Siri Hustvedt : « Ce livre est un origami » (Souvenirs de l’avenir)

Siri Hustvedt

« Ce livre est un origami » : c’est ainsi que Siri Hustvedt évoque son dernier roman, Souvenirs de l’avenir, lorsque je la rencontre, le 24 septembre dernier, dans un salon de la rue Séguier, chez Actes Sud. Un origami, tant il joue de plis et replis pour finalement former un oiseau de papier, prêt à l’envol, libéré des contraintes, qu’elles soient formelles ou intimes.

Souvenirs de l’avenir est un défi, irréductible à un pitch linéaire. Dire qu’il s’agit d’une romancière retrouvant un journal qu’elle tenait en 1978 lorsqu’elle arriva à New York depuis son Minnesota natal serait à la fois réduire le récit à une tonalité autobiographique et ne suivre que la trame d’un tissu bien plus bigarré. Écrire qu’il s’agit, à travers de multiples versions d’une même femme, d’analyser comment on devient soi, comment on se libère de son passé comme d’un présent traumatique pour mieux construire un avenir serait manquer la part de comédie d’un roman certes dialogique, certes en partie philosophique mais si drôle. Il suffit d’entendre rire Siri Hustvedt quand elle en parle, dans la vidéo de notre entretien, pour comprendre combien cette jeune narratrice arrivant à New York, à la fois naïve et en colère, capable de citer Wittgenstein en allemand quand elle se sent poussée dans ses derniers retranchements, amuse franchement la romancière, qui dit avoir pris tant de plaisir à écrire ce livre, sommet de son art de la polyphonie et des jeux de masques. Balzac parlait d’Illusions perdues comme de la cathédrale de sa Comédie Humaine, un roman propre à concentrer et redéployer les personnages comme les thématiques de son œuvre, son regard sur la littérature et les enjeux sociaux et politiques de son temps. Tel est Souvenirs de l’avenir dans l’œuvre de Siri Hustvedt : la reprise et réécriture des topiques de ses essais, des scènes fondatrices de ses romans, non pour redire et se répéter mais pour mieux porter son œuvre dans un ailleurs, l’avenir depuis un passé recomposé.

 

Les lecteurs fidèles  de Siri Hustvedt reconnaîtront l’appartement des Yeux bandés, et cette jeune femme écoutant les bruits de la ville et épiant ses voisins la nuit, elle qui est arrivée à New York animée d’une ambition folle, cheminant entre exaltation et illusions perdues. Iris est de retour, de personnage fictionnel elle devient une figure ni tout à fait imaginaire ni vraiment autobiographique, tant la mémoire a été façonnée par le(s) roman(s). La jeune femme de Souvenirs de l’avenir, SH, que l’on surnomme Minnesota, écoute les propos étranges de sa voisine Lucy Brite à travers la mince cloison qui sépare leurs deux appartements, elle note ce que la mystérieuse voisine raconte de la mort d’une enfant et de sa soif de vengeance. Outre ce journal, elle noircit des pages, tentant de vainement de venir à bout d’un roman, tâche complexe tant la jeune femme est assaillie par ses angoisses (il lui faut absolument réussir, l’argent manque), ses espoirs, les obstacles qu’elle rencontre… et le récit fragmenté venu de l’appartement voisin qui perturbe l’ensemble qu’elle voudrait voir s’édifier.

Souvenirs de l’avenir, proprement patchwork, juxtapose les brouillons de jeunesse, ce roman abandonné, des pages de journal et les commentaires actuels d’une narratrice qui observe le tout avec la double distance du temps et d’une ironie décomplexée, prenant ses multiples « moi » pour objet(s) d’étude et de récit : « Peut-être qu’un « soi », c’est juste un bouquet de petites histoires collées ensemble de façon aléatoire ». Rien d’aléatoire ici pourtant…

« Toute histoire porte en elle une multitude d’autres histoires »

Dans Souvenirs de l’avenir, le lecteur retrouve les interrogations têtues sur le corps, l’identité, les strates du temps, la violence faite aux femmes d’une Siri Hustvedt tout ensemble romancière et essayiste qui combine ici les deux volets de son œuvre. Fiction et non fiction sont un tissu réversible : le roman reprend les pièces d’un puzzle et les réagence, achevant de convaincre que l’œuvre est d’une constance folle dans sa diversité. Tout est fiction et vérité, chatoiements d’un récit proprement excentrique qui se déploie dans une ville qui est le lieu même d’un imaginaire du réel et de la réinvention de soi, New York, « une ville réelle qui est aussi une ville imaginaire », créée de toute pièce par la littérature et le cinéma, une anthologie de récits. Tout est Mirages de la certitude, jeux de piste, Monde flamboyant et Vivre, penser, regarder, le déploiement d’une vie et d’une œuvre, puisque — c’est la dernière phrase du livre : « une histoire en est devenue une autre ».

Dans ce roman gigogne, l’altérité est le puissant levier d’une interrogation sur la place des femmes dans la vie comme dans l’art, sur les strates du temps qui nous façonnent, sur la manière dont il est possible de se situer dans un ensemble mouvant, malgré la fixité de certains récits imposés par la tradition, les conventions sociales, le genre.

Vouloir écrire, pour SH, sera l’expérience, souvent douloureuse, que l’on a déjà « été écrite ». Il s’agit de prendre conscience de ce travail souterrain en soi et de s’en affranchir.

Vouloir écrire, pour la narratrice plus âgée, c’est déployer des couches de soi à travers le temps, mettre à distance aussi bien le passé que la vision de son propre futur qu’elle avait alors — « ce lieu qui n’était guère plus qu’une fiction miroitante : l’avenir » —, se projeter dans une multiplicité de figures « réelles » (SH, Lucy, Patty, sa propre mère qui perd la mémoire, d’autres encore) ou plus culturelles (littérature, art, sciences) pour tenter de se cerner et se situer dans une histoire qui lui échappe en partie, dont mémoire et ironie sont la double distance, puisqu’il s’agit, phrase dont la narratrice tente toujours de percevoir le sens enfoui, de « comprendre la distance entre les personnages ».

Écrire, pour Siri Hustvedt, c’est maîtriser ce chatoiement de fictions enchâssées, c’est avoir conscience, très tôt, que la littérature et son propre corps sont « un espace enchanté infiniment extensible », savoir que « je finirais, avec le temps, par m’augmenter moi-même volume après volume, jusqu’à devenir cette géante que je voulais être ».

Cette géante, un peu sorcière, Siri Hustvedt l’est devenue, « volume après volume », en un mouvement à la fois circulaire (tous ses livres sont dans ce roman) et ascendant (tout est ici envol), en une forme de « danse », comme elle le dit dans notre entretien de septembre dernier. Souvenirs de l’avenir est en somme le commentaire, dans et par le roman, de la fameuse phrase de Simone Weil, citée p. 57, « notre vie réelle est plus qu’aux trois quarts composée d’imagination et de fiction » : sans doute Siri Hustvedt n’a-t-elle en effet jamais été plus en vie.

Siri Hustvedt, Souvenirs de l’avenir (Memories of the Future), traduit de l’anglais (USA) par Christine Le Bœuf, Actes Sud, septembre 2019, 336 p., 22 € 80 — Lire un extrait
Tous les précédents livres (romans et essais) de Siri Hustvedt sont disponible en poche, aux éditions Actes Sud Babel. Ici le dossier diacritique Siri Hustvedt