Guy Bennett : « La réflexion sur la pratique d’écriture est pour moi très importante »

Guy Bennett © Jean-Philippe Cazier

Écrivain, poète, traducteur nord-américain, Guy Bennett vit à Los Angeles où il enseigne au Otis College of Art and Design.

Son écriture très singulière implique des contraintes et choix formels qui ouvrent le livre à de nouvelles possibilités et à de nouveaux objets. La singularité de cette écriture étant aussi qu’elle se déploie autant en anglais qu’en français.

Entretien de Guy Bennett avec Andrea Inglese.

Comment tu te définis ou comment tu définis ton travail d’écriture ? Le terme « poète » te convient ? Et surtout, le terme « poésie », et le genre « poésie », tu trouves qu’il est approprié pour signaler ce que tu fais ? La question peut paraitre bizarre, mais tu sais qu’en France Gleize, par exemple, a parlé de « post-poésie » ou de « prose en prose ». En Italie, certains auteurs préfèrent parler d’« écriture de recherche », d’autres veulent préciser qu’il s’agit, dans leur cas, de « poésie expérimentale ». Tout cela résonne avec le milieu de la poésie aux USA, ou il résonne en tout cas avec ta manière de concevoir le travail d’écriture ?

Ces questions ne me paraissent aucunement bizarres, car elles émanent d’une réflexion sur la poésie, sujet qui m’intéresse et m’importe.

Personnellement, je ne me dis pas poète – je me sentirais légèrement gêné, même si je n’ai rien contre cette étiquette et trouve qu’elle peut très bien s’appliquer à moi –, je me dis plutôt écrivain et traducteur car je n’écris ni ne traduis pas que de la poésie. Quant à mes livres les plus récents, ceux publiés depuis 2018, je les qualifie d’ouvrages de non-poésie, ou encore d’écrits à proximité de la poésie – poetry adjacent writings – car ils me semblent plus proches de la poésie que d’autres formes littéraires, du romanesque ou du drame, sans être stricto sensu de la poésie.

Pour ce qui est des autres étiquettes que tu soulèves, on dit bien experimental poetry aux É.-U. – on disait aussi innovative poetry, mais j’ignore si cette expression est toujours d’actualité – pour qualifier une « écriture de recherche », phrase qui ne se dit pas par contre. Je repense à Picasso qui rejetait l’idée de recherche en art en disant, « Je ne cherche pas, je trouve ». Pour revenir un instant à experimental : pour Burroughs, ce mot signifiait une activité qui était à faire plutôt qu’à être débattue pour voir ce qu’elle donnerait, à la manière d’une expérience scientifique, alors que pour Cage il indiquait une activité dont le résultat ne pouvait pas être connu en avance. Ces deux définitions me paraissent convenables pour le type de poésie dont on parle mais aussi pour ce que j’écris. Et enfin, pour joli que soit le terme « post-poésie », je le trouve problématique, pour la même raison d’ailleurs que celui de « postcolonial » – le colonialisme n’a jamais fini, et la poésie non plus.

Il y a une lignée ou une famille d’auteurs ou peut-être même un courant dont tu te sens proches ou qui a été vraiment important dans ton apprentissage poétique ? Et aujourd’hui, tu te perçois comme un électron libre ou tu plutôt en lien avec un projet collectif de type littéraire ?

Il y a certainement des courants / mouvements / écoles – même beaucoup – qui ont influé sur le développement de ma conception de la poésie comme sur ma pratique d’écrivain, mais ils ne viennent pas tous du milieu littéraire : l’ukiyo-e, l’art conceptuel des années 60, la musique minimaliste états-unienne et le cinéma structurel de la même période, certains mouvements et courants néo-avant-gardes des années 50 et 60 – dont Fluxus, poésie concrète, etc. –, l’Oulipo, et j’en passe. Quant aux auteur.e.s / artistes / compositeurs qui ont compté pour moi, elles.ils ne sont pas moins nombreux : Borges, Brakhage, Cage, Lispector, Mingus, Monk, Pessoa, Ponge, Reich, Sandri, Satie… La liste est longue ! Celles.ceux qui voudraient en savoir plus pourraient consulter mon livre Remerciements, où justement j’évoque ma dette envers tous ces braves gens. Je suppose que le fil conducteur qui les relie toutes.tous est une attitude / démarche créatrice à la fois conceptuelle, formalisante, ludique, et néophilique, qualités que j’estime et auxquelles j’aspire dans mon travail.

En ce concerne la perception que j’ai de moi-même dans tout cela, ce serait effectivement celle d’un électron libre. Je n’ai jamais fait partie d’un groupe littéraire, même si je me sens parfois proche de certains – de l’Oulipo, par exemple.

À quelle échelle peut-on exister en tant que poète aux USA ? Je veux dire par là : on est d’abord un poète de Los Angeles ? Un poète californien ? Ou, dès qu’on a quelques publications, on accède à un champ littéraire « fédéral » ? Ce n’est pas une question sur le niveau de célébrité d’un poète, mais sur la manière dont s’organise la circulation des livres de poésie, des occasions de lectures et rencontres, dans un si grand pays comme les États Unis.

Je dois préfacer ma réponse à ces questions en disant que je me suis plus ou moins désengagé du milieu de la poésie aux É.-U. / de la poésie anglophone, et cela depuis une dizaine d’années, au moins en tant que participant-producteur – je la lis toujours, je l’enseigne, je relis les manuscrits de certains ami.e.s et parfois je la traduis, mais je ne publie plus dans ce pays / dans cette langue. Je ne peux donc pas dire que mon opinion soit toujours d’actualité et il faut donc prendre mes commentaires avec un grain de sel poétique.

Du temps où j’étais actif ici, des premières années 1990 jusqu’en 2015 à peu près, il semblait y avoir de nombreux « pôles » de poésie : New York, San Francisco, Los Angeles, Chicago, et un peu plus tard Minneapolis. Il y en avait d’autres qui s’étaient formés autour de certaines universités ayant un programme de création littéraire – à Iowa City, à Boulder, à Providence, à San Diego, par exemple. Certain.e.s poètes étaient associé.e.s à ces villes, la poésie qui s’y écrivait avait souvent un certain « parfum » et s’y trouvaient des institutions – tels le Poetry Center (San Francisco), la Poetry Foundation (Chicago), Poets House (New York) – ainsi que d’autres endroits qui paraissaient moins institutionnels – Beyond Baroque (Los Angeles), le Poetry Project (New York), Small Press Traffic (San Francisco), – où se tenaient lectures / rencontres / d’autres événements autour de la poésie. Il y avait également des reading series bien connues et la plupart du temps organisées par des poètes dans diverses villes et qui avaient lieu dans des cafés, des bars, des galeries, même chez des particuliers. On assistait aux événements qui se produisaient dans sa ville et dans les villes pas trop lointaines ; si on devait se rendre dans telle ou telle autre région ou ville on pouvait toujours chercher à y faire une lecture et / ou à rencontrer les poètes qui y vivaient. Et puis il y avait les revues de poésie, les publications des small presses – et pour rappel small n’a rien de péjoratif dans ce contexte, il veut dire simplement non commerciales –, et les anthologies, la plupart du temps fondées / dirigées / créées par des poètes elles.eux-mêmes, qu’on lisait et auxquelles on contribuait. Tout cela faisait que poésie – et poètes – circulai(en)t pas mal et se faisai(en)t connaître à l’échelle du pays.

Aujourd’hui, bien sûr, les choses sont plus faciles avec Internet et tout ce qui s’y trouve en matière de poésie : revues et archives, sites web des éditeurs et des poètes elles.eux-mêmes, blogs littéraires, réseaux sociaux, enregistrements de lectures sur YouTube, etc. Je n’oublie pas pour autant les librairies, bien qu’assez rares soient celles ayant un bon rayon de poésie. Il y en a quand même deux pas loin de chez moi ; j’y vais régulièrement pour faire les étagères et j’y découvre toujours des choses.

Une question sociologique. Est-ce que tes parents avaient fait des études universitaires ? Tu as pu jouir d’un certain capital symbolique, pour reprendre le concept de Bourdieu ? La culture était importante pour ta famille ?

Mes parents n’ont pas fait d’études universitaires en fait ; comme beaucoup d’États-Uniens de leur génération, il se sont mariés peu après le lycée et ont aussitôt fondé une famille. Mon père – que je n’ai jamais vraiment connu, il est parti lorsque j’avais six ans – travaillait dans un supermarché et ma mère était femme au foyer, élevant seule leurs trois fils. Pour ce qui est de la culture : les émissions de télé du moment, les films grand public, les tubes qui passait à la radio, etc., constituaient la seule culture que moi j’ai connue en grandissant. On n’a jamais mis les pieds dans un musée d’art / une salle de concert / un théâtre, et je n’ai aucun souvenir d’avoir jamais discuté de livres en famille, à moins que ce ne soit de livres de classe au moment des devoirs, et encore…

Nous les poètes – je parle surtout par rapport à la France et l’Italie – on aime bien souligner, de manière plus ou moins justifiée, une dimension politique de notre art. Cette dimension existe pour toi ? Pourrais-tu l’expliciter ? Si elle existe, elle trouve son terrain plutôt dans le choix des sujets, des formes, d’une posture générale vis-à-vis des institutions littéraires : édition, université, critique, bourses, etc. ?

Lorsque j’avais dans les 20-30 ans, j’avais du mal à concevoir une littérature / une poésie politiques autres que celles qu’on pourrait qualifier d’engagées, c’est-à-dire qui traitent de plain-pied les questions socio-politiques, et celles-ci m’intéressaient moyennement. Aujourd’hui, je considère que cette estimation témoignait d’une ignorance, et avec elle d’un manque d’imagination et de compréhension, peut-être même de courage, de ma part. Ce n’est que plus tard – autour de la quarantaine, je dirais – que j’ai compris qu’il y avait d’autres manières plus nuancées et subtiles d’aborder ces sujets en poésie.

Je m’en suis rendu compte alors car je cherchais désespérément à le faire moi-même. J’ai eu 40 ans en 2000 ; le 11 septembre 2001, il y a eu les attaques qu’on connaît, et puis les représailles états-uniennes qui ont suivies et qui n’ont jamais fini jusqu’à ce jour : je tape ces mots le 7 avril 2026, le président de mon pays ayant menacé d’« anéantir une civilisation entière » aujourd’hui-même en Iran, si les dirigeants de ce pays ne s’abaissent pas devant lui. Je ne pouvais pas ne pas vouloir en dire quelque chose dans les textes poétiques que j’écrivais alors, mais la poésie telle que je la pratiquais en ces temps-là ne me le permettait pas – ou, pour le dire plus exactement, moi j’étais incapable de voir comment je pouvais m’exprimer sur ces sujets en écrivant des poèmes comme je faisais avant.

Après plusieurs années de tentatives qui n’ont rien donné, j’ai trouvé une façon d’aborder les questions socio-politiques qui me concernaient dans une poésie qui me ressemblait et qui me paraissait digne de ce nom. Au début, et même encore aujourd’hui, il s’agissait plus d’une approche que de sujets ou de formes spécifiques, et elle consistait principalement en l’emploi de la citation – pour montrer qui a dit quoi et quand –, ainsi que de l’ironie – pour révéler, si ce n’était pas évident, ma position vis-à-vis de ces choses –, mais aussi je faisais souvent référence à des événements / lieux / dates spécifiques, pas seulement pour en discuter dans le concret, mais aussi pour qu’on ne les oublie pas.

Face aux basculements d’ordre géopolitique accélérés sous le mandat de Trump, mais déjà évidents avec le massacre des Palestiniens et la destruction de Gaza après l’attaque du 7 octobre 2023, as-tu senti l’exigence de t’exprimer ou d’agir sur le plan politique ? Cela vaut aussi pour l’impact que la politique intérieure du nouveau président a eu pour les citoyens américains et particulièrement pour ceux qui sont actifs dans le milieu culturel et littéraire.

Ce que j’ai surtout ressenti, c’était la déprime / le dégoût / la colère. Face aux situations que tu évoques et qui chaque jour empirent, je me sens écrasé et franchement sans espoir, tant notre système politique est corrompu et l’opposition impotente ; j’ai l’impression d’être incapable de faire quoi que ce soit sinon d’attendre les prochaines élections – si toutefois elles ne sont pas annulées – pour tenter d’affaiblir l’administration actuelle et de freiner si possible ses politiques désastreuses, l’intérieure comme l’étrangère. Je ne l’aurais jamais cru possible, mais en tant que pays on a choisi d’avoir un gouvernement encore plus odieux, hypocrite, cruel, et dangereux que celui d’il y a 25 ans, qui semblait quand même un nadir. Pour paraphraser le président d’alors, George W. Bush, qui semble bien prescient aujourd’hui : il ne faut jamais sous-estimer les É.-U., ni oublier qu’il y a des millions d’États-Uniens qui soutiennent le président actuel et qui approuvent ses actions. C’est plus que désespérant.

Qu’est-ce que tu penses de la critique littéraire ? Est-ce que tu lis des articles ou des livres de critiques littéraires ? Il y a des auteur.es qui sont pour toi important.e.s dans le passé ou dans le présent ? Et plus en général la réflexion – la « théorie » – sur sa pratique d’écriture est pour toi importante ?

J’aime beaucoup une certaine critique littéraire – celle qui traite des idées qui sous-tendent les livres et qui s’intéresse plus au fonctionnement de l’œuvre littéraire et de l’écriture qu’au sens de tel texte ou qu’à l’histoire de tel groupe ou mouvement. Des auteur.e.s de ce genre que je (re)lis avec plaisir : Barthes, Benjamin, Chklovski, Genette et, pour moi une découverte plus récente, Josefina Ludmer, dont le concept des littératures post-autonomes m’a permis de mieux comprendre quelque chose que je sentais mais pour lequel je n’avais pas encore de mot / de base théorique. Ce sont des écrivain.e.s qui écrivent sur la littérature et la société, plutôt que des critiques littéraires à proprement parler. Et comme tu l’as deviné sans doute, la réflexion sur la pratique d’écriture est pour moi très importante, comme en témoignent tous mes livres publiés en France. C’est en fait le sujet véritable de la plupart d’entre eux – en tout cas de Ce livre, Œuvres presque accomplies, Remerciements, et En exergue – comme de ceux à venir : Afficher la source et Autre chose que des notes, le premier paraissant chez RRose Éditions cet automne, et le second aux éditions L’œil ébloui dans la collection Perec 53 en 2028 ou 29.

Quel rapport as-tu avec cette altérité linguistique et culturelle représentée par la France, pays où tu publies et où tu es traduit ? De plus, tu traduis des auteurs français en anglais. Et dernièrement tu écris même en français – je pense à ton dernier livre En exergue, sorti aux éditions Lanskine.

Mon rapport avec la France… Eh bien, à 20 ans j’ai choisi, plus ou moins au hasard, d’étudier le français. Je ne pouvais pas prévoir que cette décision changerait le cours de ma vie, mais c’est ce qui a succédé ; j’ai fini par faire un doctorat de littérature française / ai enseigné le français à l’université pendant quatorze ans / ai épousé une Française, passant plusieurs mois chaque année en France avec elle et cela pendant une quinzaine d’années. Durant ce temps, alors que j’écrivais et traduisais aussi, j’ai pu connaître de nombreuses.nombreux écrivain.e.s français.es et francophones, me lier d’amitié avec certain.e.s d’entre elles.eux, et en 2015 publier un premier livre en France, ce pays que j’avais commencé à connaître par l’étude de sa langue quelques 35 ans auparavant. Depuis lors, j’ai sorti quatre autres livres en France / en français et qui n’ont jamais paru aux É.-U. / en anglais ; le dernier, En exergue, n’existe même pas en version anglaise – j’avais commencé à le rédiger en cette langue, mais après une dizaine de pages je suis passé en français, et l’ouvrage a trouvé son identité lors du passage d’une langue à l’autre. Mes écrits ultérieurs – une série de chroniques pour Diacritik en 2024, un texte sur certains ouvrages de Perec que je viens de mentionner, Autre chose que des notes, et un nouveau manuscrit que je rédige actuellement –, je les ai écrits / l’écris en français. Enfin, comme je l’ai dit plus haut, je ne cherche plus à publier aux É.-U. / en anglais, pourquoi continuer à écrire en cette langue ?

Je reviens à l’idée d’altérité, du moins à celle représentée par la France et la culture / langue / littérature françaises : avec le temps, elle m’est devenue une seconde nature au point où je ne la ressens plus vraiment comme altérité ou, dit autrement, elle est désormais une partie intégrante de moi / de mon identité. Par contre, l’altérité la plus prononcée que je ressens actuellement, c’est avec la société / la culture de mon propre pays, où je me sens de plus en plus out of place, out of phase, et franchement out of patience. Ce n’est pas que « je ne reconnais plus mon pays », comme certains États-Unien.ne.s le disent – au contraire : je ne le reconnais que trop bien, ses aspects belliqueux / chauvins / racistes / xénophobes faisant partie du caractère national, et cela depuis bien longtemps, peut-être même depuis le début. Si par le passé on cherchait à minimiser / cacher / parfois à renier ces qualités, aujourd’hui on les affiche ; elles occupent le devant de la scène et bon nombre de mes concitoyens s’en réclament. Il est chaque jour plus difficile de se sentir à l’aise ici, de ne pas avoir honte de ce gouvernement et de ses actions / politiques / positions répréhensibles, et de ne pas s’inquiéter du mal qu’il semble prendre plaisir à infliger au monde.

Quel type de poésie t’intéresse-t-il de lire et quel type de poésie t’intéresse-t-il de faire aujourd’hui ?

Je m’intéresse à toutes sortes de poésie : poésie lyrique, que ce soit de nos jours ou du passé, poésies « expérimentales », non-poésie / écritures à proximité de la poésie… Actuellement je suis en train de (re)lire Z/S d’Adília Lopes, l’œuvre d’Alejandra Pizarnik, celle d’Alberto Caiero [Fernando Pessoa] aussi, Whereas de Layli Long Soldier, Le noir de l’image est plus vaste que l’image de Jean-Philippe Cazier, et Recours à la nuit de Virginie Gauthier.

La poésie que j’aimerais faire… Une poésie au service de l’idée, une poésie qui remet en question la poésie / nos présupposés sur la poésie, qui traite de questions socio-politiques sans tomber dans le dogmatisme et qui reste pour autant une poésie digne de ce nom, enfin une poésie qui stimule, qui déroute, qui amuse, qui fait réfléchir. Surtout, une qui donne envie de lire et d’écrire de la poésie.

Dernière parution : Guy Bennett, En exergue, éditions LansKine, janvier 2025, 80 pages, 15€