Terrain vague (18) – le montage continue (2è partie)

© Christian Rosset.

23 juin 2024. Bientôt en pause estivale, cette chronique – qui devrait, comme ce fut le cas en 2022 et 2023, totaliser 31 épisodes (+ 2 ou 3 « hors-série ») à la fin de l’année – n’a pas la prétention d’avoir épuisé la pile des ouvrages non abandonnés après lecture. Comme déjà dit, trouver les mots justes pour répondre à ce qui a ouvert un espace de dialogue n’est jamais évident – et pas seulement faute de temps. Quant à ce qui ne nous a pas touché mais que nous désirons cependant faire passer, n’en parlons pas. La tentation du silence n’aura jamais été aussi vive, par sens indien de la réserve.

[En aparté. Portant un regard panoramique sur ce qui se trouve en attente de recension sur le sol de l’atelier, je tombe sur un essai dont je n’ai jamais pu lire que quelques passages. À chaque reprise, l’ouvrant au hasard, il éveille ma curiosité, d’autant plus que sa réalisation matérielle (papier, impression, reliure, mise en pages) est simple et inventive ; mais je le trouve dépourvu d’humour – et de fantaisie –, me demandant où est tracée la frontière entre « intimidant » et « ennuyeux ». L’autodidacte que je suis prend plaisir à ne pas l’abandonner. Claude Ollier aimait rappeler que le premier chapitre du Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux a pour titre : Où l’on commence à ne pas comprendre. Il trouvait ça épatant et je suis de son avis. Il nous arrive de nous accrocher à certaines choses qui ne nous étaient pas destinées ; mais peut-on en faire état autrement que de manière allusive ? Fin de l’aparté.]

Le plus important peut être condensé en trois mots : le montage continue. Les images, on peut les montrer sans en rajouter : les choisir, c’est déjà y mettre du sien. Avec les mots – vers, phrases, paragraphes, lignes & blocs – un double processus s’opère : extraction (enregistrement ou frottage) / montage (intégrant ou non du commentaire, ce dernier étant souvent superflu). Comme à la radio « d’essai, d’expression, de création », ce qui compte, c’est la polyphonie vocale – je fais se rencontrer ici Brigitte Fontaine et (à nouveau) Ollier qui a écrit en 1974 dans Radiographie (repris dans Nébules, Flammarion, 1981) : « La voix est son. Un son peut être signe. Une intention peut animer le signe – ou bien le déserter, l’exclure de son champ et jouer des gradations, extérieur au cercle, laisser flotter le sens. L’inscription radiophonique erre entre vide et plein de sens, oscille entre repères, vacille, choit en tout silence. Et le silence est loi d’écoute. » Au Terrain vague, on entend des voix – toujours. Création radiophonique pas morte : juste déplacée. So May we Start ?

1. Il faudrait faire l’apologie des petits volumes, surtout en fin de saison : 150 pages tout au plus que l’on peut lire d’un trait, et aussitôt relire.

Noms, prénoms, titres et sobriquets est le titre du 22e ouvrage de Danielle Mémoire publié chez P.O.L. Il m’incite à sortir du « rayon Mémoire » de la bibliothèque Les Personnages (le 7e, 2000), pour en relire l’ultime paragraphe : « Le Corpus ne comporte aucun personnage, humain ou animal, dont le nom, prénom, titre ou sobriquet, commence par la lettre Z. » Composé de 27 sections, ce nouvel opus du corpus propose pour chacune d’entre elles autant de paragraphes que de lettres du « nom, prénom, titre et sobriquet » d’un personnage : principe de l’acrostiche, appliqué à la prose. Et ces (33) personnages sont classés selon l’ordre alphabétique : d’Alfred de Brioine à Ulmère, en passant par Alistair Chidbury-Long, Anne, Athanase de Brioine, Conrad, Esclarmonde, etc. (rapportez-vous aux Personnages : ils / elles y sont tou[te]s). Dans une vidéo de Jean-Paul Hirsch publiée sur le site de P.O.L (et sur YouTube), Danielle Mémoire nous apporte deux trois indices : dans Noms, prénoms, titres et sobriquets, il « n’y a pas un mot de neuf » ; ce sont que prélèvements opérés dans des textes « inaboutis », la plupart datant de 2003. « Je n’écris plus que des derniers livres », ajoute-t-elle (« je fais mes adieux à la scène »).

Alors, plutôt que d’ajouter des mots aux mots, l’idée m’est venue d’assembler quinze paragraphes de ce ‘P.O.L op. 22’, correspondant aux lettres : D/A/N/I/E/L/L/E / / M/E/M/O/I/R/E, les trouvant les uns après les autres au fil de la traversée du livre (pas de retour en arrière possible). Une contrainte : ne pas dépasser les 5000 signes, espaces comprises. Comme je suis tombé sur un peu moins, j’ai gardé le tout, me permettant d’ajouter en fin de parcours un seizième paragraphe. Une fois de plus, le montage continue, avec un côté ready made (ce qui nous change des opérations de hasard) :

« Dissymétrie, irréciprocité, soi-même, un autre : qui, frappant une porte, s’entend répondre “oui”, considère volontiers qu’on l’invite à entrer (et entre) ; est-ce à sa porte, en revanche, que l’on frappe, “oui”, dit-il, par où il prétend seulement signifier ; “Oui, je suis là”, “Oui, j’ai entendu frapper”. […] Août tirait à sa fin, et le temps était toujours épouvantable. […] Nous nous expliquons mal la modification qui est survenue entre l’un et l’autre tracé ; elle ne nous a pas été signalée comme telle, et l’état des lieux ne la commente pas ; peu visible sur le papier, elle nous a échappé fort regrettablement. À notre fermier, elle n’a pas échappé. […] Il aperçut le cheval, un peu plus tôt masqué par les branches d’un aulne (nul ne s’aviserait de laisser entendre le e muet de branches, ni ce ne serait un alexandrin qu’aurait écrit là le marquis.) […] Et mes ongles, que j’oubliais. […] Lorsque le marquis s’était vu contraint de se rendre pour affaires dans un quartier de Paris qu’il connaissait peu, ou si c’était un livre qu’il lisait, ou bien un récit qu’il se trouvait entendre, où paraissaient des noms de rue de même oubliés ou ignorés de lui – bon, mais toujours aussi il fallait que ce fut quand il n’avait pas le temps de flâner (et voilà qui était le mot : flâner ; être cela d’enviable : un flâneur), “Mais pourquoi diable, se demandait-il, ne me promené-je pas ? Pourquoi ne flâné-je jamais ? […] Le 19373 juin 1966. […] Et vous, qu’en pensez-vous, madame ? […]

« Monsieur, je vous parle français. Si vous compreniez le roumain, je pourrais vous dire des beautés.” […] Et d’ailleurs – ce que le marquis (il était allé prendre un bain) sortit de son bain pour noter –, était-il certain qu’il n’eût pas à mourir sous peu, non pas en écriture, en figure, en calque, en effigie, mais pas de sa belle mort ? Ne souffrait-il pas, depuis quelque temps, il n’aurait su dire si des jours seulement ou, déjà, des semaines, d’un vraiment curieux symptôme ? C’était, lorsque s’étant trouvé étendu sur ou dans son lit, il se relevait, non pas pourtant brusquement – de ces vertiges qui vous prennent à vous mettre debout d’un coup, le marquis, trop coutumier, ne faisait pas grand cas ; mais il n’était plus besoin, désormais, de brusquerie : que ce fut la nuit, et que, pris de soif, et oublieux des circonstances, il surgît de ses couvertures, une main avide tendue vers sa carafe, ou que ce fût le matin, et qu’il se fût donné le temps de dresser l’état des lieux, dont lui-même et son mal comptait au nombre des éléments, rien n’y faisait, tantôt brusquement, tantôt précautionneusement, il se soulevait, et il lui semblait avoir soulevé qu’un fantôme, cependant que sa tête, que quelque chose dans sa tête d’une incroyable densité, et, avec la tête, tout le haut du corps, les épaules, les avant-bras, et, à proprement parler, le marquis lui-même – ce, de lui, qu’il tenait pour lui-même –, retombaient lourdement sur l’oreiller ; le fantôme, hagard, se crispait un instant, la proie d’une violente nausée ; puis le marquis pesant se soulevait à nouveau avec lenteur, s’emboîtait à son fantôme, de qui la nausée s’estompait, et les voilà qui repartaient ensemble pour de nouvelles aventures. […] Mais que n’allez-vous donc pas chercher là ? […] Osmond, que la régie du rêve n’avait pas jugé bon de voir monter, se retrouvait soudain, pris de vertige, un peu au-dessous du palier ; agrippé aux balustres, il s’affalait le long des marches ; son mince bagage (une serviette de cuir, qu’il avait en effet possédée dans sa jeunesse) lui échappait des mains sans toutefois atteindre le sol. Un chasseur en livrée se présentait alors au bas des marches ; Osmond lui demandait de l’aide ; le chasseur acquiesçait, montait derrière Osmond, le saisissait aux chevilles, le précipitait dans le vide. […] Il y a des règles de transformation ; nous les appliquons sans dire. […] Rêve : je suis assise à même le sol d’une sorte de placard, par la porte à peine entrebâillée duquel je vois, dos à la cheminée, ces gens immobiles, debout, le regard fixe. Ouvert sur mes genoux, un livre dont je suis l’auteur évoque la même scène. […] Et ainsi du second mari, le père de Pelléas, duquel on s’étonne qu’il soit fait si grand cas. »

Bien sûr, j’ai dû rectifier après coup une erreur (j’avais sauté un E – « Et mes ongles, que j’oubliais. » –, et recopié le E suivant (qui de plus est un É). L’ayant mis de côté, il me permet de refermer avec élégance et humour (deux traits caractéristiques du Corpus de Danielle mémoire) ce modèle réduit : « Écrire lui faisait horreur, en particulier la pensée que ce put être ce qu’il écrivait en effet qu’il écrivit, quoique n’écrire pas lui fit horreur de même. »

Supplément à l’arche de Noé de Jacques Damade aux Éditions des Grands Champs est un livre d’à peine peu plus de 130 pages au format 12 x 16 cm. Ce petit volume joliment réalisé montrant un axolotl en couverture est composé de 21 chapitres (plus un index des Acteurs de la nature et une Table des illustrations : on en compte 31). « Une phrase de Julio Cortázar nous a donné envie d’entrer dans l’univers de nos cousins et de passer de l’autre côté du miroir : “Je ne trouve pas du tout scandaleux cette tendance à enrichir une faune qui est la vivante preuve de la frivolité du Créateur.” Animaux réels, animaux imaginaires, on s’aperçoit avec une perplexité amusée que la nature imagine de manière vertigineuse et que l’imagination se prend au jeu », écrit Jacques Damade qui, en vivant, « ne s’embarrasse pas de frontières » entre réel et fantastique (comme en témoignent divers titres par lui publiés aux Éditions La Bibliothèque – nous en avons rendu compte ici-même à plusieurs reprises). Une image pour commencer – la toute première de ce Supplément, que l’auteur légende ainsi : « Satisfait par son travail, un taxidermiste s’accorde une pause pipe dans son laboratoire, photographie d’Eugène Trutat conservée au Muséum de Toulouse, c. 1900. »

Supplément à l’arche de Noé. Photo © Eugène Trutat : Éditions des Grands Champs.

Comme il nous paraît difficile, voire impossible, de ramasser en quelques lignes le contenu de tel ou tel chapitre, ou de tailler dans la matière, même si l’on peut relever la beauté de certaines formulations, comme : « Le rayon vert au contact du bleu profond de l’eau avait produit une incertitude de contour assez semblable à ce qu’obtient le sfumato chez les peintres de la Renaissance, cette manière de peindre moelleuse à l’extrême qui noie le trait dans une sorte de glacis », préférons collecter les titres de chapitres qui font se succéder « d’étranges créatures, authentiques ou chimériques » embarquées dans l’arche de Damade avec « une équipée de naturalistes tout aussi funambulesques » : « Nature / La noctellide / L’abeille tapissière / La république des oiseaux / Le smarat du lichen / La belette / Géospizes ou les pinsons de Darwin /  Phyllomedusa milvus, dite grenouille cerf-volant / L’anguille / Oiseau de miracle ou oiseau faussaire / Barbourula kalimantanensis, dite grenouille plate de Bornéo / Le ara des Atures / Le sfuma, poisson-torche / Le ny-halton du Spitzberg ou troglodyte des glaces / Limaçon du Pérou / Cydia deshaisiana ou papillon du pois sauteur / Lampropeltis iter, dit serpent Jonas (Mexique) / Histrio histrio, poisson-pêcheur des Sargasses / Le kovlo, mammifère de Sibérie / L’axolotl, Ambystoma mexicanum / Phasmus burrio, dit phasme à bourgeons ». À vous maintenant d’explorer ces 21 chapitres et 31 illustrations, tout en vous offrant un vrai plaisir : écouter The Flood (1962), œuvre méconnue du dernier Igor Stravinsky – une des premières écrites pour la télévision – dont les épisodes de la Construction de l’arche et du Déluge (un palindrome musical) sont particulièrement réjouissants.

La cérémonie des Victor Hugo est le titre d’un livre peu épais de format 15 x 20 cm signé Étienne Malaisé et publié aux Éditions L’Usage à Saint-Ouen (dont le maître d’œuvre est Jean-François Puff). Une nouvelle – un conte, une sotie – d’un peu moins de 50 pages. On nous rapporte qu’elle a été écrite, il y a une quinzaine d’années, par un auteur qui y projetait « l’avenir de la poésie dans un futur imaginaire. Les choses ont bien changé depuis, et lui-même a bien changé. Il a même changé de nom. » Qui est Étienne Malaisé ? Un admirateur de Stéphane Mallarmé, dont on sait que le véritable prénom était Étienne ? Quant au côté « anticipation », il est renforcé par une citation d’Alphaville de Jean-Luc Godard : « LEONARD VON BRAUN : “Regardez-vous : les hommes de votre espèce n’existeront bientôt plus. Vous allez devenir quelque chose de pire que la mort, vous allez devenir une légende, monsieur Lemmy Caution. »

L’avenir de la poésie, selon Mr Malaisé : « Son usage était devenu la forme de vie de tout un chacun, et conséquemment les livres de poèmes, le produit dominant de l’industrie culturelle. La cérémonie des César avait dès longtemps disparu, laissant la place à celle des Victor Hugo. Un poète ignoré, Jocelyn Gesvres, se voyait à sa très grande surprise invité à dîner par le plus grand éditeur de poésie de l’époque, le soir même où se tenait la trentième édition. » Surprenante idée – bien menée, avec humour, et aussi affection pour ce / et ceux / dont l’auteur semble se moquer. Il ne s’agit pas de faire tomber les masques, mais de forger cet impossible énoncé : « La poésie était devenue la chose la plus importante du monde », le rendant étrangement plausible – les  personnages du conte devenant comme des projections décalées de « héros du vrai monde », celui où la poésie est bien entendu plus que marginale, même si elle peut s’honorer d’un marché, de quelques festivals, et même d’une saison à elle seule dédiée (qui a fait grand bruit cette année pour de mauvaises raisons). Malaisé joue avec les noms : l’éditeur Poussin-Demant sonne un peu comme Poulet-Malassis ; le « présentateur-vedette de la grande émission radiophonique nocturne de poésie » se nomme André Bechstein, qui, tout à coup, prenant « un air grave », rappelle au public qu’« il y a vingt ans était mort Jean T., ce poète rare, et si discret […]. À ces mots, une plainte s’éleva dans le public, et il fallut évacuer une dame d’un certain âge, chancelante et qui cachait son visage dans ses mains ». Malaisé joue aussi avec certains détails permettant de reconnaître des figures plus ou moins illustres de la poésie de notre temps : « On allait remettre le Victor Hugo de la poésie lyrique, et c’était le sommet de la cérémonie […], “l’équivalent de la médaille d’or au 100 mètres nage libre” […]. Le poète était là et c’était plutôt un endurant qu’un sprinter, un marathonien, un porteur de parole ; on entendit sa voix qui remerciait, une voix haute, précise et flûtée, légèrement nasale. » On souhaite à cette édition – qui bénéficie d’une maquette sobre et d’un tirage à 300 exemplaires – de trouver rapidement, via le site internet de L’Usage, ses destinataires.

2. Dans un « grand entretien » avec François-Marie Deyrolle – L’Atelier contemporain a dix ans –, ce dernier disait être heureux « de participer, avec les seuls moyens du livre, et [ses] petits moyens, à la reconnaissance future de certains artistes injustement délaissés aujourd’hui – Leonardo Cremonini et Dado, par exemple. » Faisant partie de ceux qui auraient tendance à « délaisser » ces peintres, sans pour autant faire comme s’ils n’avaient pas laissé de traces (c’est juste question de goût – et surtout de démarche), les livres de L’Atelier contemporain ont le mérite de donner concrètement à lire et à voir, afin que l’on puisse mieux aborder, voire explorer de près, ce dont nous ne sommes a priori pas proches – la question n’étant pas de réviser nos jugements (ce n’est pas le sujet de ces chroniques), mais d’amorcer un dialogue avec ce qui ne nous attire que peu. Vertiges du voir est le titre d’un livre, pour le coup assez épais, relatant – textes (essais, dialogues) et images à l’appui – l’amitié entre le peintre Leonardo Cremonini et l’écrivain Marc Le Bot. Cet ouvrage étant toujours en cours de lecture, je ne peux qu’en signaler rapidement la parution et l’excellence de sa mise en œuvre. Pour qui aime le peintre et son exégète, il y a de quoi voir et de quoi lire, jusqu’au vertige – en effet !

Aux mêmes éditions : L’Escalier de la rue de Seine de Fouad El-Etr, avec en couverture un fusain sur papier de Sam Szafran. Qui a suivi, même de loin, l’histoire de la revue de poésie La Délirante, fondée en 1967 par Fouad El-Etr (toujours présent au dernier Marché de la poésie), et des éditions du même nom, y retrouvera ce qui en a fait la singularité : « La Délirante repose sur un poète qui en assume seul, dans une totale indépendance – et fort dès ses débuts de l’amitié de Schehadé et de Saint-John Perse, de Cioran et de Gracq, de Jünger et de Paz – tous les choix poétiques, plastiques, typographiques, ce qui confère à son entreprise une unité qui ne cesse de s’affirmer depuis plus de quarante ans » écrit François-Marie Deyrolle. En 1967, encore enfant, je lisais Malpertuis de Jean Ray et le journal de Spirou, tout en commençant à me sentir attiré par la peinture de Cézanne. Dix ans plus tard, devenu adulte, Simon Hantaï, Claude Viallat et les poètes de Change (dont les bureaux étaient rue de Seine), d’Action Poétique ou des éditions Orange Export Ltd (pour rester dans le domaine francophone) m’occupaient à temps plein, ou quasiment, ce qui fait que je n’ai aperçu que d’assez loin les ouvrages de La Délirante, les feuilletant de temps à autre à la librairie/galerie La Hune. Mais comme j’ai toujours été sensible au travail de Sam Szafran, je suis heureux de découvrir que ce livre en deux parties – Esquisse d’un traité du pastel, une suite de lettres adressées à l’artiste en octobre 1974 ; L’escalier de la rue de Seine, un essai autobiographique – est pour l’essentiel le récit d’une amitié.

L’Escalier de la rue de Seine. Texte Fouad El-Etr, dessin Sam Szafran © L’Atelier contemporain.

Fouad El-Etr : « Ce livre évoque le roman picaresque, il n’y a pas d’autre mot, de La Délirante et de ma vie, c’est tout un, et de l’amitié créatrice qui m’a lié à tant de poètes et de peintres, à Sam Szafran surtout, le temps de cette aventure. // L’escalier de la rue de Seine que je l’avais engagé à dessiner et peindre, avant qu’il s’y mît pour n’en plus sortir, comme du songe d’une ammonite, marqua l’acmé de notre amitié et de son œuvre. J’ai tenté jusqu’au bout de l’arracher à la tentation de l’escalier, mais elle était si forte qu’il resta captif de ses déclinaisons jusqu’à sa mort. » Terminons cette brève lecture par cette phrase du poète éditeur, recueillie dans la dernière page de son essai autobiographique : « L’escalier, comme une vieille ammonite, entre vide et non vide s’est refermé sur son secret » – d’où le vertige, cette fois physiquement ressenti.

La lumineuse simplicité d’Etel Adnan est inimitable. Je songe à ses images nerveuses, intenses, calmes, méditatives, rapides – belles sans pour autant le crier sur les toits (on ne s’en rend compte que par surprise). À Erquy en Bretagne, dans le département des Côtes d’Armor, je ferai un tour dans quelques semaines, comme à chaque fin juillet, et pour la troisième fois en l’absence d’Etel Adnan que je n’aurais jamais osé déranger de son vivant. Erquy est le titre d’un livre posthume publié aux éditions de la Galerie Lelong & Co. Ayant déjà évoqué son travail à cinq reprises, je serai bref. Ce livre, écrit Jean Frémon, propose « un ensemble de peintures et de leporellos nés de ce qu’elle voyait de sa fenêtre, au cours du dernier été [en 2021] qu’elle a passé à Erquy [elle est morte à Paris, le 14 novembre de cette même année] : l’activité de la baie, le vol des oiseaux. » Vincent Broqua, un de ses derniers visiteurs, rapporte que, désignant la baie d’Erquy, Etel Adnan lui aurait dit : « Regarde, il se passe toujours quelque chose. » « Elle a visiblement du mal à se mouvoir mais comme toujours, sa parole est un soulèvement. » Ses dernières toiles, faisant usage d’encre et de feutres japonais à l’aquarelle, sont parfois rudes, mais toujours « joyeuses et poignantes », comme l’écrit Jean Frémon.

Etel Adnan Le climat d’Erquy 3. Photo © Galerie Lelong & Co.

Hans Ulrich Obrist associe ce travail de dessin et de peinture à une lecture du dernier livre d’Adnan, Déplacer le silence (L’Attente, février 2022) : « Il fait gris dehors, orageux. Je regarde l’océan, il est à une dizaine de mètres, je me demande pourquoi sa marée s’arrête à un certain point, pourquoi il n’entre pas dans mon appartement ; mais je dois bien vivre avec mes limites, et je pense que l’océan aussi est lié à son propre sort. […] J’ai besoin de nuits pour renverser mes jours, je veux me promener dans les forêts, courir dans les châteaux abandonnés, je veux voir des rivières cachées dans les vallées inattendues. Je veux que le soleil soit doux », avant de conclure : « Etel Adnan voyait bien plus qu’Erquy depuis sa fenêtre. »

3. Parmi les expositions à voir cet été, Lucio Fontana, Il y a bien un futur au Musée Soulages à Rodez (comme elle se tient jusqu’au 3 novembre 2024, on y reviendra à la rentrée).

La BD à tous les étages. Dessin © Fanny Michaëlis.

La BD à tous les étages au Centre Pompidou est la somme de cinq expositions se tenant simultanément, dont les trois principales fermeront leurs portes 4 novembre prochain. Les ayant déjà traversées plusieurs fois, puisqu’un seul parcours ne suffit pas pour apprécier ce qu’elles livrent au regard, je dois avouer, qu’une fois débarrassé des inévitables lamentations du genre « mais…, il n’y a pas Mandryka ! Ou Menu – et bien d’autres (j’aimerais ajouter Charlie Schlingo…), alors qu’il y a… (ne donnons pas de noms, les présences médiocres n’étant au fond qu’assez minoritaires) », et après avoir relevé plusieurs dessinateurs et dessinatrice de premier plan aux noms ou prénoms commençant par « F » (Fred, Forest, Franquin, F’Murrr, Florence Cestac), on ne peut qu’admirer le travail d’accrochage (la plupart des œuvres choisies tiennent le mur, et de nombreuses confrontations sonnent juste) et de scénographie (pour une fois non superflu). Nombre de planches et dessins ayant été prêtés par des galeries (9e Art ou Anne Barrault pour le meilleur) ou des collectionneurs (premier d’entre eux, particulièrement envahissant : Michel-Édouard Leclerc), on est loin de l’idée de rétrospective ayant nécessité de multiples recherches aux quatre coins du globe ; mais il y a clairement matière à voir : à ouvrir grand le regard de qui se confronte à une matière vivante, non enfermée dans l’espace clos du livre. Certaines œuvres d’une grande beauté, d’une étonnante inventivité, semblent ici libérées de toute entrave : regardez – de près comme de loin – le « mur Killoffer », vous verrez… Ou parcourez en zigzag le Musée National d’Art Moderne pour vous laisser surprendre par certaines associations réussies entre auteurs et autrices de bande dessinée (au sens large) et artistes des collections : Benoît Jacques/ Dubuffet & Chaissac, par exemple ; ou David B./André Breton ; ou encore Anna Sommer/Picabia ; ainsi que dans les travées où de remarquables « monographies » d’Edmond-François Calvo, Will Eisner, Hergé, George Herriman, Winsor McCay et Geo McManus (on aurait bien aimé ajouter Segar [Popeye], mais on est comblés) vous attendent. J’en resterai là. On reviendra forcément sur ces expositions d’ores et déjà « inoubliables » (même si on espère bien qu’il y en aura d’autres non moins ambitieuses dans le futur, et cette fois avec Concombre et sans […]).

Deux livres de bande dessinée maintenant, afin de déborder du cadre institutionnel pompidolien. Tout d’abord WREK d’Olivier Deprez au FRMK (Frémok). Le recevoir contre toute attente, un an après Quelques minutes après que le temps s’arrête de DoubleBob chez le même éditeur, a été une belle surprise, tant cette bande dessinée – en grande partie muette (reprenant quelques mots inscrits en sous titres, dans des bulles, ou de manière plus libre dans diverses images d’un passé plus ou moins proche), signée par un graveur sur bois, maître du montage – requiert un regard explorateur : attentif au moindre détail, après arrêt sur image, comme à ce qui surgit de la tourne des pages. Olivier Deprez est loin de nous être inconnu depuis la sortie, il y a un peu plus de vingt ans, du Château (d’après Franz Kafka) ; mais comme il est un auteur des plus rares, on est enchanté de ces retrouvailles. WREK a été publié, nous dit-on, à l’occasion d’une exposition au Musée régional d’art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée, à Sérignan (du 17 mai au 22 septembre). WREK signifie en flamand le bois flottant. On peut aussi entendre WERK – en allemand, le travail ou l’œuvre ; WRECK – en anglais, le naufrage. On relève aussi que WREK, chez Olivier Deprez, signifie « la pratique artistique comme antithèse du travail ».

WREK © Olivier Deprez : FRMK.

« WREK est un livre fait d’éclats dont les sources sont les plus variées. Sources qui proviennent essentiellement d’Internet et ponctuellement d’un livre ou l’autre. Inspiré par Nancy d’Ernie Bushmiller, la toile est ainsi conçue comme une décharge où les images sont déjà des déchets à recycler. […] Ce n’est pas une histoire, mais des morceaux d’histoire qui ont fini par constituer un monde. » On trouvera en pleine double page ces mots de Kurt Schwitters : « La fin est le début de toute fin. Le début est la fin de tout début. » Et parmi les sources (n’en nommons que quelques-unes) : le cinéma d’animation (Disney, etc.) ; d’auteur (Akerman, Bergman, Murnau, etc.) ; nombre d’artistes (on reconnaît, entre autres, Beuys) ; et même Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe. Pour la troisième fois dans cet « épisode 18 » (si on ne compte pas l’énoncé du titre) : le montage continue. Le plus secret – l’inactuel, le résistant – du Terrain vague et l’ordinaire des événements courants s’associent pour mieux mettre en branle nos sens, corps, nerfs, sang et peau tendus, comme un instrument accordé aussi bien à notre temps qu’à ce qui lui échappe : à ce dont il ne veut rien savoir. Et c’est un régal pour l’œil, en cette fin de printemps maussade – ou plutôt (ces lignes s’écrivant le 25 juin 2024), en ce début d’été inquiétant.

Bande dessinée, terre de contrastes. Monsieur Pinpon de Stanislas, aux éditions Les Rêveurs, deuxième livre choisi pour « déborder du cadre institutionnel », est aux antipodes côté esprit / lettre et trait du précédent. Volontairement idiot (ce que la BD n’est plus assez souvent), c’est-à-dire conçu et réalisé avec intelligence et sensibilité, Monsieur Pinpon redonne vie à un personnage inventé graphiquement par David B. et imaginé collectivement – 74 auteur(e)s à L’Association en 1997 pour un ouvrage hors commerce réservé aux adhérents. Mon Lapin Quotidien (MLQ), le journal de grand format de L’Association, a publié les premiers strips de cette reprise par Stanislas, avant que ce dernier n’en rassemble 55 dans cet album cartonné au format à l’italienne. Monsieur Pinpon y est caractérisé en 4e de couverture comme « farfelu, méchant, génial, drôle, idiot, amoureux, mélancolique, grotesque. » Pour ma part, je retiendrais avant tout « mélancolique » : traversé par Éros, et sensible aux contraintes.

Rien d’autre à ajouter : tout est dans le trait et les quelques mots s’inscrivant dans les trois cases (avec de rares exceptions) qui composent chaque strip. Comme tout ce qui semble relever de trois fois rien, ces micro-histoires se gravent bien plus profondément en nous que ce qui déborde d’intentions. Au bout de la nième lecture, on ne sait toujours pas qui est « Monsieur Pinpon », ni pourquoi Stanislas lui a redonné vie avec autant d’amour. Cela a probablement à voir avec l’esprit de fidélité, associé à celui de prise d’écart : de pas de côté – d’où la publication aux rêveurs ? Mais l’on a aussi conscience qu’en ces temps de naufrage (WRECK), on a plus que jamais besoin de ces choses de peu (pour reprendre un concept du peintre Jan Voss qui a donné une des plus belles séries de montages artistiques de ces dernières décennies) où le poids (ô combien léger – et précis) de chaque trait nous venge du poids (ô combien lourd de menaces) du monde.

Rapidement, quelques titres d’ouvrages que je n’ai ni le temps ni la place de chroniquer, mais qui valent le détour : Le Génie des Alpages 4 de F’Murrr chez Dargaud, doté comme les précédents d’un cahier de documents inédits (recherches, esquisses, dessins dans des carnets) et d’une roborative préface (de l’ethnologue Guillaume Lebaudy) ; Le Paradis pas l’enfer de Michaël DeForge chez Atrabile qui confirme la singularité de cet auteur canadien dont nous avions récemment apprécié Un Visage familier aux mêmes éditions ; et bien d’autres, dont, dans la collection BD Cul, le redoutable et hilarant Fantaisies folliculaires de Coco (qui dessine plus vite que son ombre – ce qui n’est pas plus mal en ces temps d’urgence). « La situation est grave, dit l’épuisé, mais pas désespérée… »

Pour finir, je voulais signaler un livre que l’on trouvera encore moins en tête de gondole des supermarchés : Vortex Mogador de Jean-Noël Nupin, aux éditions Ardavena (il semble que pour se le procurer, il faille passer par les habituels sites d’achat en ligne). « Récit autobiographique halluciné », Vortex Mogador est, selon son préfacier Frédéric-Yves Jeannet, « l’un de ces livres “en circuit fermé” que voulait Michel Leiris, où la fin rejoint le commencement, à l’intérieur desquels on peut voyager, se perdre, se retrouver à l’infini. » On y trouvera, en effet, aussi bien des récits de rêve que des observations savoureuses sur le monde extérieur, le texte tordant « le cou à la bien-pensance d’aujourd’hui, [ce qui] produit un effet comique » (F.-Y. J.) : comme un journal de bord ferraillant avec la fiction. Dans ce Vortex, on retrouve – on reconnait – Mogador (ou Essaouira) plus vivant que jamais sous la plume de Nupin, réceptive aussi bien à ce qui lui dicte le corps qu’à ce dont elle se souvient de choses lues, vues, entendues, l’auteur intervenant en musicien. « Toutes ces années, tissées dans le cordage de ma mémoire, me rappellent lorsque je marche, dans la bienveillante fraîcheur matutinale, la chance de pouvoir le faire dans cette vastitude de paysages ensablés qui s’ouvrent à l’infini et résistent encore aux touristes lorsqu’on prend la peine de s’éloigner un peu. Les heures s’y envolent comme des minutes, sauf quand le vent se lève et que vous le prenez en pleine face. » Frédéric-Yves Jeannet : « Un viatique précieux en ces temps de disette qui trouvera son lectorat peu à peu, par dissémination lente, j’en jurerais. » (à suivre)

Danielle Mémoire, Noms, prénoms, titres et sobriquets, P.O.L, juin 2024, 160 pages, 18€
Jacques Damade, Supplément à l’arche de Noé, Éditions des Grands Champs, mai 2024, 136 pages, 14€
Étienne Malaisé, La cérémonie des Victor Hugo, Éditions L’Usage, juin 2024, 56 pages, 13€
Fouad El-Etr, L’Escalier de la rue de Seine, L’Atelier contemporain, juin 2024, 280 pages, 25€
Etel Adnan, Erquy, Galerie Lelong & Co., avril 2024, 104 pages, 24€
Olivier Deprez, WREK, FRMK (Frémok), juin 2024, 256 pages, 29€
Stanislas, Monsieur Pinpon, Les rêveurs, juin 2024, 64 pages, 20€
Jean-Noël Nupin, Vortex Mogador, Éditions Ardavena, mars 2024, 456 pages, 24€