Terrain vague (32) – Après la tempête (Claro, Emmanuelle Lambert, Benjamin Rabier)

© Christian Rosset

Nuit de noël, quatre heures du matin : réveil brutal, la tête débordant d’images s’effilochant à toute allure. N’étant pas comme Lorine Niedecker qui « dort avec un crayon sous l’oreiller pour ne rien perdre de ses rêves et de leur syntaxe » (Abigaïl Lang, préface à Louange au lieu), je pars à la recherche de quoi noter, griffonnant quelques lignes probablement illisibles au réveil : La tempête a dévasté la bibliothèque ; je découvre au sol les livres de la « rentrée d’hiver » à peu près détruits par l’eau, le vent, le sable ; sur l’un d’entre eux, j’arrive à lire un nom – Echenoz –, mais pas davantage : le déluge a tout effacé ; je me dis que c’est le signe que Terrain vague ne peut – ne doit pas – dépasser le nombre 31, car comment continuer – et sous quel titre générique – quand ce qui devrait être en attente d’être lu et commenté a été dévasté : s’il n’y a plus rien à sauver – et d’ailleurs le faut-il, vraiment ?

32 (25) est un nombre « beethovenien », associé aux Sonates pour piano du compositeur qui a par ailleurs écrit 16 (32/2) quatuors à cordes, ce qui peut le rendre intimidant. Mais 32 est aussi le nombre de dents (de sagesse, comprises) que devrait posséder tout humain adulte ; ou le nombre de cases et de pièces du jeu d’échecs, noires et blanches (sans oublier le jeu de 32 cartes de notre enfance), ce qui le rend plus familier : on peut s’amuser avec. Le nombre suivant, 33, associé aux Variations pour piano sur une valse de Diabelli du même Beethoven (adorées par Duras – India Song, Le Camion), l’est peut-être davantage encore ; mais dites « 33 », tirez la langue, et tout ira mieux. Les fêtes passent, un enfant naît (pas celui auquel vous pensez), et le 28 décembre, c’est l’heure de la remise en route, même si le cyclone a tout balayé. Peu de choses à se mettre sous les 32 dents (plutôt 31 en ce qui me concerne) mais faut y aller, ne serait-ce que pour laisser le chantier ouvert alors que tout autour de nous s’étrécit. So May we Start ?

1. Je suis depuis longtemps lecteur assidu du Clavier Cannibale, le blog de Claro. Il m’arrive de regretter qu’il n’y publie pas davantage, tant son travail de recension, aux antipodes de la critique lambda, me paraît exemplaire. Mais je lui donne raison de se faire rare ; car à trop céder à la tentation, si contagieuse au Terrain vague, de bâtir des « constellations critiques », la déperdition d’énergie qui en résulte nous empêche d’accomplir certains travaux ô combien plus « personnels ». J’entends régulièrement une voix intérieure me rappelant à l’ordre ; mais comme le monde extérieur fait davantage de bruit – un bruit parfois plaisant, auquel il n’est pas désagréable d’entremêler sa propre voix –, je finis par préférer tisser une forme de polyphonie dissonante plutôt que de ressasser mes propres errements [En aparté. L’auteur de ces lignes ne se prétend pas écrivain – ou alors non professionnel. S’il lui est arrivé d’avoir été touché par ce qu’on entend par « vocation », cela n’a jamais été celle de l’écriture littéraire, et encore moins poétique (notre vrai-faux « amateur » aurait plutôt tendance à se montrer multirécidiviste des vocations suspendues). Fin de l’aparté.]

Claro est un écrivain : romancier, poète, essayiste prolifique (plus de trente titres à son actif), doublé d’un traducteur n’ayant jamais eu peur de se lancer dans de vastes chantiers (comme Jerusalem d’Alan Moore qu’on n’est pas prêt d’oublier) et d’un éditeur arrivant (par quel miracle ?) à prendre le temps de dégotter, parmi une montagne de manuscrits, la perle rare à imprimer au plus vite. Il est donc quelqu’un qui se frotte sans répit au langage, de manière plurielle, comme touché par une vocation précoce aux résonances multiples. C’est en conscience de cela qu’il fraie, obsessionnellement, et avec quelle liberté, du côté des « origines » (familiales notamment), érodant page à page les frontières entre les genres (ce dont on lui est reconnaissant).

Des milliers de ronds dans l’eau est le titre du troisième volet, après Substance (2019) et La Maison indigène (2020), du « Cycle des limbes » de Claro (chez Actes Sud). Bien qu’ayant lu divers ouvrages de l’impressionnante bibliographie de l’auteur de Madman Bovary, je ne prétends pas être familier de ce corpus, qui pourtant me parle de plus en plus depuis les opus les plus récents dont il a été rendu compte ici-même : animal errant, retour d’abattoir (Poésie / Flammarion, 2023) et L’échec (sous-titré Comment échouer mieux, Autrement 2024). De ces deux titres, on retrouve quelques échos dans ce nouveau récit qui clôt cette trilogie « en conjuguant ces deux genres en apparence opposés : la fiction et l’autobiographie », sans pour autant s’agréger, et c’est heureux, à ce qu’on entend par autofiction. Des milliers de ronds dans l’eau se joue des codes de ce cette prétendue greffe entre réel et fiction, échouant mieux que l’ordinaire des publications sur les étals de la rentrée, en faisant montre d’un sens de la forme aventureux.

« LES TEMPÊTES ONT L’ART d’exacerber la puissance des arbres et de magnifier leur disgrâce ; » on note l’usage systématique du point-virgule, de la première à la dernière page ; et la présence çà et là de photos, comme dans certaines fictions autobiographiques écrites par des poètes. « CE N’EST PAS MOI qui réduis ma mère en cendres, et ce n’est certes pas moi qui vais l’empêcher de finir dispersée dans le jardin du souvenir – flocons gris sur gazon vert – où pousseront sans joie, et là-dessus je n’ai guère de doute, les fleurs risibles de l’oubli ; […] ce qui brûle – la grammaire ne ment pas, pour une fois, elle dit à la fois la flamme qui consume et la chose consumée ::: presque une leçon ; » on note aussi, en fin de chapitre ou séquence, le signe « ::: » avant les tous derniers mots – rappel d’animal errant, retour d’abattoir ::: ; et l’importance accordée au rythme, à la scansion, aux attaques, à tout ce qui dynamise la réminiscence et lui donne corps, certes fantomatique, mais matériellement sensible : « J’AVAIS EN MOI CETTE OBSESSION : tel un généticien ayant rompu avec ses pairs et refusant d’écouter les appels à la raison que lui lancent ses collègues agacés, j’en étais venu à me persuader que le gène du langage – par là j’entendais naïvement, bêtement, égoïstement, aveuglément, l’obligation d’écrire – m’avait été transmise, non par l’habituelle filière généalogique, mais seulement après d’insidieux détours, telle une puce sautant d’un pelage à l’autre ; »

Claro : « J’ai voulu inventer un double qui soit identique à moi de par ses pensées, ses émotions, ses souvenirs, certains moments de sa vie, mais qui soit aussi apte à faire sécession, à s’affranchir le temps d’un livre des contraintes biographiques, et ce afin de laisser l’imaginaire refaçonner la réalité sans pour autant la trahir (Communiqué de presse). » Même s’ils auraient pu l’être, les quelques fragments repris ici n’ont pas été choisis par hasard : n’ayant glissé de signet en lisant ce livre dans tellement d’endroits (dans le bus, dans mon lit, sur un banc en attendant la correspondance, sur une chaise de l’atelier et même debout contre le radiateur par froid vif), c’est le souvenir qui me guide. En pleine conscience de l’impossibilité de réduire ces milliers de ronds dans l’eau à un quelconque résumé d’intentions ou de péripéties, je cherche à retrouver ce qui m’avait frappé, me rappelant non les mots (ma mémoire n’étant plus si fiable), mais l’endroit du volume où ils ont été imprimés (aux trois cinquièmes ou aux quatre septièmes environ, etc., de la pagination). Dans cet espace-temps narratif, sensoriel, intime, ou il convient d’être un peu ivre pour mieux le pénétrer, on vit meurt ressuscite, se saoule comme on respire, se perd et se retrouve, s’accroche à tel ou tel fil : « ENTRE LE COLLOQUE DES VERRES un à un sifflés et la friture des rires dépareillés, accoudé par je ne sais quel miracle d’équilibre à tous les comptoirs de tous les bistros de la ville, je secouais mon père, en vain l’alpaguais, car c’est moi-même que je secouais, j’étais désormais sa force ses doigts son sourire le mouvement de sa tête dès que sa tête se détournait de la gêne, des environs de la gêne, ses yeux envahis de vermicelles rouges ; » ou (onze pages plus tôt) : « J’ÉTAIS ENFIN LUI, lui tout entier, tel un liquide contraint d’occuper servilement le contenant qui l’héberge, à la suite d’un tour de passe-passe dont il aurait été difficile de dire qui en serait, à terme, de lui ou de moi, la victime ou le profiteur, qui s’en sortirait le mieux une fois la stupéfaction tarie, le miracle épuisé ; » ou encore (cinquante-deux pages plus tôt) : « DE TOUTES LES FAÇONS D’EN FINIR, la défenestration est sans doute la solution plus radicale et la plus géométrique ; une révérence verticale dont la simplicité relève d’une telle évidence que la mort, ainsi chorégraphiée, semble presque se parer de désinvolture, anéantissant nos ultimes instants avec une économie de mouvements qui force l’admiration ; » ce qui nous rappelle quelque chose. Je me promène en zigzag dans les quatre parties de ce volume, certes bref, mais plutôt dense : « MA MÈRE VENAIT DE MOURIR […] » / / « ENFIN J’ÉTAIS MON PÈRE […] » / / « GEORGES ALEXANDRE avait été arrêté et torturé par la Gestapo alors qu’il avait à peine quinze ans ; » / / « […] découvrant soudain mon livre d’enfance préféré, un poche usé et maltraité intitulé Les Malices de Plick et Plock, qui m’avait toujours fasciné pour de nombreuses raisons, la moindre n’étant pas que l’auteur signait son livre d’un simple prénom – Christophe ::: qui se trouvait être également le mien ; » De crématorium en maison de retraite, de chambre d’enfant en grenier, quelques éclats d’un lointain proche se sont déposés au jour le jour comme autant de cailloux taillés dans le vif, au sujet desquels, en Petit Poucet enquêteur, j’ai modestement déposé quelques indices dans les sentiers du Terrain vague, afin que de futur(e)s lecteurs et lectrices se frayent un chemin, non sans se perdre, mais en y éprouvant quelque plaisir. Ces indices sont bien entendu bien peu de chose, car il manque le meilleur, le plus savoureux, le plus effrayant, le plus drôle, le plus féroce, le plus entraînant, le plus troublant, le plus partageable, même si aux antipodes de notre « vécu ». C’est ainsi : le montage continue, à la recherche d’une forme de resserrement plutôt que de bavardage, sans autre but que de faire passer ce qui échappe à tout enfermement, par la voie des rythmes, donc des silences – et des non-dits.

2. 2025 est non seulement un carré parfait (452), mais aussi la somme des neuf premiers nombres cubiques : 13 + 23 + 33 + 43 + 53 + 63 + 73 + 83 + 93. Nous sommes le 2 janvier et les effets de la tempête intérieure de la nuit de Noël se font encore sentir. Sentiment de vide après nettoyage, et peu de désir de se lancer dans de longues randonnées par temps humide, sous un ciel sempiternellement gris. L’hiver est bien là, mais comme la mélancolie perdure, autant relire un ouvrage d’automne (en réalité paru à la fin de l’été dernier, mais découvert un peu plus tard) en commençant par en relever l’incipit « C’était comme si tout le monde avait fait la fête sauf elle » qui me renvoie à mes années de jeunesse où, dans les soirées prétendument festives, je n’arrivais à articuler trois mots, entre deux silences, qu’aux filles qui se tenaient dans la pénombre, à l’écart du dancefloor.

Ce livre, c’est Aucun respect d’Emmanuelle Lambert (chez Stock). J’ai déjà noté, et par deux fois, à quel point il m’avait intrigué, avant d’exprimer après lecture mon regret de n’avoir pu réagir à parution. En principe, je me contrefiche de l’actualité – ou plus précisément, je ne lui accorde pas la priorité – car les seuls ouvrages qui comptent, me semble-t-il, ce sont ceux qu’on a envie de relire. Et justement… Comme on a déjà pas mal parlé de celui-ci (de manière parfois désobligeante, soit envers l’autrice, soit envers certains des personnages, et principalement le couple Robbe-Grillet) ; comme on a eu l’occasion d’écouter plusieurs fois son autrice à la radio, je pense qu’on peut se dispenser de résumer ce « roman » qui, comme les meilleurs de ses contemporains, en est un sans en être un, et nullement « à clef » – le décryptage des patronymes étant simultanément aisé pour « qui sait » (comme c’est mon cas, même si je me fiche royalement des intrigues en cours à l’Imec, et plus généralement de toute forme de hiérarchie en usage dans le monde de la culture), et non obligé pour « qui ne sait pas », car ce n’est pas ce « savoir-là » qui rend cette histoire en 36 assez brefs chapitres – et sans temps mort – vivante. Si certain(e)s ont décroché, ou se dont égaré(e)s, c’est qu’ils ou elles ne l’ont pas prise pour ce qu’elle est : la mise à nu – drôle, souvent ironique, et surtout touchante – d’un apprentissage du « pas de côté ».

Je ne peux éviter de remarquer qu’Emmanuelle Lambert est née l’année-même où j’ai fait connaissance de Claude Ollier, qui fut longtemps un ami proche d’Alain Robbe-Grillet : de 1943 où ils se sont rencontrés dans le cadre du Service du Travail Obligatoire à Nuremberg, au milieu des années 1960 où ils ont commencé à sérieusement diverger, jusqu’à en arriver à ne plus s’adresser la parole. Ces deux écrivains ont beaucoup compté pour moi ; mais, si j’ai été passionné par l’évolution du premier (au fur et à mesure qu’il perdait des lecteurs à cause de sa trop grande exigence), j’ai pris progressivement une certaine distance avec celle du second (que je n’ai d’ailleurs jamais cherché à rencontrer), sans pour autant abandonner de suivre ses « nouveaux » opus, en contrepoint des péripéties amusantes de son personnage public (plus attiré par la lumière que son ancien ami). À l’automne 2019, au moment où je travaillais avec Benoît Peeters à l’établissement d’un ouvrage posthume de Claude Ollier, Ce soir à Marienbad et autres chroniques cinématographiques(Les Impressions nouvelles, 2020), ce dernier (rebaptisé Eloi dans Aucun respect) m’avait offert Mon grand écrivain, le premier livre d’Emmanuelle Lambert dont il avait été dix ans plus tôt l’éditeur, toujours aux Impressions nouvelles. Je l’avais aussitôt dévoré, et trouvé fort plaisant par sa concision et la précision de son écriture. Quand j’ai enfin eu Aucun respect entre les mains, je me suis demandé s’il en proposait une extension, et n’ai pas été déçu de m’apercevoir très vite que oui et non ; car le « grand écrivain », même s’il est encore au centre de l’affaire, ne monopolise pas en permanence l’attention, tant de la jeune femme chargée de ses archives que des lecteurs et lectrices d’aujourd’hui. Le projet est incontestablement plus personnel, et aussi – ce qui n’est pas incompatible – plus universel.

Ce qui me plaît (notes rapides) : l’autoportrait de celle qui portraitise si bien celles et ceux qu’elle croise, sa liberté de ton, le fait qu’elle puisse se faire reprocher de n’avoir « aucun respect » alors qu’elle est bien plus respectueuse de ce qui est juste et beau que les membres les mieux établis du milieu qu’elle fréquente professionnellement – et parfois amicalement. Il y a beaucoup de tendresse, mâtinée de cet humour qui lui est bien accordé, et de lucidité dans cette réécriture fictionnelle, et indissociablement documentaire, d’un parcours singulier – ou pour le moins imprévu : voué au hasard, donc à la chance qui permet de naviguer sans s’abîmer – où elle se montre attentive, efficace, indispensable, sans jamais en tirer une vaine gloire. « Elle » accomplit jour après jour son travail, avec pour le meilleur quelques rassemblements bienvenus (comme Le Voyageur chez Bourgois en 2001) ou une exposition « à l’Abbaye-aux-Dames, à Caen, du 2 mai au 25 juin 2002 » (Alain Robbe-Grillet, le voyageur du Nouveau Roman, accompagnée d’une chronologie illustrée, cosignée avec Olivier Corpet, aux éditions de l’Imec). La force de la narratrice se révèle dans ce mix assez étonnant de disponibilité, parfois empreinte de candeur, et d’intelligence critique : car, ne se laissant jamais faire, elle a du répondant. Un des chapitres les plus jouissifs d’Aucun respect est celui où, au moment où se projette la publication d’Une Histoire sentimentale d’Alain Robbe-Grillet (effective en 2007 chez Fayard), se sentant « incapable de lui expliquer en quoi elle n’était pas d’accord avec lui, et tout à fait agacée de sa propre impuissance, elle s’était dit que, la fin justifiant les moyens, il fallait l’attaquer avec les seuls arguments qu’il pouvait recevoir. Elle avait dégainé. Ce texte n’était pas écrit. C’était à peine du Robbe-Grillet. Il avait une œuvre, ça n’en était pas digne. On avait le droit absolu de tout écrire ; on n’avait pas le devoir de tout publier. » Oui : pas écrit. De la littérature de contenu ! Et de plus, navrant… C’était peut-être la rançon de cette fameuse vaine gloire : finir ses jours, un pied à l’Académie Française (même sans épée, ni discours officiel en poche), et l’autre dans le chaudron infâme où s’entretient une soi-disant force subversive, jouant ainsi avec ce qui est à la fois un leurre et un reniement du projet initial, né dans la débâcle.

Emmanuelle Lambert raconte son histoire avec, sans oublier d’écrire – de travailler l’écriture en gommant toute trace de labeur ; d’où ces chapitres resserrés, sans graisse, ni afféterie, avec juste ce qu’il faut de piment pour corser l’affaire. Elle arrive même à nous faire aimer l’animatrice d’un petit théâtre érotique (qui m’a toujours paru plus empesé, conservateur, que « libérateur ») qui trouve la jeune femme « très normale, tout de même » (rires). Hier soir, avant de sombrer dans un sommeil sans rêve, j’ai ouvert au hasard Aucun respect, me promettant de recopier le lendemain matin le passage sur lequel j’étais tombé : « Dans le train normand, le wagon fumeur était un territoire autonome, peuplé par des gens bien plus décontractés que les non-fumeurs. Ils parvenaient à respirer un air uniformément gris qui lui donnait la nausée. À chaque trajet, elle y faisait pourtant une apparition, fumait à toute vitesse, et rejoignait les places occupées par les personnes sérieuses. / Le soir, après sa visite chez les fumeurs, elle était retournée s’asseoir face à Joseph qu’elle avait décidé d’enfoncer dans la solitude pendant toute la durée de leur retour à Paris. Il avait mis cette bouderie sur le compte de la fatigue. Ils le disaient souvent, avec le Chef, ils n’avaient jamais vu quelqu’un avoir autant besoin de sommeil. On aurait cru qu’ils parlaient d’une forme de vie primitive. »

Dix-sept ans ont passé depuis qu’Alain Robbe-Grillet n’est plus. Qui se lance aujourd’hui à l’âge de dix-sept ans dans la lecture de La Jalousie ou de Dans le labyrinthe ? Je les ai relus récemment, avec bien plus de plaisir qu’à première lecture ; ce qui n’est pas le cas, sauf exception, avec les livres suivants, assez inégaux, que je garde cependant en bonne place dans ma bibliothèque, afin de pouvoir les rouvrir sur un coup de tête (avec parfois de belles surprises). Je me demande du coup si ce « roman » à la frontière du récit et du témoignage (ni autofiction, ni essai), en recherche de vérité et manifestant de subtils « pas de côté » (l’apprentissage a porté ses fruits), aura le pouvoir de relancer l’attention sur ce qui résiste du corpus des écrits – tout compte fait peu envahissants, du moins en volume – de celui qui n’a jamais détesté être affublé du sobriquet « Pape du nouveau roman », malgré l’époque et les sinistres revanchards qui l’animent. Un des mérites d’Aucun respect est d’apporter un son de cloche différent, bien moins monophonique que celui des histoires officielles, des théories dogmatiques et des souvenirs rapportés par les gardiens du temple. En ce qui me concerne, je n’en resterai pas là, me mettant en quête d’autres livres d’Emmanuelle Lambert, tel Giono, furioso, trouvé par hasard et aussitôt acquis, peut-être parce à cause de mon ignorance au sujet de celui qui fut sur le tard le cinéaste de Crésus, film que Claude Ollier appréciait (j’ai hérité d’une partie de la bibliothèque du camarade de jeunesse de l’auteur des Gommes, dont le volume I des Œuvres cinématographiques de Giono – il n’y a malheureusement pas eu de volume II – publiées par Jean Narboni dans la même collection des Cahiers du cinéma pour laquelle Ollier a composé Souvenirs écran) : « Tout se mêle et tout est flou, il faut fermer les yeux pour y voir clair, pour trouver la dernière image, celle qui reste une fois qu’on a tout replié. »

3. La Vache qui rit ou Gédéon étant gravés dans les mémoires depuis des générations – mais pour combien de temps ? –, tout le monde connaît Benjamin Rabier (1864-1939). Les éditions 2024 (rebaptisées 2042 depuis le 1er janvier 2025), associées à la BnF, ont publié en novembre dernier une superbe anthologie de planches de bandes dessinées de celui qui fut selon Guillaume Apollinaire (dans sa préface au catalogue de l’exposition « Benjamin Rabier, aquarelles inédites » en 1910) le « plus spirituel de nos animaliers ». Antoine Sausverd, dont nous sommes heureux de retrouver la plume bien accordée à un sens aigu du graphisme des pionniers de la bande dessinée (souvenons-nous de son indispensable étude sur André Daix, le père du Professeur Nimbus, parue chez PLG en 2023), est le maître d’œuvre de ce livre de grand format 27 x 36,5 cm, intitulé Le ver de terre amoureux d’une étoile et autres bandes dessinées (1895-1922).

« Pour composer cet album, il a fallu choisir parmi les 1600 histoires en images que Benjamin Rabier a publiées au cours de sa productive carrière » écrit Antoine Sausverd, ajoutant que l’on peut « retrouver l’inventaire de toutes ces pages actuellement recensées et parues dans la presse et dans les imageries enfantine entre 1890 et 1924 » sur son site Töpfferiana, avec pour la plupart d’entre elles, un version numérisée consultable en ligne. Cette suite de planches, composée selon cinq parties (I. La vie des bêtes / II. La vie des hommes / III. Trucs et astuces / IV. Blagues et bons tours / V. Accidents et catastrophes), bénéficie d’une longue préface (Des hommes et des bêtes en cases). Sausverd y met en évidence le fait que « ce qui prévaut toujours chez Rabier, c’est l’humour, et le dessinateur est prêt à tout pour faire rire, n’hésitant pas à infliger à ses personnages, animaux comme humains, un large échantillon de souffrances. […] Dévorées, ébouillantées, écrabouillées, explosées, finissant en pâté ou en fourrure, les bêtes connaissent parfois une fin violente. Si Rabier donne à ses animaux le rire et la parole, il ne les préserve pas des pires travers humains, comme la cruauté et le sadisme. » Inventeur d’une forme de « ligne claire », en un temps où on préférait parler d’histoires en images, il a le génie de la composition graphique et le sens du mouvement, que ses pages soient en couleur ou en noir et blanc.

Le ver de terre amoureux d’une étoile et autres bandes dessinées © Benjamin Rabier, éditions 2024 : BnF

Il est intéressant d’apprendre que – « les modestes moyens en ses parents l’obligeant à travailler dès ses quinze ans malgré l’obtention d’une bourse scolaire » – Benjamin Rabier est un autodidacte ; qu’il a trouvé son style en reprenant notamment Daumier, tirant profit d’inévitables « fautes de copie » – de « pas de côtés » trahissant sa personnalité – tout en restant fidèle à l’esprit satirique et humoristique des périodiques où il n’a cessé de publier sans forcément en vivre à ses débuts (il a tout d’abord été fonctionnaire aux Halles de Paris, et contrôleur de billets au Nouveau Cirque où acrobates, clowns et animaux savants sont devenus pour lui une source d’inspiration.) De la vie des bêtes (bien avant Reiser) à celle des hommes, Rabier trame des histoires décalées et tisse des liens improbables, mais toujours logiques, par les vertus conjointes du trait et du langage articulé.

Le ver de terre amoureux d’une étoile et autres bandes dessinées © Benjamin Rabier, éditions 2024 : BnF

Inutile d’en rajouter côté commentaire : continuer plutôt l’exploration de ce qui anime ces soixante-douze planches superbement imprimées. Et en choisir une dernière avant de prendre congé.

Le ver de terre amoureux d’une étoile et autres bandes dessinées © Benjamin Rabier, éditions 2024 : BnF

(à suivre)

Claro, Des milliers de ronds dans l’eau, Actes Sud, janvier 2025, 176 p., 19 €
Emmanuelle Lambert, Aucun respect, Stock, août 2024, 234 p., 20 €
Benjamin Rabier, Le ver de terre amoureux d’une étoile, Éditions 2024/BnF, novembre 2024, 96 p., 35 €