Matthieu Duperrex : Géo-graphie et voyages en sol incertain (Le grand entretien)

Matthieu Duperrex

Matthieu Duperrex publie aux éditions Wildproject Voyages en sol incertain. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi. L’occasion où jamais pour un entretien-fleuve.

Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l’hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s’assemblent sur les sources. Bientôt la vase les cimente, les lianes les enchaînent, et des plantes, y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé : le fleuve s’en empare, les pousse au golfe mexicain, les échoue sur des bancs de sable et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalles, il élève sa voix en passant sur les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens. C’est le Nil des déserts. (Chateaubriand, Atala)

Certains fleuves écrivent au terme de leur course ; ils calligraphient sur la côte de riches deltas de limon. Ces deltas sont leurs Mémoires. On y retrouve l’archive des sols qu’ils ont parcourus, des combats qu’ils ont menés, du trousseau de leurs affluents. Les hommes écrivent par-dessus ce palimpseste de turbulences ; ils endiguent, artificialisent, fixent son phrasé mouvant en formules de béton.

© Matthieu Duperrex

Dans Voyages en sol incertain, enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi, Matthieu Duperrex glose le dialogue de deux fleuves qui improvisent et de l’homme qui rationalise l’incertitude géniale de leurs improvisations. Le livre se compose de « trente et un récits brefs, placés sous le signe de trente et une espèces animales ou végétales ». Cette galerie de vivants et de récits-paysages tressent l’épopée bruyante de l’anthropisation des sols au bruit de fond des sédiments, préhistoire ou mémoire vivante de deux fleuves « travailleurs », opiniâtre et souterraine comme le travail du deuil de ce nouveau « mal du siècle » qu’est notre solastalgie — détresse d’une terre natale altérée au pas de charge par sa surexploitation.

Matthieu Duperrex compose ses récits paysagés de strates métamorphiques savamment pétries de lieux, de temps longs et de catastrophes, d’anecdotes et de chiffres, d’humains, de plantes et d’animaux. Fils naturel ou féral d’Anna Tsing et de Hugo, il conjugue dans ses intrigues la diligence de l’enquête à l’urgence de l’incantation. Des boues rouges de Gardanne aux raffineries de Cancer Alley, de l’amandier pétrifié du crassier de Rassuen au vieux chêne président de Taft, mort par intoxication, ses églogues pétrochimiques célèbrent des lieux numineux, réenchantés par la terreur de la raison capitaliste et son aura de pestilence. Son livre compose un album d’Arcadies désaccordées, une suite d’élégies en prose sur nos résidences terrestres et la sagesse du sédiment.

Parce que « les sédiments recèlent de nouveaux récits et des spéculations » (p. 12), Voyages en sol incertain puise dans le Génie du sol une double inspiration : la géographie lui inspire une nouvelle forme d’écriture (graphè) ; la géologie lui inspire un nouveau cadre de pensée et un nouveau type de discours (logos).


Matthieu Duperrex, Voyages en sol incertain. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi, Encres de Frédéric Malenfer, éditions Wildproject, mai 2019, 200 p., 20 €