Fictions d’archive : Le dossier sauvage de Philippe Artières

C’est aux pratiques archivistiques de Michel Foucault et Arlette Farge qu’emboîte le pas Philippe Artières. Comme eux, il en sait la puissance esthétique, en mesure la force sensible, quand les traces du pouvoir nous confrontent à une vie mineure, dessinent l’épaisseur d’un corps ou font entendre l’écho lointain d’une plainte. Cette part physiologique des archives, qui empoigne le corps du chercheur, l’historien la déplace aujourd’hui aux lisières des arts contemporains, en allant puiser notamment dans la performance ou l’exposition, dans le montage ou le collage, une force d’expérience et d’expérimentation : il déambule à travers Rome en endossant une soutane, pour rejouer l’assassinat de son grand-oncle dans Vie et mort de Paul Gény ; il pense le livre comme espace d’exposition ou d’accrochage dans Au fond et Des routes. Ce tournant artistique des archives, Philippe Artières le note par ailleurs en soulignant que l’historien foucaldien est « un mont(r)eur d’archives ».

Michel Foucault par Hervé Guibert

C’est cette pensée expérimentale de l’archive que déploie Philippe Artières dans Le Dossier sauvage : l’historien se voit confier un dossier d’archives rassemblées par Michel Foucault. Patiemment, il les décrit, interroge leur classement, les vérifie, les cite longuement : le livre nous fait entrer dans cette collection de papiers, égrène quelques vies singulières, déplie minutieusement les découpes et les commentaires de l’époque qui les ont décrites et qualifiées. Car cette chemise de carton, rassemblant une cinquantaine de documents, renferme autant de vies sauvages, séditieuses et nomades, qui ont rompu avec la société pour inventer des modes de vie alternatifs.

Le livre s’écrit en contrepoint de Vie et mort de Paul Gény, que Philippe Artières a rédigé lorsqu’il était lauréat de la Villa Médicis à Rome. C’est là aussi le signe d’une œuvre qui trouve son épaisseur à travers ses obsessions et ses reprises, sa cohérence et ses échos. Mais si la chronique autobiographique d’un historien se prolonge ici, avec ses rituels de lecture, ses consultations d’archive ou ses vérifications numériques, elle s’élabore autour d’une tension entre la forêt profonde et la ville éternelle, entre les marges sociales et le centre du monde.

Comme les Vies infâmes rassemblées par Arlette Farge et Michel Foucault, ces vies sauvages ont la force de sidération de la littérature : ce sont pour ainsi dire des nouvelles qui savent capter, dans une forme resserrée les rumeurs et les idéologies d’une époque, les inflexions d’une existence aussi. Densité sensible, concentration existentielle : ces archives produisent aussi un autre effet d’être montées ensemble, par les ruptures et les sutures, les liaisons et les déliaisons que leur contact, leur proximité mais aussi leur dissemblance mettent à nu. Michel Foucault ne faisait pas autrement dans ses agencements d’archives, qui tressait des séries et des lignes pour ainsi dire fictionnelles : « J’aime faire, confiait le philosophe à Claude Mauriac, un usage fictif des matériaux que je rassemble, rapproche, monte, faisant à dessein avec des éléments authentiques des constructions fictives… » La succession des archives dans Surveiller et punir ou Naissance de la prison produit un récit en filigrane, le montage élabore une narration discrète : quelque chose se raconte par la confrontation documentaire.

Philippe Artières

S’élabore tout au long du livre une véritable enquête pour déterminer pour quelle raison Michel Foucault a rassemblé ces papiers, constituant à mesure une véritable petite communauté de solitaires : « Je suis devant ce dossier comme face à une énigme. » Le récit est ainsi tramé par les perplexités de l’enquêteur qui cherche à travers les archives amassées les préoccupations du philosophe, s’interroge sur ses projets, imagine des chantiers en cours : le dossier sauvage permet d’enquêter obliquement sur la figure du philosophe. Une enquête sans crime ni coupable donc, mais pour redessiner sinon reconfigurer ses obsessions. Ces archives redessinent en effet les préoccupations du philosophe, mettent en évidence des tropismes ou des interrogations souterraines : ce faisant, s’élabore un portrait renouvelé de Michel Foucault, non plus seulement le moine-copiste passant des heures à la bibliothèque pour passer au tamis de son écriture des bibliographies entières, mais aussi le philosophe redessinant la vaste généalogie des stoïciens, cyniques, ermites et autres anachorètes pour mettre à la question la société par leur force de vérité. Et mettre en contact les techniques de soi antiques avec le souci d’échapper au contrôle de la technologie moderne.

Au fil de l’enquête, Philippe Artières souligne en effet le lien profond entre ces gestes de sécession et des soulèvements révolutionnaires déçus : « Devenir sauvage était ainsi la seule solution pour conjurer l’échec d’un idéal collectif. » Il y a loin en effet entre ces figures de la sauvagerie, à l’écart de la société et les rêveries rousseauistes, à moins d’y lire au contraire la fidélité obstinée sur le plan le plus individuel à une révolution collective impossible. Se forgent là des modes de résistance, des formes sensibles de Zones A Défendre. L’historien articule en permanence les archives de vies passées et les luttes collectives contemporaines, comme si les archives donnaient précisément à penser et à inventer des formes et des gestes pour les luttes à venir, des imaginaires à endosser à son tour : « Les archives génèrent des formes de fiction du présent. » Preuve s’il en était besoin que les archives ne sont pas uniquement sollicitées aujourd’hui pour leur teneur mémorielle, nostalgique et intime, mais surtout pour leur portée politique, leur puissance d’instauration d’imaginaires séditieux, critiques et subversifs.

Pourtant le dernier chapitre renverse la perspective : si les archives du Dossier sauvage sont authentiques, jamais Michel Foucault ne les a rassemblées. C’est là un geste d’expérimentation fictionnelle auquel s’est livré Philippe Artières avec la complicité du lecteur. Pas de duperie, ni de mauvaise foi, mais un usage ludique de la fiction qu’il rapproche de l’histoire contre-factuelle : cette fiction d’archives suscite un protocole d’enquête, met en lumière le travail d’hypothèse de l’historien et les échos intimes que cela suscite, décadre légèrement les travaux de Michel Foucault, en éclairant différemment son travail.

Le lecteur avait bien sûr la puce à l’oreille, à travers des indices semés au fil de l’enquête et l’aveu dès les premières pages qu’il s’agissait du « procédé classique de l’histoire littéraire, celui du manuscrit trouvé ». Cette fiction d’archives ne consiste donc pas à remplir les blancs ou les lacunes, comme Alain Corbin dans Les Conférences de Morterolles, mais à jouer à mener l’enquête, avec malice et intelligence. Et le jeu en vaut la chandelle.

Philippe Artières, Le Dossier sauvage, Verticales, octobre 2019, 168 p., 16 € 50 — Lire un extrait