Divagations marines : Tanguy Viel (Icebergs)

Tanguy Viel

Depuis Le Black-note, Tanguy Viel explore les méandres obsessionnels de la pensée. À travers la silhouette d’un cinéphile ou les aveux d’un meurtrier, il s’essaye à capter la rumeur, mobile et fuyante, d’une pensée trouble. C’est que la littérature est pour ce romancier une res cogitans : non un espace de discours ou de concepts figés, mais la dynamique mouvante, sinon insaisissable d’une pensée ondoyante. Tel est d’ailleurs l’un des enjeux de l’écriture romanesque et du goût de l’écrivain pour les propositions formelles : donner un cadre à cette rêverie qui s’échappe d’elle-même, trouver une forme pour enserrer le mouvement tournoyant des fantasmes.

Icebergs délaisse le fil du roman, avec ses scansions et ses incarnations, pour emprunter la forme de l’essai : ce genre sans code, qui va de son chemin divagant, Tanguy Viel l’aborde comme une navigation, avec sa houle et ses îles, comme autant de pauses dans le cheminement de la méditation. Tour à tour, il fait halte auprès de Robert Burton, Montaigne, Paul Valéry, Amiel, Dante, Aby Warburg ou le facteur Cheval : ce sont autant de scansions avec des formes de pensée, des gestes réflexifs, des allures mentales. Prélever une citation, monter des images, suivre le cheminement sinueux d’une pensée, exposer sa boîte noire intérieure, ce sont des manières de refuges ou d’abris mentaux, de cabanes ou de maisons bâtis non pour se protéger de la violence du monde, mais la faire entendre.

« Je me souviens » : si la formule rythme le texte, c’est que livre constitue pour ainsi dire une écriture de journal, un registre des humeurs, dans lequel l’écrivain s’exerce quotidiennement à consigner et assigner des pensées vagabondes. En filigrane, s’esquisse un portrait de l’écrivain, insomniaque, rêvassant à son bureau, occupé à prélever des citations, hébété par la mélancolie, mais qui renverse cet empêchement dans l’écriture du livre même. Un herbier de cogitations et de fantasmes, cueillis au fil des jours, à la manière d’un exercice de soi, analysé par Michel Foucault : Icebergs dit cet affrontement quotidien à une pensée fuyante, et les protocoles pour lui donner forme. Telle est d’ailleurs l’origine de cette divagation, un feuilleton d’abord proposé au sein de CICLIC, pour mettre en ordre l’accumulation quotidiennes de ces rêveries et lui donner la scansion d’une durée rythmée. Tout le livre s’écrit entre la suite dans les idées et la fuite des idées : d’une part, un enchaînement des pensées, qui suit le fil fragile d’une rêverie ; d’autre part, les échappées permanentes, les lignes de fuite par où s’évanouit l’espace mental.

Le livre se clôt, ou plutôt s’interrompt, sur une défense du négatif : à l’heure où tout un pan de la littérature contemporaine tente de se coltiner avec le monde, à la croisée du reportage et des sciences sociales, Tanguy Viel rappelle l’exigence du doute, la force paradoxale de l’empêchement, les fragilités de la voix narrative. C’est dans le sillage de Maurice Blanchot que s’inscrit le romancier, qui partage sa « fragilité inquiète » : la teneur marine du livre y rencontre les réflexions de l’auteur du Livre à venir. Cette insistance sur le livre comme esquif, la représentation de la bibliothèque comme algues proliférantes, ou la recherche d’une vie aquatique rencontrent sans doute un sillon autobiographique, relancent l’écriture voyageuse de Travelling, menée avec Christian Garcin, et disent l’inconstance baroque d’une pensée en mouvement. Mais ce prisme maritime coïncide également avec la représentation blanchottienne de la littérature comme odyssée interminable, comme lutte obstinée contre la fascination des sirènes :

« Quelquefois j’imagine toute la littérature comme ça, interminable préface à elle-même, attendant toujours et infiniment que cela arrive, Ulysse de rentrer à la maison, Achab de rencontrer sa baleine, Marcel de devenir écrivain, comme si rien jamais ne s’était écrit d’autre que l’appel d’un livre rêvé et décrit dans l’attente de sa vision même – fantôme par anticipation en quelque sorte, que chaque phrase, en ce long prologue appelé littérature, cache et habille d’un voile si fragile et qui porte cependant , mot pour mot, le spectre de son propre rêve. »

Il y a là une défense du négatif, où s’énonce une pensée tragique de la littérature : l’affrontement à l’impuissance, la confrontation à la profusion des savoirs. Mais ce tragique n’est pas la tristesse, c’est au contraire une issue pour rendre à la littérature sa tension dramatique, sa force d’emportement et de vertige.

Tanguy Viel, Icebergs, éditions de Minuit, octobre 2019, 128 p., 13 € — Lire un extrait — Lire ici l’entretien de Johan Faerber avec Tanguy Viel, autour d’Icebergs