Patrick Bouvet fait paraître aux éditions KC Oscillant sous l’arc obscur des nouveaux soleils. À cette occasion, Antoine Dufeu s’entretient avec l’auteur à propos de ses collages.
Vous avez initié en 1983 une série de collages avec voiture. Qu’est-ce qui a motivé cette pratique amplement développée depuis ?
La pratique des collages est en effet une vieille histoire pour moi, j’ai commencé au début des années 80 et je continue toujours ! Je pense en avoir un peu plus de 200 – j’en ai perdu ou détruis quelques-uns – plus quelques scrapbooks… Avec le temps, je me suis aperçu que des sujets revenaient : les mains, les corps, les machines, les mots… Les voitures/motos/vans reviennent à toutes les décennies, ce sont évidemment des machines qui font partie de notre quotidien, c’est aussi un symbole du capitalisme, et puis, durant mon enfance, mon père a souvent changé de voiture, toujours des voitures d’occasion plutôt modestes, mais cela a dû imprégner mon esprit. À chaque fois que je visionne un film français des années 60 et 70, je reconnais quasiment toutes les voitures. Certes, à l’époque il y avait moins de modèles, mais je suis toujours un peu étonné de constater que j’avais enregistré les marques, les noms et les nombres.
Quelque chose de la forme – métamorphose, déformation, transformation – semble mobilisé dans chaque collage. Est-ce le cas ? Si oui, pourriez-vous l’expliciter ?
Oui, car si je fais un collage c’est pour intervenir ! Sinon, il suffit de feuilleter les magazines auto/moto qui publient de très belles images. J’imagine que cela remonte également à l’enfance : l’impression de voir filer de belles mécaniques/créatures qui suscitent des sentiments contraires : vitesse/jouissance contre danger/peur, et aussi beauté/crash. Enfin, nous savons tout ça depuis longtemps : Futurisme italien, etc.
Les cadres sont tantôt géométriques, parfois quasi fractals, comment les dessinez-vous ?
Pour ma part, le plaisir du collage est l’improvisation du geste, du cadre. Je tente plusieurs assemblages jusqu’au moment où cela fait tilt ! Le plaisir est encore plus grand quand je fais se rencontrer un fragment d’image trouvé la veille avec un datant de 30 ans et que la magie opère ! Et j’ai le goût des choses un peu destroy, éclatées, ne respectant pas de règles – idem en musique, littérature et avec les films. Pour résumer, j’improvise, je déplace un certain temps – quelque chose de quasi physique – et puis quand je trouve alors cela devient cérébral, lent, intériorisé.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans la mécanique, présente à travers ces collages, laquelle peut être mêlée à des corps humains, qu’elle soit représentée au travers d’automobiles, de motos, de vans… ?
Là, je pense à James Ballard : mariage du corps et de la machine, du fantasme et de la technologie. Je m’aperçois que j’avais déjà lu Crash vers 16-17 ans, donc en 1978 ou 1979, avant de commencer à faire des collages. Il a lui-même fait quelques collages à l’époque.
Vous avez également fait des vidéos, que l’on peut visionner sur votre chaîne YouTube, de ces collages. À quelle fin ?
Cela fait quarante ans que j’œuvre, mais je gardais tout ça dans mes tiroirs, à quelques rares exceptions près – je pense notamment à ma résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2006. Il y a seulement deux ou trois ans que j’ai décidé de les montrer sur ma chaine YouTube. J’ai la faiblesse de croire que ça pourrait intéresser quelqu’un de voir les marges de mon travail littéraire – et puis sûrement un truc d’ego.
Dans quelle mesure ces collages mais aussi ces vidéos sont-ils et elles en relation avec votre pratique littéraire, textuelle ?
Je ne peux m’arrêter de créer, donc quand je suis en panne dans un projet littéraire, je passe à la musique ou au collage. Tout ça s’inter-alimente. Et puis cela m’a permis de cerner un peu mieux mes obsessions, mes sujets, de comprendre par où je devais passer.
En les regardant, on pourrait penser à des œuvres littéraires, artistiques ou cinématographiques. Quelles sont vos références en la matière ?
Ah, évidemment, elles sont nombreuses. Les premiers collages/assemblages qui m’ont marqué quand j’étais ado sont peut-être ceux du plasticien américain Robert Rauschenberg, et les sérigraphies de Warhol. Mais aussi les affiches déchirées de Jacques Villeglé et Raymond Hains. Ah, j’oublie les collages de journaux des dadaïstes ! En littérature, les cut-up évidemment : Burroughs et Claude Pélieu ; les poètes électriques : Michel Bulteau, Messagier, etc. Pour le cinéma, je dirais les films de Pierre Clémenti avec les surimpressions, qu’on retrouve également dans certains films de Warhol. Évidemment, j’oublie plein de choses…

À paraître le 24 septembre : Patrick Bouvet, Oscillant sous l’arc obscur des nouveaux soleils, KC éditions, 106 pages, 13,00 €