Louise Chennevière, sortir de la zone dangereuse (Faire la peau)

Si comme l’écrit Adrienne Rich dans La maternité obligatoire, notre « expérience unificatrice, incontestable et commune à toutes et tous » est d’être né.e d’une femme, la relation entre une mère et sa fille n’en demeure pas moins distincte de celle qui lie une mère à son fils, toujours teintée d’ambivalence, pour le moins. C’est cette zone dangereuse de la relation entre une mère et sa fille que Louise Chennevière explore dans son quatrième roman, Faire la peau, paru aux éditions P.O.L. Ce n’est pas la première fois qu’elle accorde aux personnages féminins, et maternels, une attention particulière, depuis son premier livre, Comme la chienne, paru en 2019. Sauf que dans Faire la peau, les choses se précisent.

Une seule mère, une seule fille, dans un face-à-face qu’il faut dynamiter. C’est du moins la seule chance de survie de la fille, la narratrice, qu’on associe aisément à l’autrice dès le début du livre. La rupture dans Faire la peau est en effet une question de vie ou de mort. À partir d’un fantasme, avoué dès la première phrase du roman, alors qu’on le considère comme inavouable (et pourtant tellement répandu), le désir de la mort de la mère, Louise Chennevière déplie l’histoire de cette jeune femme prise dans des liens profondément douloureux, parce que faits de désamour et de domination maternels, mais pourtant indémêlables. Comment en effet se sortir du lien à la mère, qui incarne (certes d’une manière bien différente que le père) l’image d’une structure familiale qu’il faut protéger et maintenir à n’importe quel prix ? Or ce sont les enfants qui paient le prix de cette sacralisation de la famille, instance supérieure à toutes. Et c’est systémique. Car les enfants, et le roman de Louise Chennevière le montre avec beaucoup de justesse, sont livrés aux adultes qui les élèvent (où la mère occupe encore une place de choix) sans aucun moyen de défense physique ni psychique, ce qui est le cas de la petite fille de Faire la peau. Plus encore, elle devient le soutien maternel, tant elle adhère à sa violence, naturellement incapable de mettre à distance le débordement des affects maternels, poussant « sous le sceau d’une malédiction, contre elle ». Situation intenable de cette enfant décrite par la narratrice : « toute mon enfance coincée entre ce ne plus vouloir te voir et ne pas vouloir te perdre, entre ne plus vouloir que tu me touches et ne pas pouvoir renoncer à toi. » Mais l’enfant grandit et parce qu’elle a pu, malgré les violences subies, conserver une part de soi, préserver par miracle un territoire intact, elle est une rescapée de ce que hell books appelle le « terrorisme intime », expression on ne peut plus juste pour désigner ces mécanismes de violences intrafamiliales. C’est aussi la beauté de ce livre : bien que la narratrice soit socialement située, le propos parle à toutes et tous tant il touche un noyau commun, sans classe ni couleur. Et cette générosité naît évidemment de la dimension littéraire du texte.

En effet, la narratrice l’explique assez tôt dans le livre, pour se dégager de cette zone dangereuse, il faut s’attaquer à la mythification de l’amour maternel, sur laquelle reposent bon nombre de mécanismes d’oppression. Quoi d’autre alors que l’écriture pour pulvériser cette fiction, dont chacune et chacun se gargarise, celle de la bonne mère qui forcément, aime son, voire ses enfants, d’un amour total, naturel et inconditionnel ? Même si la littérature n’a pas toujours représenté la mère comme cette figure d’amour et de bienveillance, notamment dans la mythologie, mais aussi dans les contes, ou encore dans certains romans bien plus récents comme Vipère au poing d’Hervé Bazin, où la mort de Folcoche sonne comme une possible émancipation, la fiction est bien ancrée, comme si rappeler qu’une mère peut se révéler d’une rage follement destructrice à l’égard de sa fille pouvait contredire la nécessité de dénoncer avant tout les violences patriarcales. Mais qui dit que la violence maternelle qui déferle sur la fille est étrangère à la question de la domination patriarcale ? Le livre de Claire Richard, Pardonner à nos mères, paru il y a quelques mois aux éditions Les renversantes offre une analyse éclairante de ces liens que Louise Chennevière mentionne aussi. Pourtant, si les mères sont bien « les garde-chiourmes de l’ordre patriarcal », qu’elles « regardent les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas », il n’y a aucune raison pour que les filles continuent de consentir à la reproduction de la domination. Et alors il faut tuer la mère. Refuser l’héritage. Et la mère de Faire la peau aurait mieux fait d’y renoncer pour ne pas ravager sa fille. Car l’héritage est si lourd à porter qu’il semble presque impossible à la mère de ne pas s’en délester par la violence sur celle qui arrive. Ce que Louise Chennevière refuse net. L’acte de rupture n’est ni règlement de comptes ni rancœurs mal digérées, il relève de la survie. Et c’est bien mal comprendre la dimension vitale de la littérature que de ne pas voir que cette survie passe par la création. C’est aussi ce qu’explique Laetitia Faure dans Possédés, cette nécessité, à la naissance de sa fille, de rompre avec sa famille pour protéger le futur, rupture qui passe aussi par l’écriture.

Faire la peau se lit d’une traite, dans une sorte d’urgence probablement impulsée par le sentiment d’urgence qui émane du livre lui-même, et dont l’écriture de Louise Chennevière témoigne : le rythme des phrases, la ponctuation qui crée des effets de rupture, l’ajout de notes de bas de pages qui rendent visibles les différentes strates du texte, autant d’éléments qui font partie du travail de rupture. Pour rompre avec sa mère, ce qui est généralement mal vu, déconsidéré, suspect – comment peut-on ne plus parler à sa mère, à celle qui nous a donné la vie et qui pourrait donc la reprendre (argument utilisé par la Médée d’Euripide) – il faut cet élan de colère qui enfin ne se retourne pas contre soi mais se transforme en énergie féconde, celle de l’écriture par laquelle la rupture avec la figure maternelle, véritable « opération chirurgicale », est enfin possible.

Le livre devient alors l’espace de reconstruction d’une histoire qui était forcément incomplète, car à la violence de la mère, aucune réponse de la petite fille n’était possible. Mais aujourd’hui, la parole est désormais acquise. Dans un travail littéraire là encore remarquable, Louise Chennevière fait entendre la voix de la mère, ses insultes, ses humiliations, et dans une certaine mesure sa folie narcissique et perverse, à laquelle, enfin, il est possible de répondre. C’est par cette reconstruction que la rupture devient possible et que, de manière peut-être paradoxale, elle se fait aussi déclaration d’amour : « Parce que je sais, ce que tu n’as jamais voulu savoir toi, ce que tu m’as toujours refusé, je sais que je t’ai tellement aimée, autant qu’une enfant peut aimer sa mère, et que j’aurais tout fait, tout, pour avoir ton amour en retour. » Les adieux sont nécessaires mais ils sont déchirants, (ce mot, « maman » qu’on ne prononcera plus, « maman, c’est la dernière fois ») ne peuvent avoir lieu que dans l’écriture, dans le roman qui inscrit cette déchirure comme acte. C’est bel et bien là aussi que Faire la peau est un magnifique texte sur la puissance de l’écriture et de la littérature.

Louise Chennevière, Faire la peau, P.O.L., 288 p., 21€