Dans l’abri anglais, de Laurence Werner David, déploie son aura dès les premières pages, distillant une atmosphère archaïque comme exhumée des profondeurs.
La poétesse fait résonner les échos mystérieux des souvenirs et photographies d’anciens étés quand, adolescente, elle vivait outre-Manche. Une résurgence étrange transperce les paysages, volumes clos, espaces traversants, tandis que sont abordés l’enfance, l’adolescence, la famille, l’amitié, le deuil, l’ailleurs, le temps écoulé. La matière est à l’évidence intime, mais l’histoire personnelle reste cryptique, ce qui laisse des phénomènes qu’on pourrait dire systémiques s’immiscer çà et là, de manière purement sensible : L’emprise familiale ? La violence de genre ? Le coût psychique de l’émancipation ? Le poids de la transmission ? Difficile de trancher, d’interpréter, tant cette prose coupée est suspendue au bord de ses propres silences et impose, poème après poème, sa densité.
Le livre entier dégage une mélancolie sourde, parfois un rien gothique (comme l’est l’esthétique de la belle couverture de Valérie Sonnier). Cet imaginaire quasi-fantastique découle-t-il du « secret » annoncé dès le premier poème comme venant « de plus loin que ce qui se repaît d’humain ou d’animal » ? Quoi qu’il en soit, quelque chose dans chaque image semble dé-figuré. Pourtant, des figures, il y en a : la fillette, le père, le Disparu, le Réfléchi, les mères, des accusées, des enfants sans attaches, des bêtes aussi. Elles évoluent autour d’une sorte d’innommable que le mot « Absence » (absence d’un être, d’un souvenir, d’amour, ou sans doute de tout cela à la fois), à deux reprises dans le texte, veut peut-être recouvrir.
Par un jeu d’ellipses, de dévoilements et de questionnements, l’écriture cherche à « endiguer le nouveau choc si l’image de l’Absence nettement (venait) à surgir ». Et tandis que s’égrènent images et réflexions données à saisir au prisme de leur sensorialité (les bruits sont matière du poème, tout comme la lumière), la langue étreint humblement ce qui lui échappe. On entend bruire les panoramas mentaux et paysagers. On entend surtout l’originalité totale de la voix de Laurence Werner David, une voix qui se « désennoye » du « mutisme » et de « la pluie » omniprésente pour devenir percutante au fil de ce livre magnifique.
Dans la première section, intitulée « L’abri anglais », les ciels, routes, demeures, école, prison, jardins, rivières, couloirs, chambres… ouvrent sur le vide (« tant de paysages pour, in extremis, m’immobiliser face aux précipices. »). Et le texte, en fragmentant ce vide, l’apprivoise et en révèle l’excès. L’apparent calme du climat laisse poindre la peur, la fatigue, la violence même (« nous sommes faites de la même violence immémoriale ! »).
On entre dans le passé comme dans un théâtre de la captivité où nombre de forces contraignantes se manifestent (« corps séquestrés », « amoureux fratricides », « enfance en danger »). Les souvenirs n’ont rien d’idyllique (« la pesanteur qui composait la plupart de de tes nuits »). La poétesse fore les images, semble appeler ce qui les hante, pour pouvoir vraiment les reconnaître : « Toujours ce qui te semble très vieux en toi veut rejoindre le tremblement. » Peut-être l’écriture tente-t-elle seulement de convertir ce qui ne se laisse pas voir, l’empreinte tenace d’un vécu qu’on croyait effacé.
Les décors se font armature, supports variés d’élaboration du non-dit qui perdure, accroché aux vestiges insus, resté en souffrance. On suit son « avancée de l’ombre ». Il s’insinue, puis s’efface avant de revenir encore, ailleurs, « gagner l’impalpable pour obscurcir davantage l’impur ».

Le second mouvement, « L’ami, le ciel déchiré », déplace la tension. La spatialité ouvre plus explicitement à la temporalité et aux rapports qu’elle entretient avec le deuil. Face à « l’ami disparu », le ton devient celui de la survie et de la cicatrice. L’amour, le lien et la fidélité ne relèvent pas du sentimentalisme mais d’une épreuve physique, presque organique, l’épreuve désirée de la durée qui a été interrompue : « J’aime l’usure, quelque chose, cette chose qui dure dans l’usure / Peut-être que j’ai fait vœu parfois : que ce qui dure m’use. »
L’expérience de l’altérité se fait radicale dans l’expérience de la perte et de l’étanchéité des mondes qu’elle implique : « Restes de toi / Dans l’autre monde / Restes de moi dans ce nouveau monde encore si peu crédible. »
Il est question de dissolution des repères, de la condition frontalière de tout individu qui a subi une rupture majeure de l’existence, quand « la nuit s’est plantée partout ». Un dialogue, fragile, s’établit pourtant avec l’ami disparu, et défie l’irréparable. On y perçoit une autre violence, celle de la perte quand elle détruit les ancrages relationnels et symboliques d’une personne, l’obligeant à renaître en exilée de sa propre histoire, ne sachant plus ce qui, dans le deuil, s’efface : « Te dire comme tu étais vivant / au cœur de celle qui, lâchée seule, écrit / au sujet des corps qui comptent / ont compté — radiés de souffle ».
La dernière section du recueil, sobrement intitulée « Mères », resserre l’étau sur la question de la transmission féminine et du legs maternel, resserre aussi la question de la perte sur une perte encore plus fondamentale, voire symbolique – l’inéluctable disparition des ascendantes et la nécessité de se tenir debout sans tuteur ni modèle préétabli : « Plus nous vieillissons elle et moi, / Plus nous savons qu’un jour il n’y aura plus de mères. / Qu’il faudra tenir sans elles. »
Après avoir renoué avec l’enfance-abri-prison, après avoir négocié avec la césure et le Disparu, la poétesse perce la généalogie : « Si nous devons saisir les choses, ce doit être seules, l’enfant et moi / nous dissolvant dans le mouvement, dans le geste… » La solitude devient émancipatrice, gorgée des traversées précédentes. De cette odyssée mémorielle naît paradoxalement un apaisement, un « bonheur d’oublier soi » au cœur même de « l’abîme sauvage et grisant de toute histoire redevenue forte ».

Dans l’économie du livre, le titre, Dans l’abri anglais, fonctionne à la fois comme une métaphore spatiale, climatique et psychologique : l’abri protège autant qu’il séquestre ; il est le lieu clos d’où il a fallu s’extraire au prix de toutes les ruptures, sauf avec soi-même. L’Angleterre renvoie à la géographie mentale du texte : celle de la pluie omniprésente, des ciels déchirés, des brumes et des demeures spectrales, des jardins vides. Mais c’est ancrée dans les profondeurs poreuses de la langue que Laurence Werner David atteint les interstices du souvenir. Les pages vibrent d’une attention permanente aux mots, aux blancs – aux corps, aux souffles. La langue elle-même semble prendre le temps de respirer pour inviter le lecteur, la lectrice à s’arracher au déterminisme, à retrouver « l’enfant muette » en soi, afin de « saisir les choses », celles nécessaires à la possibilité d’un récit, pour pouvoir, enfin, s’inventer une voix. Libre.
Laurence Werner David, Dans l’abri anglais, éditions LansKine, mai 2026, 64 pages, 13 €.