« Combien de temps durait le présent ? » : Mariana Enriquez (Notre part de nuit)

Mariana Enriquez, Notre part de nuit, détail de la couverture © éditions du Sous-Sol

« Gods always behave like the people who make them. Les dieux se comportent toujours comme ceux qui les font » (Zora Neale Hutston, exergue de la quatrième partie de Notre part de la nuit, « Cercles de craie. 1960-1976 »).

Comment parler de Notre part de nuit de Mariana Enriquez, comment ne pas réduire sa virtuose ampleur romanesque à une intrigue linéaire qui manquerait son inventivité littéraire folle et sa manière de saisir l’essence de la culture comme de l’histoire argentines ? Sans doute faut-il partir de cette aporie même : Notre part de nuit dépasse tout ce que l’on peut en écrire, c’est une expérience de lecture qui s’empare de vous dès les premières pages et vous habite intimement, jusqu’au bout, pour longtemps vous hanter.

Juan et son fils Gaspar quittent Buenos Aires pour Corrientes, nous sommes en janvier 1981. Quelque chose les pousse à fuir, et les lecteurs avec eux, au-delà de la seule mort récente de Rosario, compagne de Juan et mère de Gaspar. L’assassinat de Rosario, maquillé en accident, est suspect, il cache quelque chose que Juan butte à découvrir alors même que ses capacités cognitives sont exacerbées, qu’il a un don terrible, il peut sentir les présences et communiquer avec les morts. Sa quête de vérité sera l’un des fils rouges du roman. Sa jeune épouse a-t-elle été tuée parce qu’elle n’acceptait plus la violence imposée à Juan et le fait que l’Ordre auquel leur famille appartient ait choisi de faire de Gaspar le successeur de son père, en tant que medium et grand prêtre ?

Peu à peu le mystère sur le voyage du père et du fils se lève. Ils ne fuient pas vraiment mais se rapprochent du lieu du Cérémonial à venir tandis que Juan œuvre dans l’ombre pour tenter de sauver son fils de l’emprise de la puissance occulte qui les gouverne. Puissance tout autant spirituelle que temporelle, la société secrète, procède à des rituels pour célébrer l’Obscurité, entrer dans notre part de nuit (our share of night, écrivait Emily Dickinson) pour percer les mystères de la vie éternelle. Juan parviendra-t-il à sortir son fils de l’emprise de l’hydre qui, le lecteur le comprend peu à peu, étend sa puissance de leur famille à toute l’Argentine et au monde ? Financé par la famille Reyes-Bradford qui tire sa richesse du maté, l’Ordre a vu sa puissance décuplée lorsqu’elle a découvert Juan Paterson, doué de pouvoirs médiumniques inouïs. Le géant blond a cependant le cœur fragile, il est épuisé par les cérémonies et rituels et sa mort semble proche. Gaspar, fils de Juan et de Rosario Reyes, pourrait avoir hérité des pouvoirs de son père et l’Ordre ne reculera devant rien pour le faire rentrer dans le rang.

Le roman épouse cette double quête contradictoire, dosant les indices et révélations pour ferrer son lecteur dans une intrigue ensorcelante et crépusculaire qui interroge les notions de filiation et héritage. Au-delà de l’histoire d’une famille et d’un Ordre ésotérique qui voue un culte noir à un dieu vorace, c’est l’histoire de l’Argentine et plus largement du monde qui est le réel sujet de Mariana Enriquez qui excelle à mêler réel et surnaturel, fiction et événements advenus : les puissances occultes convoquées sont des allégories d’événements politiques et historiques réels. Des enlèvements de la dictature militaire argentine à l’avènement du sida, l’autrice narre l’extractivisme triomphant, une époque de dévoration et sacrifices, de séquestrations et tortures, ici mis en fiction à travers les cérémonies cruelles de l’Ordre, les séquestrations et rituels suicidaires célébrant sa puissance, sa manière de prélever les êtres et les choses comme autant de matières venant nourrir sa mainmise sur le vivant. Comme le dit l’un des personnages du roman, Stephen, « le monde ressemble à l’Ordre ». L’Ordre est l’allégorie et la fable du capitalisme et des grandes dictatures, à commencer par celle qui a laissé l’Argentine exsangue.

Mariana Enriquez est une chamane du récit, ce que les douze nouvelles composant Ce que nous avons perdu, nous avait déjà révélé en 2017, ce que Notre part de nuit confirme puissamment. Elle use du roman comme d’un instrument optique, révélateur d’un pays comme de ses personnages, un instrument qui sonde le passé mais se veut aussi proprement visionnaire ; Mariana Enriquez fait du surnaturel une lentille, du fantastique une manière de saisir plus étroitement ce qui est réellement advenu pour mieux en révéler la contre-histoire. « Les crimes de la dictature étaient très utiles pour l’Ordre, fournissant des corps, des alibis, des flux de douleur et de peur, des émotions pratiques à manipuler ». Les massacres de l’Ordre sont se retrouvent dans les colonnes des journaux de l’époque, articulant étroitement réel et fiction. « Nous avons suivi les nouvelles de la tuerie de Cheyne Walk, qui s’est ajoutée, cette année 1969, à d’autres horribles carnages. Eddie Mathers, Charles Manson, la bombe de la Piazza Fontana, le massacre de My Lai ».

Le récit des pratiques occultes de la société secrète, « réseau international d’argent, de privilèges et de relations » comme de cette famille qui « est un pays à l’intérieur du pays », se voit mis en abyme à travers une journaliste, Olga Gallardo qui, en 1993, enquête sur une fosse commune qui a refait surface et les exactions du passé avec elle. « Avec Olga il était difficile de savoir où finissaient les faits et où commençait la fiction ». Cette partie du roman revisite l’ensemble du récit, elle cautérise réel et fiction, personnages inventés et protagonistes de l’Histoire, deux pans qui participent de ce que la journaliste nomme « une histoire monumentale » si radiante que seules des approches concentriques et itératives peuvent l’approcher.

Rien n’est ici linéaire ou confortablement tendu vers une révélation simplificatrice ou un dénouement salvateur. Mariana Enriquez démultiplie les points de vue, les histoires et trajectoires, chacun de ses personnages est une force agissante du récit comme l’élément d’une machinerie complexe, la traversée de strates temporelles et géographiques, un grand agencement romanesque du monde. Sans doute les cartographies alternatives de Laura, amie de Rosario au cœur du Swinging London, offrent-elles une image oblique de l’art du récit selon Maria Enriquez : « des lignes qui constituaient un texte souterrain capable de divination et de prophétie. Il fallait parcourir ces chemins alternatifs sans réfléchir (…). À la fin, ils se révéleraient. Comme dans l’alchimie, lui ai-je dit : ça ressemble à des promenades, mais en réalité il s’agit d’un processus. Le sens est le temps consacré à ce processus, non le résultat : la discipline de la répétition. Enlightened boredom. That’s it, m’a-t-elle répondu ».

Le roman est ce processus pour Mariana Enriquez, un processus au sens le plus alchimique du terme. Héritière du folklore argentin comme du fantastique anglo-saxon, du réalisme magique comme des veines gothiques et horrifiques, des mythes antiques (les Atrides, le Minotaure) comme de l’univers musical de David Bowie (ici personnage et alchimiste borgésien des miroirs), de Borges et Neruda comme de Philip K. Dick (tous explicitement convoqués dans le roman), proprement habitée, Mariana Enriquez nous offre l’un des livres les plus sidérants de ces dernières années. Un roman dont on ne peut décidément rien dire, tant il échappe à toutes les catégories, à tout ce que l’on peut connaître pour nous entraîner dans sa magie noire, « à la frontière de l’hérésie et du danger ». Comme l’a dit Patti Smith, l’autrice de Ce que nous avons perdu et de Notre part de nuit « écrit des histoires ancrées dans la vérité et traversées par une poésie sombre et réaliste », une phrase telle le précipité des disjonctions qui innervent l’univers littéraire de Maria Enriquez. Son livre monstre tient de l’enquête comme du rituel chamanique, il est une expérience nous faisant revisiter tout un pan de notre histoire et notre part de nuit.

Mariana Enriquez, Notre part de nuit (Nuestra parte de noche, 2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, éditions du Sous-Sol, septembre 2021, 768 p., 25 € — Feuilleter les premières pages (attention, addiction immédiate garantie)

Signalons la parution en poche chez Points de Ce que nous avons perdu dans le feu (Las cosas que perdimos en el fuego, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, 264 p., 7 € 40), recueil de nouvelles dans lequel les lectrices et lecteurs retrouverons des personnages de Notre part de la nuit.