elle commente : « Ma surprise était légitime ; sur cette plage à la mode, fréquentée en majorité par des familles de colons et quelquefois de fonctionnaires, tous, en tous cas, européens, nous étions les seuls estivants musulmans. D’ailleurs mon teint de blonde et mon allure émancipée trompaient la plupart ; et ceux qui me connaissaient n’oubliaient pas de rappeler ma mère française, morte, il est vrai, à ma naissance, mais mon père m’avait élevée, comme ils disaient « à l’européenne ». J’avais beau les ignorer, j’étais une des leurs. Je le savais et mon beau-frère aussi, lui qui jetait un regard oblique sur mes pantalons, qui devinait dans le noir le feu rouge de mes cigarettes » (16-17).

On voit percer là une des frontières poreuses de la société coloniale. De même, lorsque Nadia explique à Hassein les raisons de la rupture de ses fiançailles par la réaction de son fiancé, respectueux des règles de bonne conduite de sa communauté : « Sur ce, arrive Saïd. Toujours aussi raisonnable, il me demande de ne plus jamais sortir avec un autre, même pas avec vous qui êtes un ami de la famille. Il me « comprenait », il n’était pas jaloux, mais il fallait bien, n’est-ce pas, faire des concessions à notre entourage, à notre société » (24).

Cette ambivalence culturelle, Hassein la lui renvoie brutalement, lors d’une dispute qui la laisse sans voix : « – D’ailleurs, vous êtes mal à l’aise, à votre place ! Oui, soyez sincère, convenez-en : vous êtes mal à l’aise ! (« Mon Dieu que je suis bien dans ce soleil, cet été ! ») Convenez-en ! A cette frontière ambigüe entre deux civilisations, vous ne savez que faire, en pauvre petit produit de fabrication mixte que vous êtes ! Vous piétinez, et vous n’avez pas le courage d’en sortir. Et d’ailleurs, en sortir pour aller où ? Pour aller où ? » (33).

Ce statut de « mixité » qui est celui de Nadia et qui se rappelle fortement à elle dès qu’il s’agit des rapports entre hommes et femmes, ne l’empêche pas d’avoir un positionnement très classique, féminin plus que féministe, dans son rapport au masculin. On le voit chaque fois qu’intervient une évocation de la beauté d’Ali : « j’eus un désir : avoir là, devant moi, une fois seulement, un homme, c’est-à-dire une force calme, tendre, un refuge […] C’était d’une virilité chaude, rassurante que je rêvais » (25). Lorsqu’elle revient en voiture d’Alger avec lui : « Je sentais la présence trop proche de son épaule, sans avoir besoin de tourner la tête. Je chassai toutes mes peurs dans le vent de la vitesse. Je songeai que j’aimais une épaule d’homme. Peu importait laquelle. Peut-être le sort me réservait-il celle d’Ali ?
Je me voulus fataliste » (78).

Le récit insiste sur les différentes langues et les accents des personnages. Ainsi, dans ce milieu francophone, entendre la langue arabe est surprenant et dresse des frontières entre les êtres. Quand les deux couples se rencontrent et se parlent pour la première fois, Nadia note : « Jedla resta silencieuse jusqu’à notre départ. A un moment pourtant, d’une voix brève, elle raconta à son mari comment nous nous étions connues. J’entendais pour la première fois son arabe aux accents rudes, un peu frémissants.
Et ce parler qu’elle n’avait jamais utilisé avec moi creusait davantage le fossé entre nous. Je me raidis contre elle » (28).

Quelques jours après, tous trois sont réunis dans la villa : « Jedla alluma le poste de radio. Entre nous s’infiltra une musique nostalgique, celle que tous les Arabes dégustent en même temps que le café brûlant, après le déjeuner. De la musique « andalouse », disait-on. Une voix d’homme montait ; nue et belle, elle se prolongeait jusqu’au jardin, comme un vol dans le ciel. J’écoutais la mélopée ; sa beauté me rendait triste. Ali, en face de moi, avait le même visage calme, détendu ; noble aussi. Dans l’ombre, je devinais les yeux étroits de Jedla. Je ne comprenais pas l’arabe des paroles, un arabe qui se courbait en cercles lents, comme un fil d’or » (50). Lors d’une visite à Alger à sa sœur aînée, avec laquelle elle s’entend bien, elle précise leur lien : « Je retrouvais en elle le sang kabyle qu’elle tenait de sa mère ; car Leïla et Myriem étaient mes demi-sœurs. Leur mère, divorcée, vivait dans son village, « au pays », comme on disait. On ne la voyait jamais à Alger ; elle parlait l’arabe avec un accent trop prononcé ; elle s’habillait de djellabas volumineuses comme les rudes paysannes » (84). Se plaignant de sa nouvelle femme de ménage, une Espagnole, Leïla déclare : « — Je paye dix mille francs de plus le plaisir de me faire servir par une Européenne, disait-elle âprement.
Elle me parlait toujours en arabe ; dans ma famille, elle était la seule à le faire avec moi. Elle était vraiment ma sœur » (85). Durant l’absence de son mari Ali qui a confié sa femme à Nadia, l’état psychologique de Jedla se détériore : « Son visage devenait alors presque grimaçant. Elle s’adressait surtout à Aïcha, dans son arabe guttural ; quelquefois, elle se retournait vers moi et reprenait instinctivement son français banal » (110-111).

Après l’avortement à Alger, Nadia a ramené Jedla. Leîla les a accompagnées et envoie sa sœur se coucher. Dans la nuit, Jedla meurt et Myriem vient annoncer la nouvelle à Nadia : « En moi, tomba un vide pesant, qu’envahit ensuite, comme une tornade, le seul nom de Jedla. Jedla ! Jedla ! Tout mon être répétait ce nom soudain étrange. Je le prononçais avec précaution, tout haut en pesant sur le J, à la manière arabe : Djedla ! » (167).

Pour circonscrites et rapides qu’elles soient, toutes ces appréciations linguistiques sont significatives et délimitent le périmètre de vie de Nadia. Elles désignent une minorité à laquelle elle appartient. Dans un article-entretien d’Éliane Richard dans Témoignage chrétien (26 juillet 1957), « Une femme est née au monde moderne : LA MUSULMANE », marqué d’un paternalisme insupportable, on peut lire : « A vrai dire, avouera Assia Djebar, s’il existe dix familles algériennes menant la vie de ses personnages c’est bien un maximum ». En tout état de cause, ces notations linguistiques n’ont ni la complexité ni la profondeur des réflexions sur les langues qui s’amplifieront, de romans en nouvelles, et qui sont une des marques du style d’Assia Djebar.

On peut noter enfin une dernière présence de l’Algérie coloniale, dans une conversation que Nadia a avec Ali qui est rentré au pays pour exercer son métier de journaliste et qui lui expose ses espoirs et ses convictions : « — Oui, disait-il, notre presse est pourrie. Mais cela ne nous décourage pas ; il y a énormément à faire dans notre pays. Je suis content de revenir à Alger ; le journal que je vais monter sera bilingue : français et arabe. Ce sera difficile, je ne me fais pas d’illusion. Mais si seulement au début je gagne à moi tous les jeunes, je pourrai tenir. Jedla a peur d’un échec : les échecs ont peu d’importance. Le pire, c’est la léthargie, le sommeil ! On ne parle toujours que des colons, du colonialisme. Le mal, voyez-vous, c’est notre mentalité de colonisés, de colonisables. C’est cela qu’il faut secouer, c’est ce qu’il faut leur dire dans notre langue.
Je n’avais rien à dire, moi, mais il s’en souciait peu. Il me parlait de choses étrangères ; je l’admirais. Et mon admiration était pour la première fois sans réserve » (76).

Manifestement la chose politique n’intéresse pas Nadia, pas encore touchée, dans son univers protégé, par la guerre, que l’écrivaine n’ignore pas puisqu’elle a dit avoir écrit ce livre pendant la grève lancée par l’Union Générale des étudiants musulmans algériens. Si certains éléments rapprochent la narratrice et l’écrivaine, elles ne sont pas le reflet l’une de l’autre. Ainsi, au terme de cette lecture, non exclusive d’autres approches, devine-t-on des thématiques en germe : un penchant certain pour l’introspection qui se déploiera dans une sorte de dialogue entre une protagoniste et une collectivité féminine, sur fond d’Histoire algérienne ; un intérêt jamais démenti pour les langues du pays et leur poids social ; l’exploration de l’intimité des femmes ; la mise en valeur de la complexité des relations entre femmes, de la rivalité à la sororité, du harem à l’évasion vers le dehors et l’ailleurs.

Sur un air d’Aznavour…

« Je vous parle d’un temps
que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… »

Alger en ce temps-là…

L’Algérie est entrée en guerre depuis le 1er novembre 1954 et s’il y a hésitation d’interprétation dans certains milieux algériens, l’année 1956, celle où s’écrit ce premier roman, ne permet plus vraiment de doute sur ce qui se joue réellement en matière de libération. Ce roman est publié en 1957, dans la période la plus violente de la guerre, avec une répression brutale puisque c’est l’année des paras, du Général Massu et de la Bataille d’Alger ; on peut penser que tout cela à des effets contraires, en France et en Algérie, sur la réception du roman. D’autres Algériennes de milieu et d’éducation équivalents à ceux de Nadia ont fait d’autres choix sans pour autant renoncer à leur émancipation. Dans son hommage en 2015 dans la revue Algérie Littérature/Action, Alice Cherki écrit à propos d’Assia Djebar : « Certains te trouvaient distante, hautaine même, alors que tu étais en prise avec tes doutes et… ta timidité depuis ton adolescence ».

La presse de droite en France reçoit comme une aubaine le premier roman d’une jeune Algérienne qui n’est pas une « poseuse de bombes » et qui met en scène une recherche personnelle d’existence. Ces réactions médiatiques peuvent faire comprendre bien des rejets ou au moins des retraits des lecteurs, Français de gauche ou d’Algériens de cette époque, face aux thématiques de La Soif. Ce qui pose alors problème, c’est le choix du sujet à un moment historique aussi crucial, même si cette liberté de choix ne peut être contestée à un écrivain. Il faut se replacer dans l’époque (arrestations, torture, exécutions, jeunes filles au maquis, actions violentes urbaines), pour comprendre qu’il n’était pas illégitime que certains lecteurs aient été surpris par le contenu du roman, surtout que les écrivaines algériennes n’étaient pas légion ! Qu’on relise la 4è de couverture de La Soif : « La soif dont souffre Nadia, jeune musulmane de la bourgeoisie d’Alger, est de celles que sans doute on n’apaise jamais, soif d’un « ailleurs », soif de pureté. Deux êtres, pour elle, symbolisent le bonheur : son amie d’enfance Jedla et Ali, le mari de Jedla : Nadia devient l’amie dévouée du couple, amitié trouble : non sans cynisme en effet elle entreprend la conquête du séduisant Ali, et, à sa stupeur, trouve une parfaite alliée en Jedla elle-même… Jedla, inapte au bonheur, qui n’a de cesse qu’elle ne l’ait détruit et qui meurt peu après. Nadia se mariera à son tour, mais le sentiment de jalousie qu’elle a éprouvé pour « l’autre » ne cessera de la hanter ».

Certains passages, cités précédemment, avaient de quoi étonner, en pleine guerre. Les tensions de l’Algérie coloniale n’y sont pas gommées, elles apparaissent furtivement. Expurger tout ce contexte comme on le fait dès lors qu’il y a conscience d’un décalage entre contexte colonial et création (comme on le fait pour L’Etranger de Camus, par exemple), permet de déceler dans ce roman quelques prémices de ce que l’écrivaine développera plus tard. Cela ne peut invalider les critiques essuyées que l’on accuse trop vite de nationalisme étroit. Dans l’article cité de Témoignage chrétien en juillet 1957, on peut lire : « Assia Djebar qui prétend que ce premier roman ne fut pour elle qu’un dérivatif (pour ne pas dire un exercice de style) prépare actuellement un second ouvrage auquel elle attache bien plus d’importance, qui mettra en scène divers types de femmes de son pays, dans le contexte politique et social actuel, et qui sera – dit-elle – cette fois vraiment, son PREMIER LIVRE ».

Ce n’est que très longtemps après qu’Assia Djebar a évoqué cette première tentative littéraire ; elle n’a voulu s’en expliquer véritablement que dans un ou deux entretiens éparpillés et repris dans Ces voix qui m’assiègent où elle revendique ce roman : « Désert, ou solitude, que je crois le propre de tous les commencements : se mettre soudain à écrire, sans doute trop jeune, pendant la guerre d’Algérie – l’autre, celle de mes vingt ans – et qui plus est, pas des essais nationalistes, pas de professions de foi lyrique ou polémique (c’était ce genre de témoignage que l’on attendait de moi !), écrire donc des romans, qui semblaient gratuits, que je considérais comme des architectures verbales, me procurant, dans des parenthèses de quelques mois, le plaisir de leur conception, cela me changeait de ma gravité alors d’étudiante algérienne, puis de mes silences de femme exilée. »

C’était délibérément qu’elle avait choisi des thématiques plus légères et personnelles pour entrer en écriture. Les récits qui s’inscrivaient dans ce contexte, Nedjma et d’autres, auraient donné dans l’acte de foi lyrique ou polémique, dans le discours purement idéologique et la propagande ? Ce roman, Assia Djebar dit aussi l’avoir écrit en un mois puisqu’elle ne pouvait passer ses examens à cause du mot d’ordre de grève de l’UGEMA. Toujours dans son témoignage, Alice Cherki écrit : « Elle paraissait alors comme narcissique et intéressée. […] Et marquée par un long parcours d’engagements blessés depuis que, suivant les consignes de grève de l’UGEMA, elle avait interrompu ses études à l’École Normale Supérieure de Sèvres ». Le roman reçut le prix littéraire de L’Algérienne, créé sous le patronage de René Coty, président de la République, d’une valeur de 50 000 francs. Le jury comprenait le colonel Furnari, Paul Achard, Gabriel Audisio. Il est délicat de rappeler ces faits, plus de cinquante ans plus tard quand il est de bon ton de disqualifier les écritures engagées de l’époque, celles dont on dit, un peu rapidement, qu’elles sacrifiaient la recherche esthétique et s’égaraient dans un discours idéologique ; au regard aussi des espoirs déçus depuis 1962. On peut, comme le fait Abdelkébir Khatibi dans son ouvrage précurseur, Le Roman maghrébin en 1968, souligner que pour « le personnage de La Soif, la découverte du corps est aussi une révolution importante » (62).

Le débat reste ouvert et une lecture contextuelle ne peut être exclue : elle a sa légitimité comme celle qui magnifie l’exploration inédite du corps par une écriture de femme algérienne à cette date. Qu’Assia Djebar ait attendu si longtemps pour dire qu’elle ne reniait pas ce premier roman est sans doute dû, en partie, à la « censure » qui, du côté des nationalistes algériens, a marqué sa sortie. Mais on peut penser aussi qu’il est dû à un décalage qu’elle a ressenti elle-même en s’impliquant plus dans la vie des Algériens de sa génération après son départ à Tunis. Quand elle a été aux frontières et à Tunis écouter des maquisardes de son âge raconter leur vie, leur engagement, leur montée au maquis en 1956 pour nombre d’entre elles et qu’elle publie, anonymement, « Journal d’une maquisarde » dans El Moudjahid, lorsqu’elle a lu « L’Algérie se dévoile » dans L’An V de la révolution algérienne, sans renoncer à ses convictions, elle va progressivement les inscrire dans un paysage plus partagé et collectif que celui qui est choisi dans La Soif.

Dans les années 80, de jeunes lectrices algériennes lisaient avec ferveur le roman de Djamila Debèche, Aziza, y découvrant une aînée remettant en cause les traditions et le statut minoritaire de la femme. En une lecture décontextualisée, à la faveur de la dépolitisation d’une majorité de jeunes, elles y voyaient la revendication d’une émancipation : c’est à ce message qu’elles ont adhéré. Et il y a fort à parier que La Soif va connaître le même type de lecture. Non pas parce que les lecteurs et lectrices comprennent mieux mais parce que, ne s’intéressant pas au contexte de l’époque, ils vont retenir un parfum de liberté, dans l’Algérie où ils vivent en régression sur le statut de la femme et de la libération de traditions désuètes : cheveux au vent dans une voiture, aventures amoureuses, bains de plage en maillots, absence de voile, réflexions sur les rapports des sexes. Ce n’est plus la non-implication de Nadia dans l’Algérie en lutte qui les interpellera mais la liberté de cette jeune femme dont les unes rêvent et que d’autres condamnent. La Soif trouvera alors un public. Il le trouvera aussi, peut-être, chez quelques lecteurs français, intéressés par la trajectoire de cette grande dame des Lettres algériennes et françaises qui feront ou ne feront pas le chemin dans le contexte de l’époque ou en dehors de lui. C’est ce qu’on peut souhaiter à un roman sans oublier que, même si chaque époque lit à sa manière un roman, revenir à son contexte d’émergence et de réception est toujours une entrée pour en saisir la stéréophonie.

Assia Djebar, La Soif, éditions Barzakh, Alger, octobre 2017.