Olivier Rolin : « Portrait de l’artiste en globe-terrestre » (Extérieur monde)

Olivier Rolin (par Hermane Triay)

« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde », écrivait Borges : année après année, il multiplie les images, avant de découvrir, au seuil de sa mort, que « ce patient labyrinthe de lignes » a fini par dessiner son visage. Cet homme qu’imagine Borges dans El Hacedor, c’est Olivier Rolin écrivant Extérieur monde, depuis cette citation en épigraphe, composant son autoportrait via un arpentage de espaces autant géographiques qu’intérieurs, un désir du monde et de ses lieux, « un voyage à travers mes voyages », écrit Rolin en quatrième de couverture, « un atlas subjectif ».

Plus précisément Extérieur monde naît d’une citation et d’une image, celle liminaire d’un cheval surgissant de la brume, « solitaire, sans cavalier », métaphore du livre comme d’un « auteur, qui semble bien être moi », « un naufragé ». Cette solitude n’est cependant ni figure de style ni image. Il s’agit bien ici de construire un espace à soi, un texte comme un lieu, qui ne serait pas des mémoires à la Chateaubriand mais un « relevé de traces que le monde laisse sur une vie — ou plutôt, des traces sont le monde compose le tableau d’une vie », ce visage qu’évoquait Borges. Cette solitude, c’est celle d’un homme qui se regarde en surplomb, comme on observe la terre depuis un avion, comme si son corps était à côté de lui, citation cette fois de Barthes dans La Préparation du roman. Extérieur monde n’est d’ailleurs pas un roman — « ce quoi ? ce récit, ce roman ? » — mais un texte au statut incertain dont Rolin observe le surgissement en lui, une « prose du monde », le relevé « des traces que le monde a déposées sur moi, qui m’ont dessiné, raturé, surchargé comme un palimpseste ». Le « voyage à travers des voyages » est aussi un récit depuis des livres, une forme de « bibliothèque portative » puisque les livres arpentent et cartographient le monde extérieur comme le monde intérieur.

Écrire sera suivre ce tracé, cette carte en, sur et hors de soi, traverser des espaces, en une arborescence consciente, composée de lieux du monde, de moments, d’êtres croisés et aimés, de livres lus, cités, commentés, entrant dans cette prose du monde. Écrire sera remonter le cours de sa mémoire, dans les méandres de souvenirs, d’associations de noms et de lieux, de pages lues, d’apparentes digressions qui sont autant de « branches », puisque, Flaubert l’a dit, tout livre est un arbre. Écrire sera dessiner cette carte avec « la liberté anarchique, rayonnante des branches, des rameaux, des feuilles », « concevoir un livre comme un arbre », ses branchages et rhizomes.

L’image du cheval dans la brume, au départ du livre, se démultiplie : le cheval devient carte, arbre, agence de voyage, scénario de film — L’Éternité et un jour et « ce vieil écrivain, pas loin de la fermeture définitive, qui revoit des scènes de sa vie » —, « opération d’optique magique », poterie. Écrire, donc, comme on passe en revue des titres possibles (Choses vues, Digressions…). Écrire comme on compose une partition depuis son adjectif favori (mélancolique). Écrire comme ce jeune Égyptien reconstitue et restaure des poteries en rassemblant des tessons à Saqqara, « rabouter, coller des dizaines d’éclats de souvenirs, en recomposer un vase imparfait, fracturé, dont je ne serai que le vide central ». Cette métaphore est sans doute la plus juste, elle fait retour une cinquantaine de pages plus loin, image à la fois séminale du livre comme de son auteur, image qui fait l’extraordinaire modernité formelle d’Extérieur monde — une arborescence depuis des fragments pour composer, en conservant le mouvement même du déplacement et de la saisie, une forme singulière d’écriture de soi, une autobiogéographie, un atlas intime, une topobiographie : « (…) j’essaie d’inventer une façon éclatée et inversée d’écrire, partant en quelque sorte de l’extérieur ».

Ce tracé, tout ensemble géographique et littéraire, les titres antérieurs pourraient en donner l’itinéraire : L’Invention du monde d’un Météorologue ; Phénomène futur, A y regarder de près ; Circus (1 et 2), de Bric et Broc ; Petites géographies et Paysages originels du Tigre en papier, etc. Olivier Rolin n’est-il pas, pour citer Pierre Michon, cette « âme errante  » prise dans le « rythme du monde », prenant son pouls, composant son « rythme harassant », « chaos devenant cosmos, du cosmos redevenant chaos, sans fin » ? « Cette âme errante nous donne un lieu », un Extérieur monde qui est Une invitation au voyage et en soi, avec les autres, en une inventivité formelle dont d’autres livres ont livré des clés : le déploiement d’une carte depuis un solstice (ici une vie), un planisphère comme un puzzle de Rooms ; « Je vais t’offrir le monde entier, moi, oui, mir, tout ça, la grosse boule… mieux que si tu étais cosmonaute » (L’Invention du monde, 1993) mais ici le monde ne sera pas inventé mais bien sérié, raconté, au plus près du vécu et du dépôt que souvenirs et pages ont laissé de lui.

« Je suis tout le monde », écrivait Rolin en 1993, et le déploiement de cette foule (de lieux, de récits et d’êtres) se fera dans le cadre du livre, à la manière de l’« étrange tableau feuilleté où Serge Valène a fait tenir plusieurs centaines de personnages munis de tous leurs accessoires dans l’espace d’un petit pan de mur jaune vermeerien » (L’Invention du monde, toujours, dont l’exergue est d’ailleurs cité page 135 de cet Extérieur monde). Ce pourrait être la valise de Suite à l’hôtel Crystal, livrant « son secret : un tas de vieux papiers », parce que bagage, parce que recueil d’histoires qui se déploient. Mais pas d’artifice littéraire, pas de « coup de la valise » dans Extérieur monde, Olivier Rolin ne cherche pas « à faire le malin ».

De fait il se déplace et déplace son œuvre, comme un cavalier solitaire, pièce d’un jeu d’échecs cette fois, arpente des lieux, diagonales d’un fou ivre d’histoires, de Paris (et le jardin du Luxembourg dont le bassin est son « étoile polaire » et « horloge astronomique ») à ailleurs, adverbe épicène mais pluriel, en « curieux du monde » et de ses bouts — « il n’y a pas de bout du monde, le monde est parfaitement cousu à lui-même ».

Ce sera Prague, Le Caire, la Russie, Chicago (et ses diners solitaires), le Pôle Nord (où il finit par lire Les Misérables), le Turkménistan, la villa Médicis à Rome, la BNF « comme un phare au bout de la jetée », Lima, Shanghai (dont la bibliothèque lui a inspiré la fin de Veracruz), New York après avoir relu Proust : des « lieux communs », des choses vues et lues, notées sur des carnets qui l’accompagnent depuis trente ans, une soixantaine, avec leurs pages comme autant de « paysages ». Prendre des notes revient à chercher un punctum, à épingler, moins le réel d’ailleurs que l’impression qu’il nous fait pour la graver en soi et dans le livre — Barthes et Benjamin secondent le geste d’écriture ou sa transcription, et Flaubert partout. « Un écrivain ne voit vraiment que lorsqu’il a trouvé les mots pour dire ce qu’il voit ». Rolin crée son Extérieur monde, l’archive dans ses carnets (notes mais aussi tickets de bus, métro, musée, cartes postales, feuilles séchées) aux dimensions d’un album, recueil de la prose du monde, arpentage têtu de ses propres traces sur la « peau » du globe et de ses souvenirs puisque sa mémoire est son seul repère : « ce qui pourrait être « chez moi » » — il serait plus juste de dire l’incapacité à trouver, ailleurs que dans la mémoire, un lieu qui serait « chez moi » ».

Extérieur monde rassemble les voyages passés (consignés dans les carnets), toujours présents, les échappées numériques aussi, quand l’écrivain suit sur Google l’itinéraire vers Achgabat — « six mille deux cent quatre-vingt-treize kilomètres, deux jours et dix-sept heures selon eux » — et s’amuse de l’exhaustivité un peu ridicule de ce voyage immobile sur écran, « complet, (…) vraiment complet, sans omettre un rond-point, une bretelle, une bifurcation. Ça commence par « descendez la rue de l’Odéon, prenez à gauche la rue des Quatre-Vents, puis à droite la rue de Tournon », comme si j’avais l’intention de me rendre au pressing rue de Seine, mettons ».

Mélancolique n’est pas que l’adjectif préféré de Rolin, c’est la couleur même de ces pages, qu’un écrivain compose quand le « temps qui passe » devient « le temps qui reste », quand il liste ratages et manques, quand il se demande si les chemins pris n’auraient pu mener ailleurs, bifurquer autrement, quand il se souvient, « aussi allusivement que possible » de femmes aimées et perdues, une surtout — et Olivier Rolin raconte l’écriture de Port-Soudan dans le désespoir noir, profond d’une vie sans « celle qui est partie ». Ce sont les amis enterrés, la tristesse vide du Père-Lachaise, le sentiment que « tout s’en va » et que les livres sont désormais « comme de grands cimetières », que le temps passé est la matière même du récit, d’un grand nostos, cependant traversé de coups de griffes (« Le Clezio, ce Prix Nobel pour boy-scouts ») comme de moments de plénitude et satori — une aventure intérieure et extérieure du premier mot du livre (« entre », terme spatial qui s’entend aussi comme une invitation à la lecture et un seuil) au dernier (« monde »).

Extérieur monde est l’envers complémentaire de L’Invention du monde, le livre de 1993 plusieurs fois cité ici, non plus une journée de la terre, sa diversité derrière l’apparente unité d’une date, le 21 mars 1989, jour de l’équinoxe du printemps, et la « prose » du monde, déjà, dans le prélèvement de journaux. Ici l’unité est celle d’un autre journal, celui d’un homme qui parcourt la planète comme autant de fragments et récits de sa propre existence. Deux portraits, de soi, du monde, en recto-verso, chaque « tesselle » venant « s’ajouter à la mosaïque de ta vie » pour former ce livre exceptionnel, « géographie personnelle » d’une existence qui ne forme pas « une ligne, une trajectoire » mais bien « un arbre infiniment ramifié et feuillu, une chevelure immense ».

Olivier Rolin, Extérieur monde, Gallimard, août 2019, 302 p., 20 € — Lire un extrait