Le Prix Femina Essais a été attribué à Emmanuelle Lambert pour son Giono, Furioso. L’article que Jacques Dubois a consacré au livre le 23 septembre dernier.
Category Archive: Rentrée littéraire 2019
« Vis, me disait toujours l’autostoppeur. Vis et après tu écriras. Ne laisse pas passer cette belle journée de soleil, chaque fois qu’il me voyait devant mon ordinateur. Ou si par gentillesse il ne le disait pas je comprenais qu’il le pensait. Et ses actes aussi me le disaient. La baignade qu’il allait faire et pas moi. La promenade dont il revenait et pas moi. Les inconnus qu’il rencontrait au bar et pas moi. »
Sylvain Prudhomme signe l’un des plus beaux romans de cette rentrée, couronné aujourd’hui par le prix Femina, Par les routes, d’une (apparente) simplicité troublante et vertigineux jeux de miroir, entre réel et fiction, puissance de l’imaginaire et illusions perdues (lire ici) ; un vertige et un trouble au cœur même du grand entretien que Sylvain Pruhomme a accordé cet été à Diacritik.
Comment ne pas saluer le Prix Femina spécial qui vient de couronner une immense femme de lettres, Edna O’Brien, pour l’ensemble de son œuvre et son roman Girl, paru en septembre aux éditions Sabine Wespieser ?
C’est aux pratiques archivistiques de Michel Foucault et Arlette Farge qu’emboîte le pas Philippe Artières. Comme eux, il en sait la puissance esthétique, en mesure la force sensible, quand les traces du pouvoir nous confrontent à une vie mineure, dessinent l’épaisseur d’un corps ou font entendre l’écho lointain d’une plainte.
Sculptrice et autrice, Valérie Rossignol modèle très subtilement le corps des hommes dans son bel opus De terre et de chair paru chez L’Arbre Hominescent en 2019. Sous forme d’un diptyque « Homme de terre » et « Homme de chair », elle nous donne à voir la nudité masculine avec sensibilité et altruisme dans le rapport créatif qu’elle met en langue.
Jean-Paul Dubois vient donc d’obtenir le prix Goncourt 2019 pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, contre tous les parieurs donnant Amélie Nothomb favorite. Deux pensées me traversent l’esprit, quasi simultanées : il y avait un très grand livre dans cette liste, Extérieur monde d’Olivier Rolin et il restera, prix ou pas ; ce Goncourt couronne aussi (surtout ?) un très grand éditeur, Olivier Cohen, et je suis heureuse pour sa maison.
« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde », écrivait Borges : année après année, il multiplie les images, avant de découvrir, au seuil de sa mort, que « ce patient labyrinthe de lignes » a fini par dessiner son visage. Cet homme qu’imagine Borges dans El Hacedor, c’est Olivier Rolin écrivant Extérieur monde, depuis cette citation en épigraphe, composant son autoportrait via un arpentage de espaces autant géographiques qu’intérieurs, un désir du monde et de ses lieux, « un voyage à travers mes voyages », écrit Rolin en quatrième de couverture, « un atlas subjectif ».
« Si, au-delà de ces vestiges, nous avions pu voir », écrivait Kevin Powers dans son recueil poétique Lettre écrite pendant une accalmie durant les combats. Un vers comme la clé d’un roman à venir, L’Écho du temps qui vient de paraître, comme la saisie dense et organique de l’essence même d’une œuvre toujours plus sidérante à mesure qu’elle s’édifie, entre poésie et prose. Kewin Powers était de passage à Paris, en octobre dernier, l’occasion d’un long entretien, sur son rapport au temps, aux lieux comme paysages mentaux, à la violence de l’Histoire et au roman pour les dire.
La publication, à intervalles réguliers, par les éditions Gallimard, d’une série de correspondances entre Albert Camus et des destinataires du monde intellectuel, journalistique ou éditorial, complète très heureusement les excellentes biographies publiées à ce jour. Cependant, il est encore temps de mieux connaître le Camus des années 30 en Algérie, alors qu’il n’est qu’un simple membre d’un groupe d’amis algérois, avant de connaître le succès avec la publication de L’Étranger, en mai 1942, et la gloire au moment du Prix Nobel, en 1957.
Intermezzo. Il est un texte étonnant de Jacques Roubaud intitulé Denis Roche, classique pour tous, repris dans Poésie, etcetera, ménage (publié par Stock en 1995 dans une éphémère collection associée à la revue Action Poétique). J’en extrais cette phrase qui m’a toujours frappé : “Roche est celui qui a porté le coup de poignard de la démesure au vers dominant.”
Je me souviens, c’était à Rome en avril 1980.
Grande surprise de découvrir, dans les listes de romans de la rentrée, un titre qui m’était familier et que je ne pouvais oublier, Une fille sans histoire. Le nom de l’écrivaine avait changé… Ce n’était donc pas une réédition ! Dommage… L’envie m’a prise d’aller voir de plus près. Pourquoi la reprise d’un titre à trente ans d’écart : 1989 et 2019.
« Ce livre est un origami » : c’est ainsi que Siri Hustvedt évoque son dernier roman, Souvenirs de l’avenir, lorsque je la rencontre, le 24 septembre dernier, dans un salon de la rue Séguier, chez Actes Sud. Un origami, tant il joue de plis et replis pour finalement former un oiseau de papier, prêt à l’envol, libéré des contraintes, qu’elles soient formelles ou intimes.
Depuis Le Black-note, Tanguy Viel explore les méandres obsessionnels de la pensée. À travers la silhouette d’un cinéphile ou les aveux d’un meurtrier, il s’essaye à capter la rumeur, mobile et fuyante, d’une pensée trouble.