Dire qu’on attendait qu’il se passe enfin quelque chose au cours de la 49e cérémonie des César est un euphémisme. Depuis l’annonce de l’intervention programmée de Judith Godrèche au cours de la soirée de ce vendredi 23 février 2024, depuis l’édition de 2020 qui avait vu Roman Polanski récompensé personnellement par deux fois pour J’accuse (!) et Adèle Haenel se lever et quitter la salle… on attendait au minimum de la compassion, des remerciements, peut-être de la solidarité, pourquoi pas une prise de conscience…
On attendait beaucoup de cette soirée et avec impatience et espoir que la place laissée à Judith Godrèche permette de secouer (au sens propre et au figuré) une remise de prix traditionnellement sans aspérité. L’édition 2024 a simplement et sans éclat fait le job, distribué des statuettes, provoqué des remerciements d’usage, mis en lumière quelques films nécessaires, tiré quelques sourires selon la qualité des textes écrits par ou pour les remettants. Bref, elle a célébré sans risque le cinéma et sa grande famille (et en évitant les esclandres) à défaut de faire ce que les nombreux discours des remettants comme des récipiendaires clament presque annuellement : changer les choses. Puis est venue Judith Godrèche pour dire tout haut ce que le public en face d’elle n’avait pas envie de s’entendre dire, même tout bas : la réalité. Avec cette volonté farouche de vouloir vraiment changer les choses.

Une fois son intervention achevée, une fois la standing ovation obligée passée, après que Judith Godrèche a quitté la salle, on se demande ce qui a ou va changer. S’il y aura « un avant et un après »… La réponse n’est pas évidente. Certes, il était difficile de « passer après » ces mots, après ce texte qui est un gigantesque « plus jamais ça », qui est un texte « moi aussi », qui est un texte « balance ton sort ». Certes. Mais il a été difficile apparemment pour les remettants et les lauréats suivants de dire « merci Judith », « bravo Judith », « je te soutiens dans ton combat, Judith ». Comme il a été compliqué pour l’auditoire présent, là, à quelques mètres ou encablures de regard, à quelques fauteuils près, d’intégrer que le message lui était directement adressé et que des marques de soutien à défaut de manifestations d’une quelconque empathie aurait été les bienvenues. Pourtant, le texte et le message était clair :
« C’est un drôle de moment pour nous, non ?
Une revenante des Amériques vient donner des coups de pied dans la porte blindée.
(…)
Depuis quelque temps, la parole se délie, l’image de nos pères idéalisés s’écorche, le pouvoir semble presque tanguer, serait-il possible que nous puissions regarder la vérité en face ?
Prendre nos responsabilités ? Être les acteurs, les actrices d’un univers qui se remet en question ?
Depuis quelque temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas, ou à peine. »
Elle a raison Judith Godrèche, ni avant, ni pendant la soirée, on n’entend pas grand chose. Ou alors si : on entend la défense surréaliste des agresseurs, on entend la remise en cause des paroles des victimes (dans le cinéma comme dans la vraie vie d’ailleurs), on entend les analyses des éditorialistes qui agitent les spectres du wokisme et de la cancel culture pour mieux déplacer, effacer le problème pour ne pas avoir à chercher des solutions.
(…) « À l’aube d’un jour nouveau.
Nous pouvons décider que des hommes accusés de viol ne puissent pas faire la pluie et le beau temps dans le cinéma.
Ça, ça donne le ton, comme on dit.
On ne peut pas ignorer la vérité parce qu’il ne s’agit pas de notre enfant, de notre fils, notre fille.
On ne peut pas être à un tel niveau d’impunité, de déni et de privilège qui fait que la morale nous passe par-dessus la tête.
Nous devons donner l’exemple.
(…)
Vous savez, pour se croire, faut-il encore être cru.
Le monde nous regarde, nous voyageons avec nos films, nous avons la chance d’être dans un pays où il paraît que la liberté existe.
Alors, avec la même force morale que nous utilisons pour créer,
(…)
Ayons le courage de dire tout haut ce que nous savons tout bas.
N’incarnons pas des héroïnes à l’écran, pour nous retrouver cachées dans les bois dans la vraie vie ; n’incarnons pas des héros révolutionnaires ou humanistes, pour nous lever le matin en sachant qu’un réalisateur a abusé une jeune actrice, et ne rien dire. »
Là encore, Judith Godrèche a raison : on ne peut pas d’un côté incarner à l’écran des héroïnes et des héros, des victimes et des bourreaux ; récompenser des œuvres qui racontent, montrent, démontrent l’inacceptable si dans la vraie vie on tolère les exactions de harceleurs et on continue de donner des récompenses ou d’accorder des budgets à des réalisateurs condamnés ; si on continue de dérouler des tapis rouges aux producteurs, metteurs en scène, acteurs suspectés ou accusés d’agression morale ou sexuelle, de viol ou d’emprise.
(…) « Il faut se méfier des petites filles.
Elles touchent le fond de la piscine, se cognent, se blessent, mais rebondissent.
Les petites filles sont des punks qui reviennent déguisées en hamster.«

Et là, tout s’éclaire, tout fait sens, Judith Godrèche est revenue en décembre dernier, avec sa série Icon of French Cinema. Une série qui en remontre au cinéma parce qu’elle parle d’une profession qui fait toujours tourner les prédateurs, qui interdit des rôles aux actrices (et sans doute aucun à certains acteurs) pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leur talent (leur âge ? leur intransigeance ? leur refus du droit de cuissage ?). Judith Godrèche a fait du drame qu’elle a vécu le creuset d’une série qui décale pour mieux énoncer, qui ne dénonce pas mais fait œuvre. Dans sa série, une actrice est de retour en France, blacklistée, contrainte d’accepter un télé-crochet déguisé en… hamster.
Et l’on se souvient de cet éditorialiste qui s’en était pris à Virginie Despentes qui avait signé dans Libération une tribune magnifique et nécessaire en réaction et en soutien à Adèle Haenel quittant la salle Pleyel après que l’académie des César a célébré Roman Polanski pour la 10e fois :

Elle a raison Judith Godrèche, les petites filles sont des punks. Et les hommes qui abusent de leur pouvoir, les prédateurs, les défenseurs de l’inacceptable, ce cinéma qui ne semble pas décidé à faire son examen de conscience… devraient avoir peur des hamsters.