Terrain vague (80) – de l’amitié, de l’amour, du feu et des langues

Photo © Christian Rosset

6 septembre 2026. Polémique stérile sur les réseaux sociaux, animée par la découverte d’un entretien avec Antoine Volodine dans un magazine d’extrême droite dont un des collaborateurs se trouve être un grand aficionado du porte-parole du post-exotisme. Cet entretien, certes mal placé, mais où l’interrogé se montre avant tout fidèle à lui-même, aurait pu paraître tel quel dans un canard du bord opposé. Alors qu’aucun d’entre eux n’a fait l’effort d’aller à la source, les auteurs et les autrices des posts et commentaires se partagent en deux camps : ceux et celles qui n’ont pas lu Volodine et ses hétéronymes et qui, sous prétexte de se positionner du « bon côté », celui des redresseurs de torts, déposent leur fiel ; ceux et celles qui les ont lus et qui rectifient le tir.

Heureusement, ces petits dépôts d’indignation, souvent injustes, peu réfléchis, voire mesquins, seront vite oubliés. On peut à juste titre critiquer, et même vertement, le fait de mordre à l’hameçon d’un journal si peu recommandable. Mais que faire en période de promotion, quand la personne qui a lancé l’appât vous aime autant ? Les onze livres signés Infernus Iohannes sont loin de « braquer la rentrée littéraire » comme l’affirme ce magazine ; ils ne paradent qu’assez peu en librairie où les véritables amateur(e)s devront faire l’effort d’aller les chercher. Il m’arrive ces jours-ci d’en relire quelques pages pour le plaisir qui, je le constate à chaque fois, ne cesse d’augmenter. Pour le reste, quelle misère… qui n’est pas La Grande misère, mais un de ses états les plus pathétiques.

Il est probable que la fameuse dernière phrase du corpus, « Je me tais », s’accordera assez vite avec la vie de l’auteur « porte-parole », qui pourrait garder silence après avoir accompli cette lourde tâche de promotion médiatique où il convient de répondre à toutes les demandes d’entretiens, afin de libérer son œuvre des servitudes du marché, la laissant vivre sa vie par elle-même. D’excellentes conversations avec l’auteur de Retour au goudron, que ce soit de vive voix ou par mail, il y en a déjà eu pas mal, de L’Humanité à En attendant Nadeau, du Monde à Diacritik, en passant par Mauvais genres (en attendant Libération – je dois en oublier). Entre bien des exemples possibles, reprenons ce premier échange de l’entretien du Monde : « François Angelier : – Rares sont les écrivains qui décident d’arrêter d’écrire. Pourquoi cette décision et pourquoi maintenant ? Antoine Volodine : – C’est une décision raisonnable. Il faut savoir se retirer, plutôt qu’attendre que la Faucheuse se charge de porter le coup fatal. On n’est jamais prêt si on se fie à elle, Madame la Gauche mort (je reprends ici une figure mythique du post-exotisme), pour organiser la sortie de scène. Or je suis arrivé à un moment où je peux me retourner et regarder derrière moi le travail accompli. Les 49 titres promis sont là, l’édifice à plusieurs voix est construit, je l’ai posé. Il existe à présent quelque part, dans les marges littéraires mais bien visible, du moins pour quelques années encore ou quelques mois. Disons jusqu’à Noël. Rien à ajouter. Ces dernières années, j’ai eu peur de ne pas atteindre le bout, pour des raisons médicales, tout particulièrement. Eh bien, je suis arrivé à la fin de ce que je m’étais fixé comme travail. »

7 septembre. Je lis les livres qu’on me propose de lire, ne serait-ce que par courtoisie. Il me faut préciser que ce que je reçois est rarement à côté de la plaque. Après lecture, je réponds, au moins par un signe, parfois davantage si l’énergie est là, et surtout si je me sens compétent pour faire passer autre chose qu’un digest du communiqué de presse, car ne s’agit pas de participer à une opération de promotion, mais d’œuvrer en faveur de la visibilité (et de la lisibilité) de ces ouvrages. Ne pas trop recevoir de services de presse me permet d’éviter de devoir faire le tri entre le bon grain et l’ivraie, ce qui n’est guère de règle au Terrain vague où vagabondent des enfants sauvages et non des enfants gâtés. Mais, malgré ce désir d’ascèse, la pile des recensions en attente s’épaissit tranquillement. Au moment où s’écrivent ces lignes, on y trouve « de tout », pas seulement de la poésie et des bandes dessinées. Parmi ces ouvrages, souvent attirants, quelques titres commencent à se détacher – cinq ou six ; on verra bien au moment d’apposer le point final – à partir desquels bâtir une nouvelle constellation joyeusement hétérogène. So May we Start ?

1. Gilles Deleuze a dit (mais où ? je ne m’en souviens plus, même si ses mots sont restés gravés dans ma mémoire) qu’un véritable ami – une véritable amie – est quelqu’un dont on se soucie chaque jour, non seulement en pensée, mais en allant aux nouvelles, au moins par téléphone. Dans un entretien récent, Emmanuel Lambert parle de celle qu’elle a désignée comme étant sa meilleure amie : « On s’appelle toutes les semaines, si ce n’est plusieurs fois par semaine. » En ces temps où une femme politique, Clémence Guetté, publie un livre intitulé Pour une politique de l’amitié qui suscite pas mal de commentaires (où nul ne semble savoir que Galilée a édité, en 1994, Politiques de l’amitié de Jacques Derrida– notez le pluriel –, un de ses ouvrages qui n’a pas pris une ride), il est plus que jamais nécessaire d’écrire sur l’amitié, comme le note Emmanuelle Lambert dans le paragraphe liminaire de son nouvel opus, La Meilleure, aux éditions lamaindonne :

« J’ai commencé ce livre en voulant écrire sur l’amitié. J’avais sagement choisi des photographies évoquant ma meilleure amie, mais au fur et à mesure, les photographies ont pris le dessus, tout s’est mélangé, l’amitié, l’enfance, les paysages, les autres, les langues, la famille, l’histoire et la géographie, les amours, les vivants et les morts, tout s’est empilé comme dans une boîte de photos foutraques, tout a suivi le désordre de la mémoire. L’amitié empruntait des sentiers qui menaient dans des endroits imprévisibles, sans savoir où elle allait, telle une mauvaise herbe qui pousse dans les interstices et qui résiste à tout. Je l’ai laissée faire, parce que les sentiments, s’ils sont vrais, ne surgissent que par surprise. Je voulais que ce livre soit, au fond, à l’image de nos vies. Qu’il soit comme dans la vie. » La Meilleure est le sixième volume de la collection « poursuite et ricochets » chez lamaindonne, et le second de l’autrice écrit à partir de photographies après Sidonie Gabrielle Colette (Gallimard, 2022).

N’ayant gardé que peu de photographies relatives à cette histoire d’amitié, l’autrice est allée les chercher ailleurs, et n’en a retenu que dix : une par chapitre, plus une dernière en guise de salut. Elles ne sont pas forcément les plus belles, ou les mieux réussies, nous dit-elle, « mais celles qui sautaient à la fois aux yeux et au cœur. » Toutes, loin de là, ne montrent pas ce duo de « meilleures amies » (chacune étant la « meilleure » de l’autre). La toute première cadre un chien posté, en état de veille, à l’entrée de la maison : « Le chien, en bon intermédiaire entre le passé et le présent, en parfait totem, s’apprête ici, dans ce moment que j’ai choisi, à accueillir celle qui, depuis toujours, est là. »

Ce ne sera pas simple de dire quelque chose d’un peu singulier sur ce livre, très intime, qui pourtant s’adresse à qui se met à l’écoute (ce n’est pas parce que tout part de photographies, que l’écoute n’est pas sollicitée). Dans ma vie où l’amitié est centrale, mais où nul n’a jamais pu être placé au sommet d’une pyramide, il m’arrive d’envier qui peut accorder un nom à la personne pouvant être qualifiée de « meilleure ». Dire « ma meilleure amie », précise Emmanuelle Lambert, « c’est convoquer, sans jamais avoir à l’expliquer, un sentiment à nul autre pareil, et que ce livre tente d’approcher. Il n’est ni filial, ni sororal, ni amoureux, ni simplement amical, mais c’est un amour puissant, constant, lié à notre part la plus secrète : peut-être, au fond, le meilleur. » C’est bien entendu cette part secrète qui intrigue, sans jamais muer son lecteur en détective – chacun et chacune cherchant plutôt à se laisser guider, prenant le temps d’une traversée attentive aux moindres détails, et aux non-dits. Ce livre, je l’ai lu en autant de jours qu’il y a de chapitres, chaque soir, juste avant l’endormissement. Pourquoi ? Aucune idée. Mais c’est ainsi que je l’ai apprécié, après avoir été un peu embarrassé de me trouver mêlé à des souvenirs aussi personnels. Je n’en tire pas pour autant de méthode à suivre : il doit pouvoir se lire aussi d’un trait.

En écho à la neuvième photo, la seule en noir et blanc, montrant cinq jeunes femmes (il y a une vingtaine d’années, les deux amies avaient alors trente ans), Emmanuelle Lambert écrit : « Aujourd’hui, je crois être trop vieille, finalement à peu près fonctionnelle et bien trop heureuse pour chercher à me faire diagnostiquer. Mais enfin j’imagine qu’en cherchant on me trouvera sans doute quelque chose, ce quelque chose que nous finissons tous par trouver en nous-mêmes pour éclairer notre lassitude, notre envie de nous isoler ou de nous perdre, et auquel répond parfois, chez l’autre, un écho. Un murmure, une main tendue, qui vous permet de continuer à vivre. […] Si l’on admet que ce ne sont pas les doutes qui rendent fou, mais bien au contraire les certitudes, alors il vous suffit de trouver votre double inversé, et, surtout, de choyer son affection. Lui seul sait votre part inavouable, celle qui crie en silence : aime-moi quand même. »

J’ai oublié de préciser que le prénom de l’amie d’Emmanuelle est Maïra. « Au collège, quand j’ai eu l’âge de lui poser des questions, elle m’a expliqué qu’en Argentine, d’où elle venait, le prénom usuel était “Moira”, que ses parents avaient voulu être originaux […] ; et aussi, que son père avait accroché une lanterne sur leur porte pour annoncer sa venue au monde. Cela m’a évoqué un conte très lointain, féérique, à moi dont le prénom suscitait des moqueries rimant avec le mot “poubelle”, ou de fines allusions au film érotique sorti en 1974. » On pourrait continuer longtemps ce montage, faisant des allers-retours dans ce qui n’est pas un labyrinthe, mais un subtil agencement de détails, de souvenirs, de lectures d’images, où ce que la volonté commande de faire passer se confronte ce qui revient par surprise. Après Aucun Respect (Stock, 2024), La Meilleure est un livre inattendu – ou mieux encore : dont on ignorait qu’on l’attendait.

Au moment de passer au livre suivant sur la pile, je suis traversé par une réminiscence encore assez floue. Je fais une recherche rapide et m’aperçois que j’avais rendu compte, dans un même épisode de Terrain vague (le 32e), d’Aucun respect et de Des milliers de ronds dans l’eau de Claro, un récit autobiographique, mais sans indication de genre en couverture, qui s’ouvrait, deux pages avant les citations en épigraphe, par cette dédicace : pour marion ::: es el momento !Il se trouve qu’aujourd’hui, succédant dans l’ordre de mes lectures à La Meilleure, paraît du même Claro Le feu au nues(feu en minuscule sur la couverture et en majuscule à l’intérieur) chez Flammarion. Ce livre est cette fois ouvertement proposé comme récit, et présente en ouverture, deux pages avant la citation en épigraphe, cette dédicace : pour marion ::: une nuit, toute la nuit, toutes les nuits. Il est le tout dernier que j’ai lu avant de prendre le chemin du retour, celui des soins, et surtout de l’oubli de leur nécessité. Je l’ai commencé un jour de canicule (alors qu’une anagramme de Claro est Calor) à Plougrescant, un des lieux les plus au Nord de la Bretagne, face à l’Angleterre, qu’on ne voit pas à l’œil nu, mais dont nous ressentons à quel point elle est proche. Ce fut un immense plaisir, non seulement une belle surprise (par son « thème » et surtout son traitement inventif), mais aussi parce qu’il a eu don de participer au rétablissement dont j’ai parlé (une fois refermé, je n’ai pu que constater que mon corps allait mieux).

Commençons par reprendre, sans rien couper, ce qui nous est proposé par l’auteur au sujet de ses intentions : « Fallait-il brûler William Turner ? / Brûler Turner ? Impensable ! Mais pourquoi alors John Ruskin, le grand critique d’art anglais, s’est-il vanté d’avoir détruit une partie des œuvres du peintre, dont il était pourtant le fervent admirateur ? J’ai voulu en savoir plus sur cette troublante histoire d’amour-détestation, sur les soupçons de folie et de débauche pesant sur les dernières années de la vie de Turner, justifiant aux yeux de Ruskin la mise au bûcher de centaines de toiles et de dessins, jugées “obscènes”. Le puritanisme de l’époque expliquait-il à lui seul cet autodafé ? Ruskin ne cherchait-il qu’à protéger la réputation de son idole ? Au cours de mon enquête, je suis tombé sur des documents rares : les lettres de l’épouse de Ruskin dont il ne consomma jamais le mariage, et qui jetaient une lumière inquiétante sur certains écrits et comportements du critique anglais. La question de la nudité était de toute évidence cruciale… / De fil en aiguille, avec l’aide inattendue de la Lolita de Nabokov et de l’Alice de Lewis Carroll, les ombres se sont déplacées, et c’est un Ruskin rongé et fasciné par des flammes d’un tout autre genre qui m’est apparu. » C’est en grand praticien de la fiction, animé par une exigence poétique non dépourvue d’humour, et d’un authentique sens de l’architecture, que Claro aiguise au plus vif notre attention. Car Le feu au nues est un récit d’une grande richesse ; un essai irrigué par une recherche personnelle associant quête d’objectivité et subjectivité active, pour aboutir à la réinvention d’une réalité « indéfinissable » – au sens de l’épigraphe de William Turner : « L’indéfinissable est mon fort » –, mais précise, et de grande valeur pour qui se passionne pour « l’éternel conflit du dessin et la couleur », pour reprendre les mots fameux de Matisse.

Dans ce récit, Claro avance en praticien du rythme, de la digression, avec un regard analytique, oscillant entre deux époques, et tirant profit des frottages qui en résultent au présent : saisissant à bras le corps ce qui s’avère trouble dans cette affaire sur laquelle, je dois l’avouer, je ne savais pas grand-chose, même si j’ai profité de mes virées à Londres pour regarder d’aussi près que possible le travail de Turner, alors que je n’ai jamais lu Ruskin, même traduit par Marcel Proust, car trop associé pour moi aux Préraphaélites qui ont, certes, enchanté mon adolescence, mais assez peu les décennies qui ont suivi.

Dans le chapitre intitulé Le feu au nues de son livre portant le même titre, Claro écrit : « Créée dans le plus grand secret jusqu’en 1851, l’œuvre de Turner décrétée “scrofuleuse” par Ruskin – je me contenterais pour lors de ce terme roucoulant – est apparemment détruite en 1858 par le critique anglais, qui n’évoque cet acte qu’en 1886 à Frank Harris, lequel ne le rapporte qu’en 1927 dans le troisième volume de son autobiographie Ma vie et mes amours. Il s’écoule donc près de soixante-dix ans avant que cette destruction soit portée à la connaissance du public – et encore : par ouï-dire, l’ouvrage de Harris ayant été diffusé assez confidentiellement au début. Et qui plus est par un homme réputé pour affabuler avec autant de verve qu’il prétend collecter les conquêtes. » Faut-il dévoiler le « pot aux roses », après avoir pris plaisir à tourner les pages sans rien savoir d’avance, attiré par cette manière inouïe de le différer, en entremêlant mises à nu et fines explorations du travail et de la vie de ses deux sujets – l’un (l’artiste) étant plus sympathique et ouvert à l’aventure que l’autre qui nous apparaît infréquentable, même s’il a eu le génie de positionner Turner à sa juste place, et en général pour de bonnes raisons.

Au Terrain vague, c’est une évidence : Le feu au nues est un des livres majeurs de cette rentrée, tant pour ce qu’il révèle par un superbe assemblage, fruit d’une enquête minutieuse, que pour ce qu’il interroge, en écho à notre temps qui, plus que jamais, a don de remettre en question les comportements déplacés. La matière est si riche qu’on est tenté de composer un montage aussi étendu que possible, mais qui ne pourrait s’accomplir qu’au détriment des livres qui vont suivre, jusqu’à en éliminer un ou deux faute de place, alors que cette constellation ne prendra sens que par la diversité de ce qui y est recensé. Donc, tentons de faire court (on n’y arrivera pas) : « Les drames, surtout quand ils se nourrissent de secrets, éclatent rarement comme des feux d’artifices. Leur maturation est lente, sourde, contrariée, il faut souvent aller traquer leurs lueurs jusqu’à d’obscures alcôves. Il est question ici d’un double mystère, composé de strates qui ressemblent à s’y méprendre à des chausses trapes. » /  / Ruskin : « Je suis en effet le premier, je crois, qui ait discerné la vraie grandeur de Turner, et j’avais acheté beaucoup de ses œuvres avant ma vingt-troisième année. […] Or, un jour, en ouvrant un carton, je le trouvais plein de dessins et de peintures du genre des plus honteux, représentant des sexes de femmes, des esquisses complètement inexcusables. […] Finalement comme un éclair, l’idée s’implanta en moi que j’avais été choisi comme le seul homme capable de prendre en cette matière une décision capitale. Sur le champ, je mis au feu ces centaines d’esquisses et de peintures crapuleuses. » /  / « Ce que Ruskin cherchait à protéger, c’était moins la renommée de Turner que la sienne. Car il était inconcevable (et déstabilisant…) qu’il ait pu admirer un fou et un pervers. » /  / « Peindre des paysages d’où est absente toute figure humaine ou, quand figure il y a, elle se résume à une simple esquisse, c’est non pas exclure l’Homme de la Nature, ou l’abaisser, mais rappeler le rôle purement anecdotique qu’il joue dans le faisceau des forces à l’œuvre dans ladite nature […]. Les éléments mènent la danse et nous ne sommes que de fragiles jouets, de fuyants sujets. » /  / « En parcourant les lettres de Ruskin à sa femme, j’ai pourtant eu l’impression de tomber sur un cas d’école de harcèlement masculin. Du gaslighting à l’état pur… » /  / « La condition de la chasteté, dans le cadre d’une nuit de noces, du moins à l’époque de Ruskin, ne concerne bien évidemment que la femme, l’homme étant censé avoir perdu sa virginité au cours d’une préhistoire pubère dont il ne partage le secret qu’en mâle compagnie autour d’un verre de ce que vous voulez. » /  / « Ce que nous avons sous les yeux, au fil de ces fameux carnets maudits [de Turner], ce sont ni plus ni moins des “études”, autrement dit des travaux préparatoires, des explorations plastiques. […] Ce qui frappe dans ses dessins c’est, comme dans les toiles publiques, un goût prononcé pour l’évoqué, le suggéré, l’indécidable, une appétence chromatique pour le dissous, l’évanescent […] »

Et pour finir : « Il était une fois Turner. Il était une fois Ruskin. Et puis il y a nous, témoins démunis d’un temps inaccessible, visiteurs d’êtres inconnaissables, contempteurs ou thuriféraires de pulsions cachées, de désirs secrets. Attirés par ces deux pôles singuliers que sont Turner et Ruskin, intrigués par leur possible association, fascinés par le sort que fit l’un au travail de l’autre, nous fixons, médusés, ce feu irréel censé sauver l’homme et détruire l’œuvre. » Suit une série de questions – cet « essai » étant interrogatif, ménageant ses surprises, dont nous ne dévoilerons rien. Les couches se superposent, aquarellées parfois, légères, pouvant aussi faire mal, car le propos est plutôt de découvrir, que de recouvrir. Une superbe expérience de lecture qui n’en finira pas de faire, en nous et hors-nous, son chemin…

2. Commentant Face A Face B de Blutch, aux Éditions 2042, on pourrait reprendre, condenser, transformer, ce qu’au Terrain vague, et bien avant son ouverture ici-même (au temps où je pensais que la bande dessinée devait se trouver un lieu « à part », alors qu’aujourd’hui je préfère qu’elle participe à un dialogue plus ouvert), a été déposé à son sujet (qui, à force, pourrait donner matière à un livre qu’hélas bien peu liront). Et notamment ce sentiment que découvrir un nouvel opus de celui qui est, peut-être avant tout, un prodigieux metteur en images et en mots de son intériorité, nous conduit chaque fois bien au-delà de retrouvailles avec un univers familier, tant Blutch sait simultanément se montrer déceptif, en en resservant pas le même plat, et furieusement inventif, tant il a le sens de l’improvisation au bord du précipice : prenant le risque de dévier du thème apparent pour s’accorder à un autre, et aussi celui du contrôle autocritique, dans une variante particulièrement exigeante. Bref, ce nouvel opus est, une fois encore, une impressionnante réussite, tout d’abord côté dessin (louons l’usage du crayon, et les niveaux de gris à l’impression), au point que je l’ai déjà lu – regardé, écouté – au moins à cinq reprises, et toujours de manière autre, avec le sentiment volontiers dérangeant (mais pas seulement) de pénétrer une scène intime, en métamorphose, comme il est d’usage sur l’Autre scène où l’on n’ouvre le rideau que pour qui sait ouvrir grand les yeux, et réinventer via l’oreille ce qui s’apparente au non-dit.

De sa veine « autobiographique » (mais sans que ce ne soit une catégorie générique) – même si on peut se demander si, chez lui, tout ne serait pas de cet ordre, y compris son Lucky Luke, Les Indomptés, où il est facile de repérer que les enfants auxquels se confronte notre cowboy sont inspirés par ceux de l’auteur –, Face A Face B se présente, non comme une suite, mais comme une manière de suite à qui avait été ouvert, il y a quatre ans, avec La Mer à boire, qui mettait déjà en relation deux personnages nommés A et B : A comme Amélie et B comme Blutch. Depuis leur rencontre en 2004, ces deux-là forment, nous dit-on, un couple dans la « vraie vie ». Mais ne comptez pas sur d’autres révélations, en dehors de celles qui ont trait aux « solutions rêvées » – aussi douces que cruelles, joueuses que dangereuses – pour entretenir l’amour. Dans un entretien avec ses éditeurs, Blutch nous certifie que ce « prolongement de La Mer à boire n’est pas une autobiographie, mais plutôt un autoportrait » ; et aussi que, si le premier titre « se concentrait sur la rencontre amoureuse », ce second « sort du cadre et déborde sur le passé, l’avenir et ce qu’on appelle le présent. »

Face A Face B est en deux parties. On peut le lire en continu, mais quand on atteint le milieu du volume, il faut retourner le livre de haut en bas (ou de bas en haut) pour passer de l’une à l’autre « face », et recommencer en partant d’un nouveau début, même si, au fond, chacun(e) fera comme il ou elle voudra, naviguant de A à B au gré de son humeur, même si le jeu est moins complexe structurellement (bien qu’aussi ouvert) que chez Michel Butor qui a publié à plusieurs reprises des ouvrages pensés de manière à peu près semblable côté manipulation (par exemple le formidable Transit A transit B, Gallimard, 1993). Ces deux faces peuvent aussi nous faire nous remémorer celles des 45 tours, donc (pour moi) l’enfance, quand je ne pouvais encore m’offrir des 33 tours, et qu’il m’arrivait de préférer la face B à la face A (Eleanor Rigby plutôt que Yellow Submarine) – alors qu’ici, les deux faces présentent des projets différents et parfaitement complémentaires : c’est tout ou rien, à égalité.

Face A © Blutch / Éditions 2042.

On aurait pu imaginer que Face A et Face B nous content la même histoire suivant le point de vue de chaque protagoniste. Il n’en est rien. Face A procède davantage par continuité, même si les personnages changent, se précisent, tandis que leur embarcation, un banal canot pneumatique susceptible de crever à chaque instant, leur fait découvrir, via « un panneau sous la banquette », une cabine souterraine vaste et confortable, caractéristique d’un navire bien plus solide. Du coup, le couple ne fera pas naufrage, au propre comme au figuré. Je vais vite, les péripéties s’enchaînent parfois comme dans une bande dessinée de l’ancien temps ; mais il y a aussi de formidables études d’expression : hantise, effroi, volupté, sentiment d’abandon. Et, de retour sur la terre ferme, une enfant, racontant une histoire de Babar et Wimpy aux prises avec un grand chien particulièrement féroce (dessinée autrement – « c’est une histoire inventée par ma fille en jouant, que j’avais notée tout de suite dans un carnet, en conservant les figurines qui lui servaient de modèle ») ; ou plutôt, deux enfants nés du couple vivant dans « La maison de Robinson ». Tout semble fluide, linéaire, mais il ne faut pas s’y fier. On sent que tout ça conduit à une dernière image, qui sera à peu près la même que celle de Face B : le couple, montré comme un animal à deux corps juxtaposés, s’embrassant, filant le parfait amour.

Face B © Blutch / Éditions 2042.

Face B fraie davantage du côté du portrait, et de la représentation érotique sous forme de ballet amoureux, au fond plutôt pudique, et assez émouvant en plus d’être beau – la traversée, immobile, étant cette fois celle du temps, donc des métamorphoses des corps et des visages, infiniment plus sensibles du côté de l’homme qui avoue en aparté (dans l’entretien déjà cité) « n’avoir aucun plaisir à se dessiner ». Mais à quoi bon raconter ce qui ne demande qu’à être approché de près, tous sens ouverts ? « C’est un livre, nous dit Blutch, qui a été conçu comme un morceau de musique. » Tout est affaire de rythme, de tempo, de feeling. « Je n’explique pas, je montre. » Ce qui devrait être une règle absolue – pour qui se risque à prendre des empreintes de ce que sa vie, réelle ou fantasmée, a déposé dans l’inconscient.

3. 10 septembre. L’impeccable rencontre entre Antoine Volodine et Arno Bertina à la Maison de la Poésie clôt pour moi, définitivement, et avec quelle classe inouïe, l’incident rapporté en ouverture de cet épisode. Espérons qu’une captation sera mise en ligne pour corroborer ce que je ne peux démontrer à l’instant, mais qui a paru évident à la totalité d’une salle conquise, retenant son souffle à chaque intervention, et appréciant l’humour toujours présent de l’interrogé. Bertina semblait très ému – non, il ne semblait pas : il l’était. Comme si nous étions plongés enfin dans la vraie vie des échanges, là où les bonimenteurs ne font pas la loi.

Autant amateur que Volodine de jeux avec les nombres et/ou avec la symétrie, j’ai saisi la parution de Kamasûtra, exactement comme un cheval fou, traduction du sanscrit, adaptation et présentation de Frédéric Boyer, chez P.O.L (directement au « #format poche »), pour ouvrir cette bien plus brève troisième partie, même si mon incompétence sautera aux yeux les plus vifs, puisque jusqu’ici je ne connaissais cette œuvre illustre qu’à travers des versions probablement douteuses, mais illustrées par de grands dessinateurs comme Albert Dubout : de quasi-parodies. Aussi fais-je confiance à Boyer dont la traduction est accompagnée d’une éclairante introduction d’une quarantaine de pages nous permettant de mieux approcher ce « texte de l’Antiquité de l’Inde qui nous plonge aujourd’hui dans la mélancolie d’un monde perdu ou impossible. Celle d’une idéalisation sophistiquée de la comédie de mœurs, d’une trop parfaite écriture des équations menant à l’équilibre illusoire du plaisir et du néant. » Ainsi énoncé, c’est une révélation. L’ayant lu dans les transports en commun menant à la Maison de la Poésie, puis me ramenant chez moi, avec de longs moments d’attente dans les correspondances, j’ai été étonné par la simplicité de cette « grammaire du désir, conjuguée avec l’idée pratique d’une existence sensuelle, théâtralisée, vécue à coups de formules, de ruses, de syllogismes, de recettes ou de techniques diverses, et de poèmes. » Le flux devant rester continu, impossible d’en choisir un ou plusieurs fragments – tout montage ne saurait être que contre-performant. Mais pourquoi pas un poème ? « Qui reconnaît / Richesses / Amour / et Principes /  / connaît / pour toujours / un bonheur / sans nuages / dans ce monde / et l’autre /  / les sages s’activent / sans s’inquiéter / que se passera-t-il / dans l’autre monde ? / le plaisir peut-il emporter / tout ce que je possède ? /  / Fais ce que tu peux / pour accomplir / les trois significations / de l’existence / ou deux / ou une seule / mais l’une ne doit jamais / nuire aux deux autres »

Quelques mots pour finir d’un livre d’entretiens de Georges Aperghis avec Stéphane Roth qui paraît aux Éditons MF sous le titre Composer avec langues – alors que sur le dos du livre il est écrit : Quelque chose résiste, et il faut trouver comment avancer avec cette résistance – citation tirée de ce fragment des entretiens : « Une pièce commence souvent ainsi : quelque chose résiste, et il faut trouver comment avancer avec cette résistance. Déplacer un élément, reconnaître ce qui a changé, recommencer. Peu à peu, une forme apparaît. Ce n’est plus une théorie, ni même un sujet. C’est un espace que l’on apprend à arpenter. » On voit à quel point il est nécessaire de garder ces mots en mémoire, si l’on veut saisir ce parcours d’un compositeur à nul autre pareil, œuvrant toujours à la frontière, animé d’un profond état de veille accordé à un esprit altruiste à l’écoute, nullement prisonnier des hiérarchies usuelles et non-assujetti à l’air du temps – même s’il a toujours su saisir les meilleures occasions de faire avancer son travail. Né à Athènes en 1945, Georges Aperghis est arrivé à Paris en 1963, comme Iannis Xenakis l’avait fait avant lui, mais pas pour les mêmes raisons. Fin 1964, il rencontre Édith Scob, avec qui il partagera bien des choses, dont une vie commune et deux enfants. Il le dit à Stéphane Roth : « Quand je l’ai vue, la météo a changé ». Ayant travaillé à plusieurs reprises avec Édith Scob et ayant rapidement croisé Georges Aperghis dans les couloirs de la Maison de la Radio, au temps lointain où la création y était en effervescence, je suis touché par la profonde humanité d’Aperghis, qui n’est pas si courante en nos milieux. Reconnaissant que je connais mal son œuvre, même si je l’ai souvent écoutée, plus que regardée, n’allant que peu au théâtre, je dévore avec attention ces échanges qui traitent à fond les questions posées par un travail de composition profondément ancré dans le réel, en recherche de désacralisation de la « musique contemporaine », sans rien renier de l’exigence propre aux meilleurs praticien(ne)s de ce domaine de plus en plus à l’écart. Tout cela est passionnant et surtout accessible à qui se montre ouvert. « Je pense que c’est une très bonne chose qu’elle [la musique contemporaine] demeure en partie marginale. C’est même son rôle. Mais il faut bien s’entendre sur ce mot. Marginale ne veut pas dire élitiste, ni fermée, ni réservée à quelques savants. Pour moi, cette musique doit pouvoir parler à tout le monde. Elle s’adresse à des personnes prêtes à se rendre disponible, même si elles ne possèdent pas les codes. / Ce qu’il faut éviter, en revanche, c’est la démagogie. […] Il faut garder un noyau dur, une exigence, une honnêteté. Peu importe que les gens suivent ou non immédiatement. L’important est de ne pas tricher avec ce qu’on cherche. »

Jamais pédant, hautain, ou vaniteux, malgré la grande renommée qu’il a acquise, Aperghis se livre en complicité avec son interlocuteur, ce qui fait de Composer avec langues un livre « avec », dont un ouvrage en bonne place dans les rayons ombragés du Terrain vague (à suivre)

Emmanuelle Lambert, La Meilleure, éditions lamaindonne, septembre 2026, 96 pages, 20€
Claro, Le feu au nues, Flammarion, septembre 2026, 192 pages, 20€
Blutch, Face A Face B, Éditions 2042, septembre 2026, 204 pages, 32€
Kamasûtra, exactement comme un cheval fou, traduction de Frédéric Boyer, P.O.L, 416 pages, 14€
Georges Aperghis, Composer avec langues, entretiens avec Stéphane Roth, Éditions MF, septembre 2026, 208 pages, 14€