Terrain vague (23) – Bande dessinée, poésie, etc.

© Christian Rosset

Cela fait déjà longtemps que le désir d’associer bande dessinée et poésie travaille souterrainement cette chronique, sans qu’il ne soit pour autant question de rechercher des liens arbitraires, ou de fausses affinités. De timides, ces rencontres sont progressivement devenues manifestes ; et aujourd’hui, peut-être parce que cet épisode de Terrain vague porte le numéro “23” – nombre magique selon moi –, l’« alternance » sera de rigueur : une bande dessinée / un livre de poésie / deux bandes dessinées / deux livres de poésie / une bande dessinée / un livre de poésie.

Bien entendu ce ne sera pas si simple, même si on y trouve une bande dessinée s’aventurant du côté de la poésie, via la chanson (donc la versification) ; ou un volume de poésie proposant un agencement d’images qui, parce que muettes, incitera certains amateurs de figuration narrative à leur greffer quelques mots. Car à bien réfléchir, ce ne sont pas les genres, mais les frottages entre les genres, silex contre silex, qui comptent ; on ne sera sortis de l’auberge que lorsque le choix des ouvrages composant ces petites constellations sera décidé sans se soucier le moins du monde des rayons où ils sont rangés. So May we Start ?

1. Une fois n’est pas coutume, reprenons l’essentiel du résumé et des entretiens proposés dans le dossier de presse joint à Antipodes, une bande dessinée écrite par David B. et dessinée et mise en couleurs par Éric Lambé, publiée aux Éditions Casterman. C’est pour l’instant, et d’assez loin, le plus bel « album » de la rentrée, en tout cas le plus intelligemment pensé, d’où sa place en ouverture de ce qui sera plutôt une balade qu’une ébauche de palmarès.

« 1557. Tandis que l’Inquisition sévit en France où les manifestations de protestantisme sont sanctionnées par la mort depuis la promulgation de l’édit de Compiègne, Nicolas, héros nu, vit dans la jungle auprès des Tupinambas dans la baie de Rio. D’abord fait prisonnier, Nicolas use de son talent pour le chant afin de s’intégrer parmi ses ravisseurs, décidant finalement de demeurer auprès des Indiens plutôt que de retrouver Fort Coligny où Villegagnon, en mission pour installer une colonie française, gouverne par la terreur. // Dans ce moment où l’évidence admise du catholicisme est battue en brèche par l’émergence du protestantisme, les Tupinambas incarnent une nouvelle expérience radicale de l’altérité culturelle et religieuse. » Ce héros nu a été marié d’office à Pépin, une Indienne, avec qui les choses de l’amour se passent plutôt bien ; il parle la langue de la tribu ; et il lui arrive de manger de la chair humaine, du « portugais » pour commencer, après avoir échappé au cannibalisme grâce à son aptitude naturelle au chant. Car il entonne volontiers L’Homme armé, une chanson populaire dont l’époque proposait d’innombrables variations ; ou La guerre de Clément Janequin (vers 1528, en écho à la bataille de Marignan) que Gus Van Sant avait étrangement placé en ouverture et à la toute fin de Last Days, son film sur les derniers jours de Kurt Cobain (Janequin, lui, meurt en 1558).

David B. : « J’avais lu un certain nombre de choses sur Fort Coligny et cette tentative d’installation des Français au Brésil. C’est une colonisation ratée, méconnue, et un point de départ idéal pour créer une œuvre de fiction que je définirais comme un conte philosophique d’aventure. Je pars de l’histoire et j’y insère une dose d’humour. »

Antipodes © David B. : Éric Lambé : Casteman.

Éric Lambé : « Nicolas est […] un clochard de la jungle, de bonne volonté. Même sur le tabou du cannibalisme, il s’est montré relativement ouvert. Il est en proie à une forme de folie car il n’est plus nulle part, son mode de vie n’est plus occidental et il n’est pas tout à fait Indien. // Cette histoire était agréable à dessiner car pleine de mouvements de danse, de nudité. […] Comme il y a peu de documentation […], il y avait une part importante d’invention de liberté. » David B. : « Dans ce récit d’aventure, j’ai voulu mettre en scène une histoire d’amour. Cela n’avait rien d’évident car la vie des femmes dans ces sociétés indiennes n’avait rien d’enviable. » Éric Lambé : « Je voulais que la musique exprime graphiquement l’apport de Nicolas aux Indiens. Elle accompagne la fête comme les batailles. Nicolas chante dans différentes langues et nous avons trouvé cette astuce de dessiner les contours des phylactères pour souligner cette singularité et cette étrangeté sonore des langues et du chant. »

Puissance du chant – et du cri : « – On te dit de crier, alors crie ! » Notons une fois encore que c’est dans cette forme de bande dessinée consciente de ses possibilités langagières que cette puissance peut s’octroyer un espace-temps permettant d’en dérouler les effets, comme une partition.

René Magritte, Souvenirs de voyage / Éric Lambé (+ David B.), La Saison des vendanges. © Centre Pompidou.

On se souvient que David B. et Éric Lambé avaient déjà joint leurs forces pour répondre à la commande d’un bref récit dessiné, dans le cadre de René Magritte vu par, ouvrage collectif coédité en 2016 par Actes Sud BD et le Centre Pompidou. Leur contribution s’intitulait La saison des vendanges : 12 planches en livre-accordéon recto/verso. On peut les voir accrochées (jusqu’au 4 novembre 2024), à côté de Souvenirs de voyage de Magritte (1926), dans la collection « moderne » au niveau 5 du Musée National d’Art moderne du Centre Pompidou (exposition La bande dessinée au musée). Antipodes marque aujourd’hui un sérieux bond en avant. Et si l’on veut pleinement l’apprécier, il faut rechercher tout d’abord un bon tempo de lecture – la musique, une fois encore, peut aider – afin d’entrer physiquement dans cet univers où il faut prendre le temps d’en apprivoiser le trait, la couleur ; de rechercher le point d’équilibre entre fixité et mobilité, fantaisie et rigueur – de se laisser entraîner, tout en s’adonnant au plaisir de la sidération joyeuse. Comme déjà noté en ouverture, « tout » y est intelligemment pensé, tant visuellement que narrativement, cristallisant ainsi – par autant de précipités alchimiques – un fameux réservoir de données historiques, géographiques, ethnographiques, artistiques, religieuses, etc., en planches qui ont le don de nous rendre plus savants, tout en nous laissant libres d’en démêler les fils. Nul pensum didactique au programme : bien plutôt une « fable poétique », ne dispensant aucune morale.

Antipodes © David B. / Éric Lambé / Casterman.

David B. : « Éric voulait faire une bande dessinée sur la sauvagerie. […] Celle des Tupinambas […] et puis aussi celle des occidentaux. Villegagnon était un soldat, un militaire, quelqu’un d’extrêmement violent et c’est son autoritarisme qui provoquera la chute de la colonie. Montrer cette violence occasionne une réflexion et, parfois, de la drôlerie. » Et on se souvient que Montaigne (qui vécut 25 ans en exact contemporain de Clément Janequin) osait affirmer, au moment où se mettait en place la grande entreprise coloniale, « que les “sauvages” amérindiens se révèlent bien moins “barbares” que les conquistadores (cité par Georges Didi-Huberman dans Gestes critiques). Le dernier échange, en haut et à droite de la planche 107 (si l’on compte une vignette en forme de tondo et une page blanche) est : « – Qu’est-ce que vous avez vu ? – Rien ». Mais ce sont les yeux grands ouverts (comme la bouche de Nicolas chantant), et la mémoire repue de signes, que nous refermons Antipodes.

2. D’ailleurs de Catherine Weinzaepflen aux éditions LansKine est un livre de poèmes en cinq parties, précédées d’un poème liminaire. Fragment :

« Super G, avion à hélices, trois jours de voyage avec escales. / Strasbourg-Paris, Paris-Marseille, Marseille-Fort Lamy, Fort Lamy-Bangui. / Je vais chez mon père, je voyage seule, j’ai 11 ans.

J’aime les avions, j’ai longtemps aimé les avions. / Jusqu’à ce qu’on nous y entasse comme du bétail. / Je continue d’aimer les aéroports. La bande-son des aéroports (les annonces des haut-parleurs), les langues multiples. Tour de Babel les aéroports.

[…]

Mon dernier long courrier : Kauai 20 heures. […] À Los Angeles, le vol pour Kauai est retardé plusieurs fois, puis reporté au lendemain. Je dors par terre dans une salle d’aéroport. Je hais la musique en sourdine qui sévit toute la nuit. À 5 heures du matin, les nouveaux passagers envahissent l’aéroport. Une nuit en enfer.

Je n’aime plus les avions. Je me fous les avions. / Reste l’ailleurs. Qui toujours me manque. J’écris avec le monde. »

Cinq parties, donc : Hawaï, Algérie, Sardaigne, Photopoèmes, France. Quatre destinations ; et, en position avant-dernière (comme « la vérité » selon Dick), ce qui ne constitue pas encore un genre (même s’il y a bien eu les Cinépoèmes de Pierre Alferi), mais une suite de 11 photographies agencées « non comme illustration du texte, mais comme poème à part entière ou plutôt photopoème ». J’aime cette manière de composer un livre aussi bref que dense, où l’écoute dialogue avec le regard porté non seulement sur les images, mais aussi sur la disposition (plutôt « classique ») des vers sur la page. Lisant, je demeure autant que possible attentif, même s’il m’arrive de m’absenter, ne serait-ce qu’un court instant : bonheur de la distraction, de l’abandon vers l’ailleurs ; car quand l’attention reprend, quelque chose d’inédit s’est comme par inadvertance gravé en moi : je me frotte alors au plus près de ce qui m’est soufflé à l’oreille.

Sardaigne (frag.) : « le vent chaud filtre la pensée / sur la terrasse / le lézard s’arrête / face à moi / sans peur désormais / malgré Beethoven / ou mon odeur /  / Vroum / ne me fuit plus / il dit vedere / me désigne / pointe ses yeux / je vois ? je lui dis / en français /  / il tourne les talons / et rit /  / ma mission : / tenter de différencier / les petits oiseaux / au-dessus de l’olivier / ne pas confondre image et vision »

Il s’agit de « poèmes/correspondance entre celle qui reste et celui qui est parti », nous dit-on. De « portraits de femmes et d’hommes, dont elle [C.W.] nous livre parfois les noms Vroum, Georgia, Fabio ou bien justes saisis par un geste, un mot, un regard, dans tout lieu du quotidien, sans oublier les animaux. »

France (frag.) : « tu m’écris : j’aime les ballades, en musique aussi. La vie est une balade. /    / ce mot je ne l’aime qu’en musique / “on va se balader ?” / me rappelle de mauvais souvenirs / sans que je sache lesquels / et surtout / je ne sais jamais / si les deux L sont / de musique ou de promenade /  / aujourd’hui d’ailleurs / est un jour / d’hésitation /  / les œillets de poète / que j’ai plantés / le merle gastronome / que j’apprivoise / me sauvent / l’oiseau préfère les graines de tournesol / grillées (celles du pain) / s’accommode cependant / des autres / je le vois prendre du poids / il me remercie / lance ses trilles / du haut du pignon voisin /  / c’est quoi / une vie de merle / en ville ? »

Arrêter, non ma lecture, mais le bref montage que j’en fais aujourd’hui 18 septembre 2024, sur un point d’interrogation, n’est pas une mauvaise idée. Cette « oscillation entre roman et poème » est précisément ce qui nous touche dans cette écriture variée qui demeure fidèle à elle-même, et dont on peut sortir un peu secoué : « anthropocène assassine / alors que nous étions / si plein d’espoir » (à la toute fin du dernier poème, donc du livre de Catherine Weinzaepflen). De page à page, je me trouve chez moi et l’autre, comme disait Victor Segalen – et d’ailleurs, ce sont ces déplacements incessants qui comptent le plus.

[En aparté. Simple concours de circonstances – le cent-cinquantenaire de la naissance du compositeur –, j’ai beaucoup écouté ces jours derniers Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée), œuvre (achevée en décembre 1899) citée dans le premier vers du dernier poème de D’Ailleurs – « je t’écris : Verklärte Nacht de Schönberg à toi musicien »]

3. En Territoire ennemi, à L’Association, est, nous dit-on, la première bande dessinée de Carole Lobel, un nom qui m’était jusqu’ici inconnu. En ouverture, page 3, on peut lire cet avertissement : « Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existés serait parfaitement fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence. »

Du coup, je commence à lire ces 119 planches écrites et dessinées au bic quatre couleurs – ce qui ne peut me laisser indifférent – comme un « roman graphique » dont la narratrice est une jeune femme qui, dans son enfance, passe ses vacances chez ses grands-parents maternels. Elle raconte : « Le soir au dîner Papy nous raconte la guerre. La grande. La terrible. Celle qu’il a vécue. Celle de 39-45 », l’histoire se terminant invariablement avec « Plus jamais ça. Plus jamais ça. » À dix-huit ans, comme elle a « le sentiment de se noyer », elle se raccroche à ce qu’elle peut, et se met « à dessiner tout le temps ». À dix-neuf ans, elle entre aux Beaux-Arts de Nantes où elle « reprend lentement de l’assurance » et se fait quelques amis, dont Stéphane, « cool, à l’aise avec tout le monde ». Elle le trouve drôle et intelligent, tout en ruminant que « Jamais je ne lui plairai… C’est même pas la peine d’essayer… On ne joue pas dans la même cour. » Et ensuite… Mais – stop ! Ne dévoilons pas la suite de l’histoire, sinon en recopiant abruptement quelques mots écrits par Jean-Christophe Menu sur sa page Facebook : « Voilà un moment qu’un premier album ne m’a pas fait un tel effet. Le graphisme de Carole Lobel m’a paru “mode” et maladroit au feuilletage, mais à la lecture, la narration est grandiose, surtout par rapport à un sujet pareil, qu’on suppose à forte teneur autobiographique. Voilà une femme qui se retrouve jeune non seulement dans une relation hyper toxique, mais avec un homme qui dérive vite vers le fascisme, voire le néo-nazisme. Les mécanismes qui mènent un garçon paumé à l’extrême-droite via les forums virilistes d’autres mecs paumés sont admirablement décortiqués. […] Le territoire ennemi devient celui du masculinisme, qui cache ses failles derrière le territoire du pénis. Une aventure au diapason de ce qui se passe dans nos sociétés. En cela, c’est un livre important. »

En Territoire ennemi © Carole Lebel : L’Association.

Reprenant ma lecture, au moment où la love affair on ne peut plus « classique » bat son plein – les tourtereaux sont profondément amoureux : « J’aime tout chez Stéphane. Il chante dans un groupe de rock. Il fume des joints. Il vote à l’extrême gauche. Il y a dans son regard un infini dans lequel je me perds. Une promesse. Très vite, entre ses bras, j’oublie tout, jusqu’à m’oublier moi » –, je commence à éprouver certaines réserves, prenant vite distance avec les personnages, donc avec la narration, tout en continuant à adhérer au graphisme, avec tous ses « défauts » (au sens où Bernard Stiegler l’entendait quand il a forgé le formidable concept de « défaut qu’il faut »). Du coup, j’interromps plusieurs fois ma lecture, mais sans oublier de placer l’album sur la pile des lectures à reprendre. Et puis un beau matin, pénétrant cette fois comme par effraction dans ce Territoire ennemi, je le traverse d’un souffle, sans me forcer, ce qui correspond quand même à un assez long périple – et ce d’autant plus qu’une lecture trop rapide, s’appuyant davantage sur les exigences du texte que sur celles du trait, serait à mon sens une grave erreur, tant il y a à voir et à sentir, bien au-delà de l’intrigue. Ce souffle, on en a besoin pour se coltiner ce personnage tellement antipathique qui se métamorphose « en direct » via une addiction aussi sévère que paresseuse aux réseaux sociaux et aux influenceurs. L’échange, du lecteur ou de la lectrice, avec l’autrice dont le travail est tout sauf laborieux, se fait de souffle à souffle, presque par mimétisme ; ce qui fait que je finis à mi-parcours par soupçonner que cette fiction n’en est pas une. Qu’il s’agit plutôt d’une sorte de témoignage sur une forme tristement contemporaine de la « banalité du mal » qui demande d’entrer en empathie avec ce qui y est, non seulement conté, mais aussi – et avec quel engagement du corps – dessiné. Et du coup, ça marche : plus de scénario manichéen ; juste une furieuse envie de faire passer, par un trait qui n’a pas peur de se déparer de ce qui fait son charme, certaines failles, d’appuyer certains colères, de traduire certains non-dits. Fuir la « psychologie des personnages » afin de mieux se frotter, en toute liberté, à l’inconscient – politique et constructeur : ouvrant grand certaines portes, à force de nous faire entrevoir l’enfer.

En Territoire ennemi © Carole Lebel : L’Association.

Une histoire de lutte – avec ses parents cathos plutôt trad’, son conjoint, et même ses enfants. Une histoire de déterritorialisation qui s’achève avec des retrouvailles avec soi-même, une fois les chaînes rompues : force du renversement [En aparté. Qui va à la renverse requiert l’usage de la frappe]. C’est parfois d’une tristesse infinie, mais aussi d’une drôlerie stimulante. Et – il convient de le souligner une dernière fois – ça passe par un usage aussi rapide que précis, et toujours inventif, du bic 4 couleurs qui opère un frayage sans appel dans ce que les territoires de la bande dessinée proposent de plus stimulant. Et enfin (ultime paradoxe) : une fois refermé En Territoire ennemi, et après avoir laissé passer un peu de temps, ce qu’on retrouve de manière éclatante en le rouvrant, c’est, comme par surprise, son charme.

Et maintenant (comme dirait la chanson), Les Julys de Nylso chez Misma. « Les Julys », ce sont des sortes de génies, d’elfes, de sexe féminin, qui, comme leur nom l’indique, ne vivent qu’en juillet. Ce cinquième album « du même auteur chez le même éditeur » est une fois encore une splendeur, impeccablement réalisée, qui invente une relation sensible, voire utopique, au monde. Une histoire de transmission, nourrie par un questionnement sur le vieillissement et les différents processus qui en permettent le retardement.

Cela donne du « pur Nylso », soit une bande dessinée alternant moments contemplatifs quasiment pleine page et séquences faisant usage de petits gaufriers de quatre ou neuf cases où les échanges vont bon train. Venant de rendre compte d’En Territoire ennemi, on pourrait penser qu’à l’inverse du projet de Carole Lobel, le projet des Julys est de faire un éloge de la légèreté : que tout doit glisser, ou sembler glisser, selon le flux elfique, en accord avec ce qui se meut dans la nature. Qu’en territoire forestier – de Brocéliande ou d’ailleurs –, la magie doit opérer par la grâce du trait, et la pensée par celle des mots ; ou pour le dire autrement : magie de la banalité quotidienne et pensée du mystère qui l’irrigue et lui donne sens.

Les Julys © Nylso / Misma.

Les Julys « ne vivant qu’en juillet, s’efforcent d’imaginer les autres mois. / Elles rêvent seulement les autres saisons. / Elles sont en proie à l’ennui et ramassent de jolis cailloux. / Certaines observent les petits gravillons. Elles ont l’air de s’intéresser à tout ce qui passe le long des chemins. » Chaque arrêt sur image révèle un furieux sens du mouvement qui relance, quasiment à égalité, le goût de la contemplation et celui de l’entraînement ; ce qui nous conduit sans cesse à nous déplacer, à la recherche de ce qui demeure – de ce qui reste permanent : encore et toujours là, et pourtant jamais en repos – quand les générations sont à l’écoute. On le sait depuis toujours, et ça n’a fait que se renforcer : le rôle des pères est, entre autres, d’apprendre l’ennui à leur progéniture. Histoires, parmi d’autres, de connivence, où l’urgence ne conduit pas l’impatience (la patience ne devant jamais faire naufrage).

Les Julys © Nylso / Misma.

Parler simplement de choses simples n’est pas une mince affaire. Nylso se montre conscient de la complexité de son projet, et sa main le conduit là où il faut : où les solutions sont rêvées ; où la vie de groupe n’exclut pas l’individualité : « Méditer, / est-ce si facile ? / Être à l’écoute. / Échanger en silence. / Avec le lieu. / Rester là un temps. / Seule » ; où ce qui semble soudé n’interdit pas quelques fêlures afin d’éprouver nos sens. Un beau jour de juillet, une July trouve « un carnet de croquis avec un Rotring attaché par un élastique ». Ce carnet « appartient à Nyslo ». « C’est un signe » dit-elle, « Je vais dessiner un père et son fils. Il n’y a pas de raison. Nylso nous dessine bien, lui. Je vais le copier ! Je suis géniale. » Et effectivement, tout est affaire de génie. Du lieu, notamment. Je vous laisse découvrir la suite par vous-même. Il est temps de revenir aux ouvrages de poésie – même si rien de plus « poétique » que ces Julys.

4. Deux livres maintenant ayant en commun une échappée hors du tout-venant du genre « poésie » : que l’on peut lire sans se retrouver chargé de tout le fatras véhiculé par l’époque ; sans subir certains effets inaudibles de la critique de poésie (son excès d’attendrissement parfois masochiste sur elle-même) ; et sans devoir se farcir la naïveté du poétisme. Tout simplement des vers aussi intelligemment que sensiblement agencés ; et l’effet du hasard qui les fait se rencontrer en partie 4 de ce vingt-troisième épisode.

L’incendie de l’Alcazar de David Bosc, chez Héros-Limite, est une belle surprise. De cet auteur, j’avais lu il y a quelques années Mourir et puis sauter de son cheval (Verdier, 2017). Ce nouvel opus est en cinq parties qui proposent chacune douze poèmes. Je relève avec plaisir, pour commencer, que la deuxième partie (ou séquence) s’intéresse aux peintres et à la peinture : Le pinceau de Dürer, Vie de Lucas de Leyde, etc. – « on ne me touche pas / hurle Cézanne en tapant son talon / de la bave dans la barbe » – et que malgré l’Incendie madrilène qui vit tragiquement disparaître tant d’œuvres « immortelles », c’est parfois drôle, jusqu’au burlesque : « PICASSO À VAUVENARGUES. /  / lumière faufilée / sous un édredon d’orage / jardins mignards / planches de salades / et le château là-bas / quatre tours : quatre seaux de sable / mouillé / comme le château bâti / par le moins artiste des gosses / sur une plage, près Palavas /  / il y avait là un homme dont les pupilles noires / ne touchaient jamais le rebord des paupières /  / sur le perron / babouches, sortie de bain / vert acide sur le bras / un chien tenu par son collier / et le slip blanc le plus grand du monde »

Faisant un bref retour en arrière pour relire la première partie, je suis frappé par :

« elle s’était réveillée au milieu de la nuit
parce que le vent soudain
avait cessé »

Puis, dans la cinquième où il est écrit (dans le premier poème) : « demande au langage de te dire / ce dont tu n’avais pas idée », je trouve cette page m’incitant à conclure avec elle ce bref montage : « le matériau / c’est la salve / musicale / si je sais ça, si je tiens ça / ça va /  / sciure, caisse, taraud, trille / gra-kâ, gra-kâ, gra-kâ / et dans le flot / têtes qui roulent / de presque noyées, figures / bribes à la nage / remous des petites images /  / en tout cas loin / le plus loin possible / de la saloperie sociologique » Imparable…

Chansons des mers du Sud de Mariano Rolando Andrade, en édition bilingue à L’herbe qui tremble, traduit de l’espagnol (Argentine) par l’auteur & Christophe Manon, est ainsi présenté par ce dernier : « Un poète “au bout du rouleau”, littéralement privé de l’usage de ses mains depuis vingt ans déjà, s’enfonce, à l’exemple de ses maîtres anciens qui l’y enjoignent, dans “le ventre des mers du Sud”, espérant ainsi renouer peut-être avec l’écriture, dénicher au terme de sa quête le baume susceptible de guérie ses “mains brisées”. » Dans ces Chansons, il est question de L’enterrement de Stevenson ; et on y retrouve aussi nombre de nos fantômes familiers, tels Conrad, Segalen… et même Phileas Fogg : comme chez soi au plus loin de chez soi.

Tentative de montage, en trois temps : 1. « L’INCENDIE DES JOURS /  / Comme les jours s’enflamment, / avec la même inéluctabilité, / les passions se détruisent. /  / Comme elles se retirent les eaux / avec les marées de Navola, / ainsi les cœurs se vident. /  / Et sur la plage ravagée on voit / les restes de ce qui fut. / Nos squelettes dispersés. » // 2. « LE DÉPART /  / Peut-être m’en irai-je / sans avoir rien compris. / Sans avoir / aucune certitude, pas même un éclat. /  / Peut-être m’en irais-je / caché dans le brouillard d’un hiver, / sans savoir / ce qu’est la beauté ou le printemps. /  / Peut-être m’en irai-je / et la poussière de la nuit me recouvrira, / et les forêts / m’enroberont avec grâce sans me parler, / comme ces vers, / témoins silencieux d’un autre départ. » // 3. « PATIENCE /  / […] /  / Écrire. / Entendre / ce qui ne se dit pas. / Chercher dans la nuit, / fouiller le cœur. / Ne pas se rendre. / Décoller le corps / du matelas humide / et ouvrir la bouche. / Un peu d’air, / une lueur de beauté. / Respecter / la pluie sacrée. / Attendre. /  / Patience / et désillusion. / L’air épais, / les insectes, / les inconnus. / Le vers / qui regarde assis / au pied du lit. / Les rimes et le mot / qui se cachent / dans la monotonie. / Patience. / Il y a une seule façon / d’être poète. » [« Hay una sola forma / de ser poeta. »] Christophe Manon : « Seul compte ce qui veut bien advenir lorsqu’on accepte et qu’on sait accueillir, l’œil et les oreilles et le cœur et les bras grands ouverts, et aux aguets. Juste avec ce qui convient de dignité et de mélancolie. Confiants, certes, apaisés, peut-être, mais non pas vaincus tout à fait. »

5. C’est au moins la sixième fois qu’on s’intéresse ici à un ou plusieurs albums de Sophie Guerrive. Si cette autrice s’intéresse tout particulièrement au lectorat enfantin, force est de constater qu’elle fait aussi mouche du côté du lectorat adulte – ou du moins de sa partie la plus éveillée. Pourquoi ? Par ses qualités graphiques et poétiques, voire philosophiques, et (pourquoi pas) morales, mais non sans ironie : au sens où on l’entend quand on se tient à l’écart de l’enseignement secondaire et des universités.

Les amours de Tulipe est le cinquième volume d’une série en cours. Tulipe est un ours qu’on peut surprendre en train de dialoguer avec un caillou doué de parole. Il vit dans un monde à la fois en expansion et finement circonscrit. Ses histoires tiennent le plus souvent dans une page. Cette fois, il est question d’amour – mais pas seulement. En témoigne ce monologue du serpent Crocus : « Si tu savais, Tulipe, comme j’ai hâte / Que l’hiver devienne printemps / Que le printemps passe aussi / J’ai hâte de devenir quelqu’un / Et hâte qu’ensuite on m’oublie / J’ai hâte de trouver l’amour / Et de fonder une famille / Mais j’ai hâte que les enfants grandissent / Pour être libre à nouveau / J’ai hâte d’avoir voyagé / Pour ne plus avoir à le faire. J’ai hâte d’être assez vieux / Pour qu’on ne me demande plus rien / Si tu savais Tulipe / Comme j’ai hâte d’être mort » Le monde de Tulipe est un univers d’exception qui nous fait, sinon retrouver l’enfance à volonté, disons déambuler simultanément à tous les âges de la vie. Et pour les enfants, un territoire étonnant, quasi-inépuisable.

Les amours de Tulipe © Sophie Guerrive / Éditions 2024.

Comme on a pu le voir sur la photo d’ouverture de cette chronique, le bonheur Tulipe n’arrive pas seul. Comme nous approchons de la toute fin de ce parcours, il nous est impossible de nous étendre à leur sujet ; mais il faut quand même informer de la parution simultanée dans la collection « 4048 » de La Montagne qui pleure, quatrième volume du Club des amis, une série dédiée aux plus jeunes lecteurs (dès avant l’entrée en primaire) ; ainsi que de plusieurs volumes « tout carton épais » de 12 x 12 cm (16 pages, texte bref à gauche, image à droite) de la série Crocus, conçue pour les tout-petits (dès avant la maternelle), donc s’adressant aussi – et même tout d’abord – à leurs parents et grands-parents. Drôle, malin et plus que recommandable.

Et enfin, brièvement – petite pirouette ou grand saut, comme on voudra –, Échos du grand âge (précédé de Comme un oiseau puissant aux ailes libres) de Walt Whitman en édition bilingue chez Unes, traduit de l’anglais (États-Unis) par Thierry Gillybœuf. Ce dernier écrit à la toute fin de sa présentation : « Chez Whitman, le crépuscule n’est pas l’annonce des ténèbres de la nuit, mais le prolongement de la lumière du jour. » Quel poème choisir parmi les treize qui composent Old Age Echoes ? Après réflexion, le huitième, SUPPLÉMENT D’HEURES : « Heures saines, indolentes, de hasard, / Heures saines, faciles, qui culminent, / Après la vigueur, l’été indien de ma vie, / Loin des Livres – loin de l’Art – la leçon apprise, outrepassée, / Apaisant, baignant, mélangeant tout – le sain, le magnétique, / Tantôt pour le jour et la nuit en personne – le plein air, / Tantôt pour les champs, les saisons, les insectes et les arbres – la pluie et la neige, / Où les abeilles sauvages bourdonnent en plein vol, / Où pousse la molène d’août, où tombent les flocons de neige en hiver / Ou bien roulent les étoiles dans le ciel – / Le soleil et les étoiles, silencieux. » (à suivre)

David B. & Éric Lambé, Antipodes, Casterman, août 2024, 112 pages, 22€
Catherine Weinzaepflen, D’Ailleurs, éditions LansKine, septembre 2024, 88 pages, 16€
Carole Lobel, En territoire ennemi, L’Association, septembre 2024, 224 pages, 26
Nylso, Les Julys, Éditions Misma, septembre 2024, 312 pages, 24 €
David Bosc, L’incendie de l’Alcazar, Héros-Limite, septembre 2024, 128 pages, 18€
Mariano Rolando Andrade, Chansons des mers du Sud, L’herbe qui tremble, 246 pages, 18€
Sophie Guerrive, Les Amours de Tulipe, Éditions 2024, septembre 2024, 108 pages, 17€
Sophie Guerrive, La Montagne qui pleure, Éditions 2024, septembre 2024, 108 pages, 17€
Sophie Guerrive, Série Crocus, Éditions 2024, mars et septembre 2024, 6 x 24 pages, 8,90€ chacun
Walt Whitman, Échos du grand âge, Éditions Unes, août 2024, 96 pages, 20€