Valérie Rossignol : « Le premier homme » (De terre et de chair)

Sculptrice et autrice, Valérie Rossignol modèle très subtilement le corps des hommes dans son bel opus De terre et de chair paru chez L’Arbre Hominescent en 2019. Sous forme d’un diptyque « Homme de terre » et « Homme de chair », elle nous donne à voir la nudité masculine avec sensibilité et altruisme dans le rapport créatif qu’elle met en langue.

Dans la première partie « Homme de terre », l’autrice rend conte de son travail de modelage, geste après geste dans un cheminement heuristique qu’elle veut nous faire partager en même temps qu’elle semble le découvrir. Le cadre est posé : l’homme et la femme sont là face à face dans le silence sacré d’un non-lieu, l’atelier. La femme observe l’homme dans un double mouvement du regard : d’un œil extérieur, rationnel, exercé aux lois de l’anatomie, et par un effet de retour, avec l’œil intérieur qui sous l’action de la main capte l’anatomie invisible et sensible de son objet. La femme se glisse dans la chair de l’homme, le pénètre pour modeler avec la terre le récit dont il est construit, de mémoires et de traces. Acte de création par l’espace imaginaire qu’il comble, la femme fabrique un homme, non pas avec la chair de sa chair mais avec « le vivant et ce qui, dans le vivant, n’est ni biologique, ni organique ». Il y a dans cette relation qui se joue entre l’homme et la femme un espace vierge où la séparation des genres a été abolie, les représentations stéréotypées des deux sexes renversées. Dans le modelage physique qu’elle opère, la sculptrice ne prend pas possession d’un corps. Elle tente de saisir ce qui dans la nudité dissimule l’âme de l’homme. Ce qui de lui est la pièce fragile et vibrante d’une sensibilité retranchée, à la différence de la nudité féminine, objet d’exposition, « violée » par la convoitise et le fantasme sexuel, statufiée dans le mythe.

La sculptrice crée des hommes nus. Elle leur donne à voir ce qu’ils sont et ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes. Une femme crée un homme nu, « un premier homme » et le livre dans sa nudité à lui-même. Est-elle mère, se demande-t-elle, si tenté soit-on d’imaginer dans cet acte féminin un acte maternel, pour y renoncer en se délivrant de l’obsession biologique par le geste purement créateur : « Je suis un homme de chair qui donne vie à son frère ». Le modèle, « homme muse », a sa part de création dans le processus heuristique qu’elle initie. Lui aussi la regarde et la respire à distance. Le silence entre eux est tacite, nécessaire par l’exigence de la mise à nu, où ne parlent plus que la pudeur et la vulnérabilité à fleur de peau. Le silence les protège de la violence du monde et de ses mots. L’intimité naît de la connaissance de l’autre, offerte et confiante, de l’appropriation de l’autre par le désir triangulaire qui circule de la main de la sculptrice à la figure de terre en train de s’élaborer. « Nous avons besoin de naître de la chair séparée. La terre dissocie nos corps, rend à nos âmes leur enveloppe originelle. Elle forme deux esprits qui ne cessent de s’approcher et de s’éloigner, évoquant une danse méconnue, sensuelle. L’homme de terre exerce son terrible pouvoir de séduction. Ce n’est plus moi qui le crée mais lui qui m’invite. Il a pris possession de mon être, cherche l’abandon total. Il veut tout de moi. » Beauté de l’offrande du corps masculin, de son abandon tranquille au regard inquisiteur de la femme, si rarement perceptible dans notre société où il n’est visible que dans sa représentation musculeuse, brutale et sa puissance sexuelle. Comme l’écrit Valérie Rossignol se défendant d’appartenir au camp des féministes « L’homme et la femme osent une rencontre inaugurale. Nous faisons le pari qu’il est possible de percevoir sans préjugés, de rentrer en contact sans se laisser influencer par ce que nous croyons savoir. »

La deuxième partie « Homme de chair » est une lettre adressée à l’homme aimé. Cette relation à l’homme aimé, sensuelle, inconditionnelle et d’une nudité émouvante, a-t-elle été à l’origine de son travail artistique tel que j’en ai eu l’impression ? La lectrice lui révèle son amour et son désir dans un double jeu d’énonciation où la parole mise à nu inscrit le lieu de l’expérience humaine au-delà de l’intimité du couple. Le lecteur est, malgré lui, pris à partie de cette parole intime qui nous englobe dans un flot de quiétude et d’unité. Ici, comme dans la fabrique de l’homme de terre, l’expérience se joue dans une triangulation, mais à la différence de l’homme de terre, c’est la femme qui se révèle chair vivante par la parole donnée à entendre à l’homme aimé et à son lecteur. Valérie Rossignol nous délivre sa leçon d’amour comme si l’opération de réconciliation avec soi avait le pouvoir de nous réconcilier avec nous-mêmes. « Tu es ma quiétude. C’est un geste bienveillant de la main, un clin d’œil, un signe imperceptible de l’amour qui perdure et nous sauve parce qu’il perdure. Je saurai un jour parler de cet amour bien plus que du monde dans lequel nous vivons. Ce monde est transmis, à chaque instant, par tous les supports que la technique a mis à notre disposition. Et ce monde cache ce qu’on vit là, comme si ça n’existait pas. Sommes-nous un mirage ? Quelqu’un d’autre pourra-t-il concevoir que tu existes ? »

L’amour a le pouvoir d’unifier l’être comme la sculpture a le pouvoir de le contenir tout entier. Il y a un avant de l’amour et un après de l’amour. Ce qui de l’être avant l’amour demeure inaccompli et ce qui après l’amour lui ouvre le champ de l’unité – invoquant en creux le mythe de Platon et la quête de sa part manquante. À l’origine, il y a pour Valérie Rossignol le refus de vivre, le non-sens de la vie sociale et de la comédie humaine. Il y a aussi le sentiment d’être étrangère au monde qu’elle habite. Il y encore la cacophonie des opinions et des discours éphémères à laquelle l’essentiel de l’expérience humaine ne participe pas. L’après de l’amour reconstitue une société en soi, une société parfaite où l’homme et la femme se sont dépossédés de leur pouvoir de domination et de destruction. « L’amour est une méditation à deux, un chant de grâce, la gratitude face à ce qu’il nous est donné de vivre ».  Mais est-ce ainsi que les hommes et les femmes vivent  aujourd’hui, si enclins à lutter les uns contre les autres pour que l’amour n’entrave pas leur liberté ?

Homme terre, Valérie Rossignol

L’amour ne s’accommode-t-il pas à la liberté quand il apporte la libération de ce qui manque à vivre ? Sans doute mes questions prêtent-elles à ricaner et à susciter les sarcasmes. Sur nos territoires individualisés et démocratisés, le couple a bel et bien failli, entraînant dans son effondrement la plainte d’une blessure affective à vif. Ni la consommation sexuelle ni la multiplication des échanges sociaux ne parviennent à guérir la maladie de l’amour. Elle suinte sous la peau des êtres dispersés. Alors il me plaît à entendre le chant d’amour de Valérie Rossignol comme une mélopée très ancienne et ininterrompue : « Je crois en l’amour qui perdure. Je crois qu’il est possible de préserver dans chacune de ces vies ce qui nous a rendu un être cher. »

Perdurer ! Alors n’est-ce pas par le geste de la sculptrice que Valérie Rossignol fait perdurer l’amour et son amour des hommes ? L’homme de chair dupliqué à l’infini en hommes de terre. Homme de chair infiniment réanimé par le regard qui le soulève et le révèle à l’amour réconcilié avec soi et avec son autre dans l’unité recomposée. Cet opus, presque anachronique dans l’actualité littéraire et les préoccupations de notre fourbi présent, m’a profondément émue. « C’est le seul détachement que je souhaite. Que nous laissions la distance qui permettra à un tiers d’investir le champ de notre communication charnelle et spirituelle. Qu’elle irrigue sa vie, qu’elle la bouleverse par résonance sympathique. »

Valérie Rossignol, De terre et de chair, préface de Belinda Cannone, éditions L’arbre Hominescent, septembre 2019, 120 p., 15 € — Lire des extraits