Terrain vague (79) – Romans, poésie, tango, images

Photo © Christian Rosset

Ayant passé la fin du printemps et une bonne moitié de l’été en compagnie d’Infernus Iohannes, hétéronyme d’Antoine Volodine, ou plutôt de Jean Desvignes, et bien que cette lecture ait été, de temps à autre, interrompue par un récit à paraître, ou un roman-feuilleton sorti du grenier (mais jamais par un « roman de la rentrée »), ce ne fut pas si évident de passer de Dernière livraison à La Hantise, puis de La Hantise à De l’autre côté du lac – les deux seuls ouvrages de cette rentrée romanesque reçus avant parution, l’un comme l’autre publiés aux Éditions de Minuit, un des onze éditeurs de Retour au goudron pour l’excellent Chagrins.

Leurs auteurs, Jean-Philippe Toussaint et Sylvain Prudhomme, avaient déjà publié le même jour – le 31 août 2023 – chez le même éditeur, L’Échiquier et L’Enfant dans le taxi. Je me souviens avoir alors préféré le premier, ce qui ne m’avait pas empêché de porter attention au second. Cette année, c’est le contraire : après lecture, celui de Prudhomme travaille davantage dans ma mémoire que celui de Toussaint qui est pourtant loin de s’y être effacé.

Ces deux nouveaux titres ont de plus en commun d’avoir le même nombre de pages : 288, soit neuf cahiers de 32 pages, cousus comme il se doit chez Minuit. Commençons par La Hantise, curieux titre pour le signataire de ces lignes, compositeur d’hantologies ayant tendance à mettre ce mot, hantise, au pluriel. On note au passage qu’une fois de plus Jean-Philippe Toussaint use de l’article défini, au singulier (à une exception près), pour un de ses titres – rappel : La Salle de bain, L’Appareil photo, La Réticence, La Télévision, La Mélancolie de Zidane, La Vérité sur Marie, L’Urgence et la patience, La Clé USB, Les Émotions, La Disparition du paysage, L’instant précis ou Monet est entré dans l’atelier, L’Échiquier – tous chez Minuit –, auxquels il faut ajouter La Main et le regard aux éditions Le Passage.

Troisième volume d’un cycle ouvert par La Clé USB (qui ressort en poche dans la collection « double ») et prolongé avec Les Émotions – je me souviens avoir lu le deuxième avant le premier –, La Hantise relance le « grand roman d’espionnage » impulsé par la découverte sur la moquette du bar du Sofitel de Bruxelles, après un rendez-vous du narrateur avec un certain John Stravopoulos (un lobbyiste travaillant pour une société de conseils basée à Bruxelles), de cette fameuse Clé renfermant des « milliers de données compromettant un vaste réseau de corruption international ». Cette suite au premier volume, qui peut se lire directement, nous permet de retrouver quelques personnages placés cette fois au centre de l’intrigue. Le narrateur, Jean Detrez, fonctionnaire de la Commission européenne, est un « fils de » – son père, Jean-Yves Detrez, dont le décès intervient au milieu de cette suite de péripéties en trois volumes, ayant été un important commissaire européen à la recherche, présenté comme modèle par son fils, malgré le fait qu’il ait été mêlé autour de 2010 à l’« affaire Boons-Hammersley » : « De mon père, je retiendrai la grande exigence morale, le goût des valeurs humanistes et de la démocratie. De mon père, je retiendrai la probité, la droiture et l’éthique. »

Tout ici se passe – à Bruxelles, territoire du père, de l’enfance et lieu de résidence actuel de l’auteur – dans les hautes sphères où on ne porte que du sur mesure, où l’on ne dort pas dans n’importe quelle chambre d’hôtel, où une femme, Yolanda Paul, rencontrée comme par hasard dans un train (elle avait fait une brève apparition dans La Clé USB au moment de l’embarquement du narrateur pour un vol Roissy-Pékin, dont ce dernier semble ne plus se souvenir), puis embrassée, d’abord un peu laborieusement – « Nous parlions pour ne rien faire, oui, pour retarder encore le moment de nous embrasser pour la première fois » –, avant que tous deux cèdent aux jeux de l’amour, avec un léger côté fétichiste – « Très élégante, [portant] un pantalon à pinces beige et un chemisier blanc en crêpe de Chine, dont […] la manche droite avait été recousue pour qu’elle puisse le porter fluidement avec son plâtre » – puis, au moment de passer à l’acte, plus conventionnellement attirante, selon les normes des classes élevées – « elle ne portait plus qu’une petite culotte en dentelle beige échancrée, son soutien-gorge défait, mais les bretelles toujours ajustées, une seule avait légèrement glissé le long de son épaule » – une certaine réserve, voire une forme de puritanisme, étant de rigueur (facile, en ce sens, d’associer quelques titres de l’auteur, comme Faire l’amour et La Hantise, ou Fuir et Les ÉmotionsHantise, comme déjà relevé, au singulier, alors qu’Émotions est au pluriel), alors que nous retrouvons dans les parages le personnage trouble déjà entr’aperçu, et quelques autres (tous tirés à quatre épingles), aux noms dignes d’un méchant d’Hergé.

À la fois en deuil (du père et de son couple), et combatif (contre les lobbys, la corruption, faisant cause commune avec Médiapart), le narrateur se transmute en héros paradoxal, aussi coincé que courageux. Analysant cette mutation, on pourrait s’égarer du côté de la psychologie, alors qu’on devrait plutôt envisager cette affaire comme une sorte de cauchemar dont la seule issue est la reconstruction du lien au départ brisé ; et pour cela, il est nécessaire est de croire aux miracles, ou aux fées. On ne dévoilera rien de plus ici de cette histoire à la fois nostalgique et pétrie de modernité technologique, économique (le minage des bitcoins, les cyber-arnaques, ce genre de choses qui peuvent échapper à tout-un-chacun), ne lésinant pas sur les fausses pistes et les faux semblants, réservant ses surprises à qui s’interdit de se renseigner par avance sur la trame narrative, en trois parties comme pour les deux opus précédents, mais dont les chapitres sont cette fois comptés de 1 à 22.

Tout pourrait être à mille lieues de ce qui a don de stimuler notre sensibilité, si Jean-Philippe Toussaint n’avait un sens aigu des agencements, du suspense, dont on peut apprécier les effets : s’il ne possédait pas pleinement l’art d’entraîner les lecteurs et lectrices dès l’incipit, faisant montre d’une impressionnante maîtrise (et d’une solide documentation) à laquelle on peut ne pas adhérer totalement (ou du moins pas autant que pour ses livres les plus mémorables, comme par exemple La réticence ou La vérité sur Marie), ne serait-ce que parce que ce fameux Jean Detrez – peut-être double de l’auteur, mais seulement en partie – n’est pas vraiment sympathique, sans pour autant se montrer antipathique. Il ne cesse de chercher, et parfois trouve, l’amour, mais toujours un peu désincarné – ces fameux agencements narratifs ne créant pas un corps, mais un texte, à la fois neutre et saturé d’affects… Contradiction ? Peut-être, mais on marche, on ne lâche pas l’affaire, on va jusqu’au bout, sans finalement dire « oui » ou « non » à cette histoire bien menée, mais qui ne continue guère à travailler dans la tête après lecture, ce qui est propre à tout divertissement de grande qualité (j’allais dire comme on n’en fait plus, sauf peut-être au cinéma). Alors laissons notre jugement se déposer en pointillés, ce qui nous convient parfaitement (avoir lu en trois étapes ce livre dans la foulée du onzième Volodine plaide en sa faveur), dans l’attente d’un potentiel quatrième volume, si Toussaint reste fidèle à la « forme tétralogie » qui avait plutôt réussi à son premier cycle MMMM.

À propos… Ayant repéré, comme bien d’autres simultanément, qu’« émotions » était le dernier mot de La Clé USB (« je voyais une constante de mon caractère, une raideur, une rigidité, une difficulté que j’ai toujours eue à exprimer mes émotions »), puis que « hantise » était celui des Émotions (« j’avais connu simultanément l’attirance et la crainte, le désir et la peur, l’amour et la hantise »), et découvrant aujourd’hui que celui de La Hantise est « oui » (comme dans Ulysse de Joyce), on ne peut que laisser cette question d’une tétralogie possible en suspens – le titre Oui (en v.o. Ja) étant peut-être réservé au seul Thomas Bernhard.

Et, pour donner le ton, ou plutôt un des tons (il y en a plusieurs, seul fait défaut l’humour, marque de fabrique des premiers livres de Jean-Philippe Toussaint, même si on peut détecter, çà et là, quelques infimes percées), reprenons ce fragment de la toute fin de la première partie de La Hantise : « […] pour cet amour de l’Europe que nous partagions, il fallait faire le ménage, et le faire publiquement (“nettoyer les écuries d’Augias” comme aurait dit mon père, avec son goût pour les belles et puissantes métaphores hugoliennes), en se débarrassant des moutons noirs qui jettent le discrédit sur l’institution tout entière. Et, me sentant d’un coup fatigué, vidé, épuisé, n’en pouvant plus, sentant soudain une bouffée de douleur me monter de la poitrine, pour la deuxième fois en dix jours, je fus secoué par un spasme et, assis à mon bureau, j’émis un ou deux gémissements, comme une brève quinte de toux ou comme si je vomissais. Je ne produisis aucune larme, aucune sécrétion, aucune humeur, mais, de toute mon âme, je pleurais – oui, faute de meilleur terme, on peut dire ça, que je pleurais. »

De l’autre côté du lac de Sylvain Prudhomme propose une expérience de lecture plus libre, plus ouverte à la tentation – qui peut être aussi une exigence – d’y mettre du sien. En ayant lu les premières pages non sans une certaine réserve, je me suis tout d’abord accroché, avant d’adhérer peu à peu à ce qui nous est raconté, au fur et à mesure que la formulation du récit semble davantage en recherche, jusqu’à me passionner pour cet énigmatique autre côté (souvenir d’Alfred Kubin, mais la comparaison s’arrête là) topographique et mental. Ce nouvel opus de Prudhomme est un roman plutôt hanté qui joue avec l’idée de disparition, certes de personnage(s), mais aussi, en fin de parcours, de l’intrigue, ou du paysage, (souvenir cette fois d’un titre de Toussaint), au profit de quelque chose qui parvient parfois à toucher à la poésie (du moins celle qui sait y faire avec le silence, et le blanc), quand les frontières entre le visible et l’invisible s’effacent, jusqu’à dissolution, « de l’autre côté du lac » où bien des choses peuvent échapper, même au regard le plus perçant.

« Alors je la vois qui surgit. Elle arrive de l’héliport. Elle est seule. » Le narrateur, celui qui dit « je », passe du statut de témoin à celui d’enquêteur, avant de s’éclipser, du moins en apparence, au cours de l’essentiel du volume, puis, en toute fin, de retrouver un mode d’expression plus subjectif pour nous confier que : « Peut-être est-ce moi qui invente. Peut-être les histoires que nous racontons ne parlent-elles jamais que de nous-mêmes, de nos angoisses, de nos fantasmes. Peut-être m’est-il insupportable d’accepter l’idée de la mort de Paola. » Paola, c’est « elle », le personnage principal de l’histoire : Paola Alba, photographe de renom, qui, travaillant avec du matériel lourd, des plaques, toujours animée d’une grand exigence, expose en galerie. Et voici qu’à quarante-et un ans, elle disparaît « à la proximité de la réserve du Lac », là où en principe il est interdit de pénétrer. Mais faut-il la raconter, cette histoire ? Surtout pas… Plutôt relever divers passages (mon exemplaire étant envahi de signets, il va falloir abandonner de nombreuses pistes…), afin de prendre l’empreinte de quelques moods :

« Tout au long de son séjour, Paola prend des notes dans un carnet. Ce n’est pas à proprement parler un journal. Simplement elle enregistre l’heure et la date de chaque vue qu’elle prend. Elle garde trace de ce qui la frappe, entre deux notes techniques sur une ouverture du diaphragme ou une vitesse d’obturation. […] Peu à peu l’écriture se fait plus prolixe. Les phrases s’allongent, s’étoffent. Les scènes se multiplient. […] /  / Un matin, elle dessine le rêve qu’elle vient de faire : en fuite dans une forêt sombre, elle découvre en se retournant que tous les animaux la regardent. À poils, à plumes, à écailles, petits et grands, mâles et femelles – tous sont là qui la fixent dans l’obscurité. Forêt de pupilles qui la poursuivent, la scrutent. » Note de lecture : Roman du regard, oui, mais où l’écoute affleure, gagne progressivement en importance. Paola, dans son carnet : « Photographier, c’est toujours poursuivre un invisible. Mais qu’est-ce que je poursuis, moi ? Qu’est-ce que je cherche à fixer que mes yeux ne voient pas, mais que tout mon être sent, et que je rêve de voir s’imprimer sur une plaque ? » Une ou deux images pourraient suffire à son bonheur. Puis, le narrateur – celui qui ne dit plus « je » – dépose ce court paragraphe page 124 du roman (découpé en cinq parties de longueurs inégales et procédant par séquences de prose non numérotées rarement étendues) : « Qui se tait coupe les ponts. C’est une loi. Un effet immédiat du silence, universellement observé. Qui se tait s’éloigne, bascule peu à peu dans un autre monde, celui de la solitude. Avec ce qu’elle comporte de vertige, d’effroi. Avec aussi ce qu’elle ouvre d’ivresse. »

Un peu plus tard, Paola rêve que « quelque chose à la surface du lac a bougé. Quelque chose a cligné, comme une paupière. La surface entière du lac s’est une fraction de seconde voilée, puis redécouverte. Ce n’est pas un lac. C’est l’œil immense d’un géant allongé qui la regarde. » La photographe, bien que ressentant un réel épuisement, se jure de « garder le feu », c’est-à-dire de « ne jamais devenir une professionnelle », ce qui fait qu’on commence à m’attacher à ce personnage au devenir incertain qui, tout-à-coup…, disparaît. S’absente. S’efface. Avant de renaître autrement : imaginée, telle qu’en elle-même, ayant vécu dans une cabane, à la lisière, au milieu de chercheurs, avant de s’engouffrer progressivement dans une forme de solitude, attirant aussi bien des ombres plus ou moins menaçantes que les habitants les plus enracinés dans cet espace hors d’âge… « Il y a une règle en montagne. Une règle dans la vie en général. Si vous repérez quelqu’un, même de très loin, alors vous pouvez être à peu près sûr qu’il vous a vu. » Dans ce roman, il y a aussi du suspense, bien différent de celui qui provoquait de belles tensions dans La Hantise, car induit par quelque chose de plus sourd, comme une terreur insaisissable, susceptible de se renverser d’elle-même, et le plus souvent suggérée, même si formulée avec précision, notamment quand les sensations sonores gagnent du terrain. « Vers le milieu de la nuit un bruit se met à caresser le toit. C’est comme un effleurement très doux. […] Les heures suivantes le bruit croît. […] Vers huit heures du matin la neige cesse. Un oiseau recommence à chanter. Puis un autre. / Elle tourne la clé dans la serrure. Pousse la porte pour sortir. Le panneau de bois résiste. […] Les bottes en caoutchouc s’enfoncent dans la neige. À chaque pas ça crisse, ça craque. » Du coup, on se met, à notre tour, à l’écoute, alors que plus tard, rentrant dans la nuit noire d’une soirée aussi imprévue qu’alcoolisée, « elle entend un bruit dans les blocs. Éteint la torche. Attend. Écoute. Reste plusieurs secondes sans bouger. Le bruit s’est arrêté. Quelque chose ou quelqu’un a bougé, là, tout près. Elle rallume la torche d’un coup, braquée dans la direction du bruit. Elle regarde les deux chamois figés. Leurs yeux brillants qui la fixent. Ils sont raides, comme morts. Ce ne sont pas de vrais chamois. Ils sont empaillés. Leurs yeux brillent comme des yeux de chamois empaillés. /  / Le face-à-face dure dix secondes. Puis un des animaux bondit, s’enfuit. Le second se détend l’imite. Bruits de sabots dans la neige. Queues blanches qui s’éclipsent en dansant dans la lumière. »

Au réveil, le soleil est déjà haut. La photographe examine la réserve avec ses jumelles, l’ouïe en alerte, à l’imitation des bêtes. « Le troupeau détale de plus belle. Troisième détonation, troisième bête qui vole. Elle hurle. » Grande tentation de ne pas couper : de continuer le montage. Mais, saisi d’un repentir, après avoir tapé sur le clavier de son ordinateur le dernier morceau de prose de la troisième partie, le chroniqueur l’efface immédiatement, se disant qu’il faut en réserver la surprise à qui va lire ce roman. Il aura fallu une catastrophe pour que quelque chose apparaisse, dont on doit définir intérieurement les contours. La transmutation d’une morte potentielle en veilleuse – en vivante aux aguets, veillant sur ce qui demeure –, au regard scrutateur plus que jamais animé. On en restera là, même si nombre de passages travaillent encore dans notre mémoire. Il faut toujours, quand on vous y invite, passer de l’autre côté – et pas seulement du miroir (ce qu’est souvent un lac, quand l’eau est pure).

Il reste à dire deux mots sur l’équilibre entre les séquences de textes et les photos qui les ponctuent, de manière parfois illustrative, mais toujours discrète : petites surfaces en noir, blanc et gris dialoguant avec les pavés de texte composés en caractères noirs, et le blanc des pages. Ces reproductions photographiques, on peut souligner qu’elles sont à des années-lumière des images rêvées par Paola. Les imaginant de l’auteur – en repérage ? –, on y fait attention, ou non : elles sont là, pas comme un supplément à la narration, mais comme manière de lui apporter du rythme. Et elles auront le « dernier mot » – le livre ne s’achevant pas par une dernière phrase, mais avec une image requérant, plus encore que les précédentes, un arrêt : comme s’il fallait laisser tomber très lentement ses paupières pour en parachever la lecture…

30 août 2026. Parmi les livres lus et appréciés à la toute fin du printemps, donc à un moment où, pour cause de congés d’été, il nous était impossible de les faire passer dans la foulée, on trouve pour l’essentiel des ouvrages « de poésie » publiés par des éditeurs dont nous soutenons plus que jamais le travail en ces temps de régression où il convient de battre le rappel, quitte à ce que ça tombe dans l’oreille d’un sourd. La reprise de cette chronique coïncidant avec un moment de convalescence, l’énergie nécessaire pour mettre en pratique ce désir de ne rien laisser tomber n’en est pas encore à son meilleur niveau, ce qui fait qu’un seul ouvrage sera tiré de cette pile de livres – en attente, mais non oubliés (certains, comme Compost de Maxime Hortense Pascal chez Série discrète, ou Aust d’Émilien Chesnot chez Éric Pesty, ayant été récemment traités dans ce journal en ligne).

Les Utopiques, 3 de Gilles Jallet, à La rumeur libre Éditions, est le troisième volet d’une trilogie rassemblant, selon son auteur, « des livres disparates ». Comme nous avons recensé le premier et le deuxième, il n’y avait pas de raison de ne pas faire de même pour ce troisième qui est celui qui me touche le plus par sa beauté et son exigence formelle, d’autant plus sensibles que tout part de grands rouleaux de papyrus où ont été inscrits « cinq poèmes classiques du Moyen Empire égyptien » (entre les XVIIe et XXe siècles avant J.-C.). Le sous-titre de ce dernier volet est Hout-Ka-Ptah, « littéralement “La Maison du Ka de Ptah” dont la prononciation grecque serait à l’origine du non “Aigyptos” ». Commencé en 2009 et achevé en 2025 – donc élaboré sur une assez longue période –, il propose « une réinvention, en même temps qu’une retranscription, dans une nouvelle prosodie modernisée et versifiée, de ces cinq poèmes », le projet étant « non de les traduire à nouveau, mais de leur donner, dans l’ouverture d’un instant de remémoration, une nouvelle chance salutaire de survie. » L’auteur nous confie que cet achèvement d’un cycle « dont [il pourrait] dire qu’il n’est (presque) pas de [lui] » est « un long détour, par lequel [il s’est] quitté » pour finalement se « trouver [lui-même]. »

Ce nouvel opus, le 14e de Gilles Jallet si j’en crois la liste proposée en ouverture, s’ouvre avec un assez long poème, Sinouhay, l’Autoportrait, que nous avions commenté ici-même, il y a cinq ans, quand il avait été une première fois publié chez Monologue, maison d’édition co-dirigée par son auteur. On relève, dans une note concernant l’établissement du texte, que Jallet égrène les noms de ceux dont se sent proche ou redevable, Yves di Manno en premier lieu (via Kambuja, magnifique travail sur les inscriptions khmères du Cambodge) ; mais aussi Ezra Pound, William Carlos Williams et les Objectivistes, Jack Spicer et Jerome Rothenberg (etc.), autrement dit : ce qui au Terrain vague nous met en alerte – sans oublier la citation de Victor Segalen en épigraphe. Difficile d’en extraire au hasard une page ou deux. Même chose pour les quatre autres poèmes où la narration nous prend par le rythme engendré par les agencements de mots, mais aussi par le blanc entre les mots et divers retraits (parler de partition à leur propos pourrait faire sens). Mais montrons quand même, en opérant un cliché (afin de respecter le disposition des mots dans l’espace) de sa première page qui nous fait songer au Paul Louis Rossi des Stèles des royaumes celtiques :

© Gilles Jallet, Les Utopiques, 3. Page 25.

L’Île du serpent Ka, deuxième poème, est lui aussi étonnant par son caractère « fantastique ». Il est introduit, comme les quatre autres, par un texte qui remet le travail en perspective, avec en épigraphe une superbe citation d’Artaud : « Je t’ai mis mon cœur dans ton corps pour que tu te souviennes de ce que tu as oublié. » L’histoire est complexe – un naufragé « passe à son Ka, autrement dit franchit la limite entre le monde réel et le monde imaginaire » –, mais comme le rythme est précisément réglé, c’est une fois encore d’une fluidité au fond pas si éloignée de ce qui se déployait au cours de nos lectures d’enfance, quand on cherchait à s’émerveiller des contes et légendes de pays lointains, et/ou de civilisations anciennes. Tentative de transcription d’une page avec les moyens du bord en vue de cette publication sur la toile : « – Laisse-moi te narrer alors une expérience / que j’ai vécue autrefois / Je venais de partir en direction de la région / des Mines du Souverain /        / et descendais / le Très-vert /         / sur un bateau / / de cent-vingt coudées de long / par quarante coudées de large / avec cent-vingt marins à bord / qui faisaient l’élite de l’Égypte /  Qu’ils regardent vers le ciel / ou qu’ils regardent vers la terre /   / Leurs yeux /   / étaient plus perçants que ceux des lions / ils annonçaient la tempête /  / et prédisaient l’orage avant qu’il n’éclate »

Dans Débat entre un homme et son Ba, le troisième poème, « il s’agit d’un homme malade, entre la vie et la mort, qui raconte la conversation qu’il a eu avec son Ba. » Dans l’Égypte du Moyen Empire, nous dit l’auteur, « le Ba apparaît à la mort de la personne dont on dit qu’elle va “à la rencontre de son Ba” » – chaque individu possédant son propre Ba « qui est un élément dynamique qui permet de passage d’un monde à l’autre, non seulement de la vie à la mort, mais aussi de la mort à la vie. » Fragment : « Mon Ba est incapable de soulager ma douleur de vivre /       et me tire vers la mort avant que je ne l’ai rejointe / Qu’il me rende l’Occident plus doux est-ce là une peine /   / la vie est un cycle /       / les arbres tombent […] Voici ce que mon Ba m’a dit : / / “N’es-tu pas un homme ? /        Es-tu vivant ? /  / Quel est ton intérêt à te préoccuper de la vie / comme un riche propriétaire »

Les deux derniers poèmes, plus courts, ont pour titre Le charme d’eau et Monologue du cœur, les vers de ce dernier étant en quête d’une « langue qui parlerait la langue du cœur » : « Ah ! Si seulement je connaissais des phrases inconnues des mots originaux des vers nouveaux qui ne soient jamais venus à l’esprit de personne et dénués de toute répétition /  / Non des phrases toutes faites ou des vers qui passent de bouche en bouche et que les Anciens ont énoncés /       / Je veux nettoyer ma langue de toutes ces citations et m’affranchir de tous les parleurs qui se sont exprimés /  /         parce que tout ce que l’on a dit a été répété et que tout ce que l’on a dit a déjà été dit / […] / Ah ! si seulement je pouvais prophétiser ce que les autres ignorent et dire ce qui n’a encore jamais été dit ni répété » – et à cela, il n’y a rien à ajouter…

Avec Piazzolla d’Alberto Speratti (1969) que les Éditions Allia ont eu la bonne idée de publier, est, comme son titre l’indique, un livre composé, ou plutôt vécu dans sa composition « avec » celui dont est esquissée, avec beaucoup de documentation et de précision, une biographie très fouillée, débordant de surprises, mais incomplète (puisque son sujet a vécu encore vingt-trois ans après parution aux éditions Galerna à Buenos Aires), entremêlée de réflexions intéressantes. Traduit de l’espagnol par Maxime Bisson, richement illustré, Avec Piazzolla est un portrait du musicien, comme de sa musique – son auteur étant allé directement à la source, passant du temps, beaucoup de temps, à écouter la parole de ce grand bandonéoniste qui fut un compositeur de premier plan et, comme nul ne l’ignore, un rénovateur du tango.

Avant de le rencontrer, Alberto Speratti se figurait qu’Astor Piazzolla était « un homme inaccessible, peu sympathique, tourmenté et solitaire. » Et il est vrai que l’homme dont il recueille les propos, ayant pratiqué dans l’enfance la boxe et les quatre cents coups, n’a pas peur de se montrer colérique (il lui est même arrivé d’en venir aux mains, comme lors de « sa polémique télévisée avec le chanteur Jorge Vidal »), surtout quand il affirme son credo musical. « Tout est question de sincérité, dit-il ; je suis quelqu’un de très spontané, de très franc. » [En aparté. Il va jusqu’à dire qu’Igor Stravinsky « a connu un terrible déclin après Le Sacre du printemps ; en voulant être à la page, il a cessé d’être lui-même. Et pour moi, il est mort. » On peut ne pas être d’accord avec lui, ce qui est mon cas ; dommage que son intervieweur n’ait eu l’idée de l’interroger sur l’admirable Tango (1940) de Stravinsky.]

Avec Piazzolla, pages 8-9 © Éditions Allia.

Reprenons notre lecture : « Dans ce pays [l’Argentine], il est courant que les artistes aient peur de dire la vérité, et ils ne se rendent pas compte qu’ainsi, ils atrophient l’un des pans les plus fécond de l’esprit critique. » Bien entendu, l’identité argentine est au premier plan de ces échanges avec un musicien qui pourtant, et à plusieurs reprises, a vécu loin de son pays natal, aux États-Unis principalement – « À dix ans, il trimballait ses propres expériences, ses premiers amis, ses aventures, une mère besogneuse, un père farceur, exalté, dominateur, inflexible. À cette époque, le petit répondait en anglais lorsqu’on lui parlait en espagnol, et consentait tout au plus à se dire italien, mais jamais argentin, par peur d’être confondu avec un portoricain » –, même si l’on ne mettra pas de côté sa virée européenne pour étudier avec la redoutable Nadia Boulanger, avec qui tout ne fut pas facile, mais qui aura eu un fort impact sur sa décision de devenir ce qu’il est : un compositeur, à la fois savant (ô combien) et sachant accrocher l’écoute profane par un remarquable « mix » d’audace et de tradition, ne rejetant pas le côté « sentimental » du tango, tout en explorant des trames harmoniques parfois novatrices, ce qui fait que Piazzolla fut, et reste toujours, cher, tant aux musiciens les plus exigeants qu’aux auditeurs les plus ingénus, danseurs de tango ravis que leurs oreilles et leur corps se frottent à de telles ondes sonores, vivantes, mordantes, même si elles peuvent inciter à la rêverie mélancolique.

Dans le tout dernier paragraphe de son livre, Alberto Speratti écrit qu’il « pressent [qu’il] n’atteindra son but que si, une fois la dernière page tournée, le lecteur (la lectrice) se dirige vers sa platine pour y mettre un disque d’Astor Piazzolla et l’écouter ». Et c’est bien ce que j’ai fait, me remémorant mon premier vinyle acquis quand j’étais jeune étudiant. Son titre était (en pressage français) Musique contemporaine d’Argentine, ce qui n’avait pu que m’enchanter (c’était au temps où cette expression « musique contemporaine » était encore valorisée). Je l’écoute, avant de passer à Libertango, que Jacques Rivette a utilisé dans son film Le Pont du Nord ; et enfin cette merveille absolue qu’est Tristeza de un Doble A, dans une version « live » proposant un long solo de bandonéon, exemple parfait d’improvisation aussi libre que composée.

[En aparté. Seul livre acheté (pour 7€) en librairie à Tréguier, au milieu de cet été d’immobilisation forcée : Anecdotesd’Heinrich von Kleist, lui aussi chez Allia, traduction et postface remarquables de Régis Quatresous. Dégusté très lentement sur plusieurs semaines, ce fut un baume particulièrement bienvenu. Il convenait d’autant plus de le signaler que cet ouvrage avait échappé à ma vigilance, lors de sa sortie, il y a tout juste un an.]

3 septembre. Vu ce matin le nouveau film de Hong Sangsoo, Le Jour de son retour, qui commence déjà à travailler dans la tête, et qu’il faudra défendre à sa sortie, le 14 octobre. D’humeur vagabonde, entre relevailles, reprise physique du travail et rêveries interminables, je me rends compte que beaucoup d’ouvrages qui paraissent, ou vont paraître, en cette rentrée, ont trait à l’image – ou plutôt aux séquences d’images animées de soubresauts narratifs qui nous parlent souvent davantage quand elles sont « sans parole ».

Par exemple : Le sel des jours de Sandrine Martin chez Misma qui fait suite, quatorze ans après, à La montagne de sucre, publié par Jean-Christophe Menu à L’Apocalypse : deux livres de même format, proposant le même nombre de pages, dotés d’une reliure de même type, mais présentant d’emblée une différence considérable – le plus ancien étant en noir et blanc et le plus récent en couleurs – ainsi que, plus secrètement, bien d’autres signes marquant l’évolution d’un parcours singulier, accordant l’idée à sa représentation visuelle, qu’il faut prendre le temps de rechercher. Dans ce nouveau livre, il s’agit de traiter par l’image le lien provoqué par une rencontre qui aura entraîné les deux partenaires à vivre ensemble et procréer ; soit ce qui paraît être le quotidien de l’autrice, bien entendu rêvé, voire cauchemardé – cette dernière faisant passer ses hantises, déposant ses émotions (jusqu’aux pleurs), cultivant ses peurs, avec tendresse et passion, délicatesse et dévoration, passant d’une forme de candeur à l’expression d’une vision bien autrement cruelle.

Le sel des jours © Sandrine Martin / Misma.

Nombre de métaphores dans cette petite cinquantaine de dessins en couleurs, avec çà et là quelques trouvailles plus ouvertement graphiques, même si la narration est en permanence centrale, tout au long de cette suite d’arrêts sur image d’états concrètement traversés, mais relancés en songe, avec le désir d’apporter un peu de sel à ces jours où l’on se retrouve aussi bien seul(e) qu’en compagnie des sien(ne)s, sur un nuage ou sous l’eau : de l’intime partagé, suivant une forme de dévoilement séquentiel où le secret garde ses droits.

Le sel des jours © Sandrine Martin / Misma.

4 septembre. Quelques ouvrages fraîchement arrivés, côté bande dessinée, mais pas seulement, stimulent l’envie de reprendre du poil de la bête en ces temps de remise en forme. Le montage continue (à suivre)

Jean-Philippe Toussaint, La Hantise, Éditions de Minuit, août 2026, 288 pages, 22€
Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac, Éditions de Minuit, août 2026, 288 pages, 22€
Gilles Jallet, Les Utopiques, 3, La rumeur libre, juin 2026, 180 pages, 20€
Alberto Speratti, Avec Piazzolla, Éditions Allia, août 2026, 176 pages, 14€
Sandrine Martin, Le sel des jours, Misma, août 2026, 104 pages, 19€