Terrain vague (17) – le montage continue

Photo © Christian Rosset.

Et une fois de plus, en ce début d’après-midi, m’allongeant sur le canapé de l’atelier afin de me plonger dans la lecture d’un livre dont je ne sais encore à peu près rien, je résiste avec difficulté à la tentation de m’endormir. Le livre me glisse des mains sans que je n’aie eu le temps, ou le réflexe, de marquer la page où j’en suis. Le bruit qu’il fait en tombant me fait reprendre mes esprits. Décidé à rester éveillé, je sors me dégourdir les jambes. Dans la forêt proche, alors que l’orage gronde au loin, me revient ce titre : Je marche ou je m’endors.

Dans un « papier récent », j’ai eu l’occasion de raconter ma rencontre en 1978 avec Liliane Giraudon, ainsi que nos trop rares collaborations, dans le cadre principalement de la création radiophonique à France Culture. Je marche ou je m’endors est le titre de son premier livre publié par Paul Otchakovsky-Laurens, alors directeur de collection chez Hachette. Sitôt rentré de promenade, je me mets à le relire, recopiant au passage cette citation de Ludwig Wittgenstein : « Celui qui dit “je rêve”, même s’il parle alors de façon audible, est tout aussi peu dans le vrai que celui qui dit : “il pleut” en rêvant, quand bien même il pleuvrait effectivement. Même si son rêve a en réalité un lien avec le bruit de la pluie qui tombe. »

1. 11 juin 2024. Poète – poétesse, « poétasse » – plus création radiophonique, ça fait aujourd’hui un peu trop pour France Culture qui, sous prétexte de restrictions budgétaires, désire tirer un trait sur ce qui a été dès l’origine gravé dans son ADN. Dans l’épisode précédent de Terrain vague, j’avais écrit que, quoi qu’il arrive, le montage continue. C’était quelques jours avant le dimanche 9 juin – donc avant « la dissolution » (titre d’un livre de Jacques Roubaud que l’apprenti sorcier – faux Mickey, vrai Narcisse – qui préside ce pays n’a vraisemblablement pas lu). Ce matin, je suis envahi, non de tristesse, mais de colère, en constatant qu’il n’a pas fallu attendre que l’extrême droite arrive aux portes du pouvoir pour que soit accompli ce que nos pires ennemis n’avaient pas réussi jusque-là à imposer. Malgré les plus de 30000 signatures en faveur du maintien de l’émission de Manou Farine, Poésie et ainsi de suite (on aurait aimé autant d’agitation en faveur de L’Expérience), les ultimes avatars de Poésie ininterrompue (la meilleure émission de poésie qui fut, programmée par Claude Royet-Journoud entre 1975 et 1979) et de l’Atelier de Création Radiophonique (A.C.R., créé en 1969 sous l’impulsion Alain Trutat) ou des Nuits Magnétiques (crées en 1978 sous l’impulsion d’Alain Veinstein), privés de réel soutien depuis déjà un bon moment, seront inaudibles à la rentrée : silence radio ; coupure d’antenne – départ vers le saupoudrage sur les ondes, ou au mieux (pourquoi pas ?) le podcast, mais avec on se sait avec quels moyens, quelles contraintes (échappera-t-on vraiment à la dictature des formats prédéterminés ?), quelle fréquence de production et quel respect du droit d’auteur. Avec toujours, heureusement, quelques archives rediffusées par les Nuits de France Culture, à l’antenne ou en podcast sur le site de l’émission.

J’ai déjà raconté ma longue implication dans l’histoire de l’ »essai radiophonique » : 43 années non-stop, 251 heures de prêt à diffuser, soit l’équivalent de quasiment six Expérience par an. Avec en contrepoint, une présence à peu près équivalente dans la « radio de flux » (au Programme musical de France Culture essentiellement, mais aussi, brièvement, pour À voix nue, Ciné-Club ou Les Chemins de la connaissance), comme pour payer ma dette (et ne m’enfermer dans un seul type de production sonore). Ce n’était pas une aventure en solitaire. Qui s’y intéresse retrouvera cette l’histoire contée dans deux livres, Avis d’orage dans la nuit à L’Association, et Les Voiles de Sainte-Marthe chez Hippocampe (dont le cœur semble avoir cessé de battre, mais dont les ouvrages sont en principe encore disponibles). Je n’y reviendrai pas. S’impliquer à fond dans cette forme de « radio d’expression », pour reprendre la formule de Yann Paranthoën, un des plus célèbres auteurs, à juste titre, de l’A.C.R., c’est se condamner tôt ou tard à l’anonymat – chose que j’ai toujours accepté (n’ayant jamais mis les pieds à la radio pour me faire un nom, mais pour fabriquer de « l’encore jamais entendu ainsi » à partir du son enregistré ; c’est ce qui a été gravé sur la bande magnétique, puis sur divers disques durs, qui doit demeurer).

Boîte métal, archives de l’A.C.R., 1980, Questionnaire pour Lesconil. In Yann Paranthoën, l’art de la radio © Phonurgia Nova.

Il reste à espérer qu’un puissant désir de faire vivre encore cette expérience non éditorialisée – vraiment libre et inventive, prenant des risques, dont celui de faire évoluer le langage – porte ses fruits, vraisemblablement en dehors de ma radio de cœur (étant toujours très attaché à la Maison ronde, si singulière et si longtemps audacieuse) et de manière accessible à tous et à toutes. Je n’ai pas pour autant cessé de jeter une oreille sur ce qui se diffuse d’encore attirant, non seulement à Culture, mais aussi sur Inter et Musique, et en profite pour exprimer ma solidarité envers celles et ceux qui ne lâchent pas l’affaire – et bien entendu à tous les exclus de la rentrée, toutes chaînes confondues.

13 juin 2024. Frédéric Forte, un des quatre initiateurs de la pétition « Pour le maintien de l’émission Poésie et ainsi de suite sur France Culture » (les trois autres étant Julien d’Abrigeon, Laure Limongi et Virginie Poitrasson), rapporte et commente sur Facebook la « mise au point » de la chaîne : « À la rentrée, la poésie s’écoutera tous les soirs sur France Culture (…). Si l’émission Poésie et ainsi de suite ne sera pas reconduite, partageant ainsi le destin de La Librairie francophone sur France Inter, la poésie sera toujours présente à la rentrée, avec la création d’un rendez-vous quotidien à l’antenne, également compris dans l’offre numérique de France Culture. La radio donnera une carte blanche mensuelle à une personnalité, qui proposera tous les soirs la lecture d’un poème par un comédien. Décrite comme une “expérience sonore et immersive”, elle se fera sur le modèle du podcast France Culture consacré au Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud. » C’est-à-dire très exactement ce contre quoi nous avons été nombreux à lutter pendant plus d’un demi-siècle. Frédéric Forte : « Plus d’émission de fond où les poètes, les éditeurs contemporains viendront parler de ce qui fait la poésie d’aujourd’hui en la mettant en perspective avec celle des siècles passés, donc. Voici venu le temps des jolies lectures de poésie par des comédiens, une sorte d’équivalent radiophonique du petit carré bleu “rimes riches” dans Télérama. On donne à entendre de la poésie, ok, mais on n’y réfléchit plus. Comme l’écrit très justement Julien d’Abrigeon : “Imaginez remplacer une émission critique sur le cinéma comme On aura tout vu par des petites capsules d’une minute dans lesquelles des acteurs rejouent la partie de cartes de Marius, ou la scène de beuverie des Tontons flingueurs…” Alors, bien sûr, ajoute Frédéric Forte, il se passe sans aucun doute des choses plus graves en ce moment, mais je me rappelle d’une époque où le Front National voulait remplacer le Ministère de la Culture par un Ministère du Patrimoine. C’est raccord. »

2. Jean Daive (né en 1941) a longtemps travaillé à la radio – celle qui peu à peu tire sa révérence. Il pouvait se glisser dans la peau du journaliste, ou plutôt du passeur qui va à la rencontre, saisissant l’urgence du moment sans pour autant brûler les étapes, répondant aux commandes de la chaîne – s’accordant aux grilles de programmes successives – toujours avec rigueur, la sienne : celle de l’encyclopédiste et du reporter. Les hommes et les femmes d’écoute sont souvent de vrais-faux « taiseux », sensibles aux résonances de ce qui se grave sur le support, attentifs au traitement – au resserrement – du matériau brut, et des silences, par montage et mixage, sans jamais s’interdire de laisser, si nécessaire, filer le son – la parole. Jean Daive savait aussi bien contrôler ce qu’il nous donnait à entendre qu’entretenir une forme de présence distanciée qui permettait de laisser œuvrer ses équipes. Il exerçait ce métier en homme aux pratiques plurielles – son plein engagement dans le travail radiophonique ne l’ayant pas empêché de faire, entre autres, œuvre d’écrivain. Depuis que la direction de France Culture a décidé de ne pas reconduire son émission Peinture fraîche en 2009 – ce qui l’a conduit à quitter l’antenne, convaincu qu’« il s’agit de résister ailleurs plutôt que de survivre ici » –, il n’a cessé de remettre en jeu ses archives, ses souvenirs, composant aussi bien des « livres de rencontres » que des chroniques, sans jamais renoncer à écrire de la poésie. Avec lui, comme avec tous les résistants, le montage continue : combat de tous les jours, et de toutes les nuits.

Instants inactuels est le titre d’un livre de Jean Daive publié en mars 2024 par les Éditions des crépuscules. Si je compte bien, c’est la sixième fois, depuis 2020, que son nom apparaît dans ces chroniques – et la troisième depuis janvier 2024. Préfacé par Michèle Cohen-Halimi, il s’agit d’un recueil de chroniques, publiées chaque mois dans Quinzaines de février 2020 à juillet 2022, dont voici l’enjeu : « Rendre compte d’un auteur à partir de la parution de son livre le plus récent et ainsi trouver à comprendre une œuvre au plus juste sans écarter enquête, témoignage, confidence, et citations d’entretiens partagés. Une photographie légendée de manière équivoque par rapport à la chronique porte atteinte à son esprit d’évidence suffisamment pour en éclairer la mesure. » Disons que nous nous trouvons projetés dans une galerie de portraits : 27 au total, dont les 3 derniers inédits. Bien entendu, à force de se frotter au plus près à ses sujets, de les suivre à la trace et d’opérer des condensations parfois sidérantes – il s’agit d’un livre d’une grande densité, composé de rapports aussi incisifs que bienveillants (d’une générosité et d’un humour dénués de complaisance, comme de sectarisme, ce qui n’est pas si courant) –, le portraitiste nous renseigne comme personne, y compris sur lui-même (tout portrait étant simultanément un autoportrait).

Donnons maintenant la liste des personnalités élues par Jean Daive : Anne-Marie Albiach, George Oppen, Nathalie Sarraute, J.H. Prynne, Armand Robin, Paul Valet, Kathy Acker, Gertrud Bing, Louis Zukofsky, Gertrud Stein, Jacques Roubaud, George Orwell, La bande à Magritte, Thomas Bernhard, Francis Ponge, Charles Baudelaire, Aby Warburg, Roger Gilbert-Lecomte, Romain Gary, Le Nouveau Roman, Proust avant Proust, Jack Kerouac, Alain Robbe-Grillet, Gustave Flaubert, Simon Hantaï, Carl Einstein, Georges Perec. Chaque chronique se développant sur plusieurs pages (de 3 à 10 – 6 en moyenne), difficile d’extraire un fragment, ne serait-ce que pour faire état du ton qui anime ce volume. Après plusieurs essais, je me décide à choisir celle qui portraitise Jacques Roubaud ; et plus précisément le passage intitulé Expliquer cette chronique consacrée à Jacques Roubaud à partir de cinq souvenirs. Le premier. « Un printemps. Nos pas vont se croiser. Les siens. Les miens. Je me rends rue Mabillon. Il s’y trouve. Il attend l’ouverture d’un magasin de la chaîne Baskin-Robbins, le glacer californien dont le slogan planétaire est : 31 jours, 31 parfums. Le nouveau slogan intrigue : 31 parfums et le scone. Il choisit une seule saveur, fraise. J’en choisis 3 : vanille, chocolat-whisky et chocolat aux grains de poivre. Nous marchons avec nos pots en carton et nos langues. Comment savourer en même temps non pas le cru et le cuit, c’est-à-dire le laitage et la pâte travaillée mais la crème glacée et le gâteau glacé quand, me dit-il, le scone est la contrainte et vient fourrer l’ice-cream. » On est impatient de lire la suite qui n’est pas composée que d’anecdotes : « La virgule est un mode de pensée pas d’oppression. »

Autre remarquable praticien du montage, Jérôme Prieur, dont Les sentinelles de l’oubli – le livret du film du même nom (livret comme on dit pour l’opéra), avec des images de Renaud Personnaz, directeur de la photographie, en contrepoint – vient de sortir aux éditions Le temps qu’il fait. Ayant déjà évoqué ce travail cinématographique dans une petite étude sur Jérôme Prieur publiée à l’occasion de la sortie de Regarder et ne pas voir à La Librairie du XXIe siècle, au Seuil, je me rends compte que cette publication, qui propose une forme de condensation sous forme livre des deux versions des Sentinelles (une heure et vingt-quatre minutes pour les salles ; soixante-deux minutes pour la télévision), fait montre çà et là de subtiles différences qui nous conduisent à l’appréhender comme un objet nouveau, du fait de certaines opérations de remontage du texte, et surtout de ces images arrêtées qui nous permettent de nous y attarder à notre guise. « De la Lorraine à l’Aquitaine, de la Normandie aux confins des Alpes, de la Somme à la Corse, rôde une armée de fantômes. Dans chacune des 36 000 communes de France, les actes de bravoure ou les chagrins enregistrés dans la pierre sont aujourd’hui les stigmates intimes et les vestiges publics de cette guerre effroyable. / / Le monument fait entrer la guerre dans la paix : dans chaque village s’est installée une religion civique, le culte de la Nation allant de pair avec la mise en scène du roman national, reliant les Gaulois, les soldats de 1792 aux poilus de 14-18. »

Les sentinelles de l’oubli, sculpture de Gaston Broquet, Châlons-en-Champagne © Renaud Personnaz / Le temps qu’il fait.

« Corps sans nom, noms sans corps, les disparus sont des morts qui n’ont pas laissé de traces de leur anéantissement ; des fantômes. Ceux que l’on considère comme des demi-morts n’ont aucune sépulture : ils n’en finissent pas de roder. / / Ces morts sont d’autant plus angoissants que l’on peut continuer malgré tout, envers et contre tout, à espérer leur retour à la vie, même défigurés, même inconscients, même amnésiques. Les faits divers de l’époque comme les romans en sont peuplés. » Téléchargeant des images de Renaud Personnaz sur le site de l’éditeur, à la page « Les Sentinelles de l’oubli », je tombe sur celle-ci, curieusement non reprise dans le livre :

Les sentinelles de l’oubli © Renaud Personnaz / Le temps qu’il fait.

« La pierre est gorgée de sang. » 36000 communes ont voulu leur monument, transmutant en dur la chair, solidifiant les corps par le calcaire, écrit Jérôme Prieur : « La pierre des monuments célèbre des funérailles qui n’ont jamais eu lieu, elle raconte des adieux qui n’ont jamais été prononcés. […] Les monuments […] sont des sarcophages pour enfouir les chagrins ; pour continuer à se souvenir, pour parvenir à oublier. […] Le blé repousse dans les champs. Mais les femmes sont occupées par un absent. Elles deviennent des femmes tombeaux. »

3. Maintenant que la poésie contemporaine est devenue, en dehors de quelques exceptions (voix nocturnes et poètes bons clients), persona non grata sur les ondes de la chaîne culturelle du service public, comme le fut bien avant elle la musique contemporaine (celle qui fraie en dehors des zones de confort mélodique et harmonique), continuons à opérer quelques montages après extraction dans deux livres récents de poésie.

Le Roman de Mara de Gérard Cartier chez Tarabuste paraît sept mois seulement après Le Voyage intérieur, grande construction poétique de 365 + 1 poèmes, écrite entre 2017 et 2021. Ce nouvel opus, dont le projet est très ancien – « les premières traces avérées, nous dit l’auteur, quelques pages dans une revue, datent de 1994 » ; et on peut lire, après le dernier poème : (199…- 2007, 2017-2019) – est composé en 3 parties de 33 poèmes chacune, soit 99 auxquels on doit ajouter 4 poèmes de 4 fois 4 vers, nommés Le carnet, à l’exception du dernier qui s’intitule Le reste du carnet. Les 3 fois 33 poèmes sont démunis de titre, hormis un numéro, de I à XXXIII ; mais dans la Table des matières, l’auteur en a donné un à chacun, « dans le but, nous dit-il, d’éclairer le poème en tant que de besoin ». Au total, donc : 103 poèmes (nombre premier, ce qui ne nous étonne guère). Leur disposition typographique nous oblige à passer par le scanner afin de bien respecter les « blancs » :

Le Roman de Mara, partie 2, « Le Grand Huit », poème XXXII.

Berlin capitale européenne du rock (souvenons-nous du chef d’œuvre de Lou Reed, Berlin [1973], de la période berlinoise de David Bowie [1976-1979] et de Nick Cave dans Les Ailes du désir [1987] de Wim Wenders). Mais pas sûr que Gérard Cartier s’intéresse de près à cette histoire. Ce qui lui importe, c’est la géographie. Donnons-lui la parole (je reprends ici ses réponses à deux petites questions que je lui avais envoyées) : « Tous les lieux sont réels. La maison du narrateur, qui est souvent évoquée (en particulier dans la 1ère partie, Les enfances de Mara), est située à Grenoble, dans le quartier Saint-Laurent, un vieux quartier coincé entre l’Isère et le versant abrupt de la Chartreuse. La maison elle-même, et sa terrasse sur l’Isère, est située dans la montée de Chalemont, sous l’ancien couvent Sainte-Marie-d’en-Haut (aujourd’hui Musée Dauphinois). J’ai seulement remplacé l’ordre des Visitandines par celui des Ursulines. La Chartreuse est aussi très présente. Elle m’a très fortement marquée durant mon enfance (j’ai vécu plusieurs étés dans une colonie de vacances hébergée dans un ancien couvent des Chartreux). À l’Italie, la patrie de “l’absente”, est consacrée la moitié du Grand Huit(une sorte de Grand Tour à la manière ancienne, un voyage d’éducation) et la fin de la 3e partie. Le livre est dédié à ma fille. Le dessin d’enfant est de sa main (dessiné avec l’un des tout premiers ordinateurs, vers 1990). Les photos, floues à dessein, la représentent à différents âges. C’est une fiction, comme l’indique le titre, mais avec beaucoup d’emprunts à la biographie (avec, donc, de vrais morceaux de réalité !), en particulier dans les deux premières parties. La 3e, La passion Mara, au contraire, est presque entièrement romanesque. » Roman égale fiction – et aussi, ajoute-t-il, « aventures », comme dans « la vie est un roman ». Un dernier fragment (les deux premiers quatrains du deuxième Carnet) :

« Train de nuit. patience des paysages.
L’île des morts. o mia cara… sévère,
La main dans le carnet à serrure. l’eau
Affleure les tombes. la mémoire est la faute.

Mara-des-siècles. ruines au sang de bœuf.
Déchiffrant les dalles, les marbres brisés.
Déesse mutilée sous les lauriers vernis.
Vingt siècles de terres rouges. le même éclat. »

Décantation du brut est, trois ans après Advers/Attract obstruct, le deuxième livre de poèmes de Billy Dranty aux Éditions du Canoë. À la découverte du titre, je sursaute un bref instant, car je lis « bruit » au lieu de « brut » – mais brut me plaît autant que bruit : j’aime ce qui est brut, non apprêté, comme les blocs de bois dans les sculptures de Carl Andre – attention aux échardes. Je relève aussi ce qui est imprimé en 4e de couverture : « Billy Dranty, dont la poésie abrupte et sublime est un contre-don à l’enlaidissement du monde. »

De cet auteur, je ne sais pas grand-chose, sinon qu’il a plusieurs fois publié aux éditions Fissile de Cédric Demangeot, ainsi qu’aux éditions Derrière la salle de bain de Marie-Laure Dagoit. On a vu pire comme carte de visite. Décantation du brut est en cinq parties, suivant l’ordre chronologique de leur écriture (du 19 décembre 2019 au 24 septembre 2022) : Disjonction des marges (en trois Travées) ; Hic Repetita (I & II) ; Derelictus ex-machina ; Le bide hulule ; Élabore délabre. Je relève aussi sur cette même 4e de couverture que « décantation » pourrait se lire en remplaçant le « c » par un « k » comme dans : « une dékantation, d’une critique de la faculté de s’user. »

Reprenons la première page de Disjonction des marges, Travée I : « Curetage d’âges coagulés / fragilisant la crue des muscs. / / Volée de bois vert / sur la poutre de l’œil. / / Foudroiement des vertèbres / sur la poutre dressée. / / Et le désaffaissement, / / l’éructible suite / des vœux défaits-refaits / en position de mettre bas / le contre-abattu. » Puis la toute dernière de Travée III : « Page blanche / de lucidité / noire. / / Être digérer dans l’axe / d’envisager re / figure. » Ou encore, ces deux vers soulignés au passage (pourquoi ? je ne sais pas – les retrouvant, j’en fais une copie) :

« Saccades de saccages
en tête haute débordée. »
(ainsi que ces trois autres) :
« Aglagla
à la brûlerie d’impatience
à contre-mur muré en contre. »

Il est temps maintenant de passer du côté des images. Et pour cela, j’aimerais évoquer une dernière fois Liliane Giraudon, lisant à la perfection hier 13 juin à L’Atelier Woolsworth – et nous vengeant ainsi de tant de lectures de poésie ennuyeuses – Guenon, je singe : « C’est quoi la poésie ? Comme Danielle Collobert je pourrais déclarer : “La poésie je ne sais pas ce que c’est…” Pourtant quand je tombe sur un poème (parfois un simple morceau) je le reconnais. Je sais que c’est du poème. Comme quand je mange sur une table en bois je reconnais le bois. » Et, ajoute-t-elle, « quand je ne peux pas écrire, je dessine. » Allumant le petit appareil à piles dans la cuisine, je pense à nouveau à Yann Paranthoën, qui affirmait que « la radio », ce n’est rien d’autre que ce qui est fabriqué avec les outils de la maison. Les temps ont changé, les outils ont changé, mais je pressens que l’esprit Indien qui n’a cessé d’insuffler l’A.C.R. – comme dans Un chant des vents des Indiens Seri transcrit par Jerome Rothenberg (traduit par Yves di Manno) : « Sous la mer s’ouvre une grotte / dans laquelle naquirent tous les vents. / Lui, naît sous la mer et s’élève / jusqu’où le soleil n’est plus. / Mais dans la grotte réside une lumière / semblable au soleil » – continuera encore longtemps de frapper les esprits ouverts, recréant le chemin des ondes dans le dédale de la toile, apportant à qui est encore en attente de l’inattendu mystère et surprise, comme un viatique.

4. J’avoue n’être guère familier de la collection « Travel Book » chez Louis Vuitton. J’ai raconté ici-même en octobre 2021 mon acquisition rocambolesque de Brussels d’Ever Meulen dans la boutique de Saint Germain des Prés où se trouvait jadis la librairie-galerie La Hune. Mais, bien que cette collection, dont le principe est d’envoyer « des artistes de renom et de jeunes talents prometteurs du monde entier vers des destinations qui leur étaient inconnues auparavant », en soit à son trentième volume – certains des précédents ayant été signés par de grands artistes comme Laurenzo Mattotti, Javier Mariscal ou Thomas Ott –, Amsterdam de Laurent Cilluffo, qui vient de paraître, n’est que le deuxième que je me prends à ouvrir.

Amsterdam, édition « grand format », dessin de couverture © Laurent Cilluffo / Louis Vuitton Travel Book.

En ce qui me concerne, la découverte de la singularité du travail de Laurent Cilluffo s’est faite à la sortie de New Wanteden 2008 aux Éditions Matière, petit livre au sujet duquel Jochen Gerner pu écrire que s’y accomplissait une « performance elliptique magistrale ». Quatorze ans plus tard, en juin et en novembre 2022, j’ai eu le plaisir de faire passer ici-même The Neightbors (en collaboration avec Jeff Gomez) à L’Association, et The New York Covers aux éditions 476 (collection “One Shot” n°13). Amsterdam, né d’une commande et se déployant sur plus de 150 pages en trichromie (noir, rouge, bleu), est sidérant d’invention silencieuse. Pour moi qui me suis rendu à quatre reprises dans cette ville comparable à nulle autre, y retrouvant à chaque fois ce que ma mémoire avait enregistré, sans pour autant tout reconnaître, me laissant surprendre par d’infimes détails qui m’avaient échappé – nouveaux signes ? Ou les mêmes, perçus autrement ? –, cette suite de dessins ne peut que combler qui met ses pas dans ceux de Laurent Cilluffo, opérant des frottages dissonants entre retrouvailles et découvertes, encourageant ainsi un véritable dialogue, de regard à regard.

Amsterdam © Laurent Cilluffo / Louis Vuitton Travel Book.

« Je ne suis pas un touriste dans l’âme. Mon regard vit au travers de ce que je ressens. Peu importe l’objet de mon ressenti : un bâtiment une mélodie, un livre, une odeur, un geste. Pour qu’une scène devienne un dessin, il faut qu’elle m’interpelle » confie Laurent Cilluffo à Virginie Luc, avant d’ajouter : « Je ne la connais pas, mais je l’ai reconnue. Amsterdam a des airs de New York dans la rigueur de son plan et ses façades. À moins que ce ne soit le contraire. Après tout New York s’appelait autrefois New Amsterdam. »

Amsterdam © Laurent Cilluffo / Louis Vuitton Travel Book.

Pur travail du dessin (« probité de l’art »), ascétique et flamboyant (tout en généreuse retenue), dont la précision capte au passage l’étrangeté – le calme discret imprégné d’inquiétude – de cette capitale du pays qui a vu naître Van Gogh, Mondrian, Van Velde, De Kooning (et, plus près de nous, Joost Swarte), le « Travel Book » Amsterdam – fabuleux montage graphique – est incontournable, donc indispensable. Il serait dommage de s’en priver.

Un mot, pour finir, au sujet de la quatrième exposition monographique de David B., du 13 juin au 20 juillet 2024 à la galerie Anne Barrault (51 rue des archives à Paris), qui présente des travaux récents (et quelques autres plus anciens, en contrepoint) de l’auteur de L’Ascension du Haut Mal, et de bien d’autres ouvrages, liés (ou non) à son histoire familiale – et en particulier à l’épilepsie de son frère, Jean-Christophe, dont la mort, fin 2023, l’a conduit à entreprendre une nouvelle série de dessins, afin de continuer « à le faire vivre, d’une certaine façon. » Comme toujours, c’est très beau : extrêmement détaillé, et toujours incisif, libérant sa force au premier accrochage du regard. Et non seulement ça tient le mur, mais en plus ça touche le cœur, sans pour autant être gâté par excès de sentimentalité : deuil et mélancolie s’accordent avec empathie, sans faire monter le son ; car, si le noir est comme toujours d’une grande intensité, le silence s’impose à qui écoute, comme le temps à qui regarde.

David B., L’invention de l’écriture, 2024 © David B. / Galerie Anne Barrault.

On reparlera des artistes de bande dessinés accueillis par Anne Barrault (outre David B. : Jochen Gerner, Killoffer, Yûchi Yokohama, Julie Doucet, sans oublier de grands disparus comme Gébé) dans l’épisode de Terrain vague qui paraîtra juste avant les congés d’été, dont un des projets est d’opérer un montage à partir de quelques notes griffonnées au cours de visites des expositions BD à tous les étages au Centre Pompidou (à suivre).

Jean Daive, Instants inactuels, Éditions des crépuscules, mars 2024, 192 pages, 20€
Jérôme Prieur, Les sentinelles de l’oubli, Le temps qu’il fait, juin 2024, 144 pages, 25€
Gérard Cartier, Le Roman de Mara, Tarabuste, mai 2024, 140 pages, 14€
Billy Dranty, Décantation du brut, Éditions du Canoë, juin 2024, 152 pages, 16€
Laurent Cilluffo, Amsterdam, Louis Vuitton Travel Book, mai 2024, 168 pages, 55€