Kevin Powers : « Le monde se fit douleur. La douleur devint monde. » (L’Écho du temps)

« Si, au-delà de ces vestiges, nous avions pu voir », écrivait Kevin Powers dans son recueil poétique Lettre écrite pendant une accalmie durant les combats. Un vers comme la clé d’un roman à venir, L’Écho du temps qui vient de paraître, comme la saisie dense et organique de l’essence même d’une œuvre toujours plus sidérante à mesure qu’elle s’édifie, entre poésie et prose. Kewin Powers était de passage à Paris, en octobre dernier, l’occasion d’un long entretien, sur son rapport au temps, aux lieux comme paysages mentaux, à la violence de l’Histoire et au roman pour les dire.

C’est avec Yellow Birds, en 2012 (Stock, 2013), qu’une voix avait surgi, aussi puissante que juste : dans ce récit, librement inspiré de la propre expérience de l’écrivain en Irak, le réalisme le disputait à une poésie envoûtante et Kevin Powers traçait les frontières d’un univers singulier. Tom Wolfe déclarait alors que Kevin Powers venait de signer « le À l’ouest rien de nouveau des guerres américaines en terre arabe », manière de dire combien ce roman semblait déjà un classique. On aurait pu craindre un feu de paille, ou la rencontre d’un sujet et d’une expérience personnelle. Avec L’Écho du temps, le doute n’est plus permis : Kevin Powers est un immense auteur et son second roman lui aussi, déjà, un classique.

« Si, au-delà des vestiges, nous avions pu voir », écrivait donc Powers : ces vestiges, dans L’Écho du temps, sont ceux d’une ancienne plantation de Virginie, détruite par les flammes. Ces ruines sont la trace obsédante d’une honte ancienne, d’un passé que rien ne peut abolir, fait de guerre civile, d’esclavage et de violence. Ces vestiges sont aussi ceux d’un vers d’Aragon que cite le titre original du roman, A Shout in the Ruins. Que nous disent ces ruines d’un passé qui ne passe pas, d’existences qui ont traversé ces lieux et ces strates du temps ? Comment le romancier peut-il donner à « voir » ce que nous ne pouvons ou ne voulons pas voir ?

 

Le récit semble superposer deux histoires, l’une inscrite dans un passé lointain, celui du Sud esclavagiste, de la Guerre de Sécession, l’autre dans un passé plus proche de nous, des années 50 aux années 80. Les deux périodes résonnent d’échos, ceux des violences qui s’inscrivent sur les corps et dans les âmes, dans la trame même d’une ville, Richmond en Virginie qui fut la capitale de la Confédération sudiste, celle où se trouvait la plantation Beauvais désormais en ruines, détruite par un incendie. Cette histoire en apparence duelle n’en formera qu’une : un personnage relie ses deux pans, George Seldom, vieil homme qui part en quête de son passé, tente de comprendre le mystère de sa naissance et de son abandon, et, dans cette quête, relie les différents fils d’une même trame. L’Écho du temps est en cela une véritable prouesse narrative, une épopée miniature. Jean Echenoz l’avait fait avec 14, la première guerre mondiale concentrée en une centaine de pages. Ici, c’est l’Histoire américaine sur un siècle, ses tensions et ses déchirures, que Kevin Powers parvient à tenir en un roman d’autant plus fort qu’il se centre sur l’essence des choses et des êtres.

Tout dans L’Écho du temps naît de disjonctions : le rapport duel, entre attachement et conflit, que Kewin Powers entretient à sa ville natale et à son histoire de ségrégation ; le lien entre réel et fiction, documents et archives authentiques et saisie romanesque ; la peinture contrastée, entre cruauté et sublime, de la violence constitutive du Sud ; la tension de deux siècles, ici reliés par la vie d’un homme, George, qui a traversé les violences de l’Histoire et tente de démêler ce que le présent doit au passé. Quelle liberté pour l’être humain quand l’histoire dont il hérite en a écrit une partie ? L’Écho du temps est traversé par ces violences intimes et collectives, ces douleurs et failles qui innervent le récit et portent puissamment son cours.

Plus que système d’oppositions, tout est réseau, à l’image de celui, ferroviaire, puis autoroutier qui modifie par deux fois la géographie du lieu comme le rapport des hommes à l’espace et au temps, dans un roman qui se veut un « chœur » et ramifie regards, focalisations et voix. Le réseau, ce sont aussi ces relations entre les personnages qui peu à peu se révèlent et déploient tous les implicites du récit. Le réseau, ce sont encore tous ces genres mêlés, chronique et récit historique, roman d’amour et de filiation, épopée miniature, western. Tout est interconnecté et se féconde, se croise tout en offrant des perspectives différentes sur le lieu, son histoire, la manière dont des vies singulières sont liées à la part collective du lieu et du temps. L’histoire n’est pas désincarnée chez Kewin Powers, elle est figurée et déployée par des personnages qui sont autant d’échos du temps.

Kevin Powers l’écrit, la dimension véritable de la violence est « intime » : en 1860, le romancier nous la donne à comprendre à travers le riche et cruel Levallois et sa femme Emily qui, dans le vain espoir d’échapper à son destin, voudra détruire la plantation Beauvais par le feu mais aussi à travers le destin des esclaves Nurse et Rawls qui cherchent une forme de liberté dans l’amour qui les lie. Dans les années 50, c’est George qui donne à entendre la place toujours marginale des Noirs dans les états du Sud, rencontre Lottie qui le seconde dans son enquête sur ses origines. Kevin Powers écrit l’Histoire non depuis le centre mais depuis ses marges, que figure la Virginie, « au bord de l’Amérique », et les échos d’une même tragédie au fil du temps.

Kevin Powers, L’Écho du temps (A Shout in the Ruins), traduit de l’anglais (USA) par Carole d’Yvoire, Delcourt littérature, octobre 2019, 272 p., 21 € 50 — Lire un extrait