Élodie Perrelet : Dissiper la brume (Rire ou sombrer. Ce que la brume sait de moi)

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Écrire n’est pas chose aisée. Les rentrées littéraires qui se succèdent et leur lot assommant de publications ont tendance à nous le faire oublier.

De toute évidence, Élodie Perrelet connaît le poids des mots. Elle a publié au printemps Rire ou sombrer. Ce que la brume sait de moi, un récit dans lequel elle revient sur son internement psychiatrique en Suisse. Et s’il est impossible de lire autrement ce livre que d’une seule traite, c’est bien parce que chaque mot est vital. On n’est pas là pour faire joli ; on écrit pour survivre.

« J’écris. Je note tout », admet-elle d’emblée. Écrire est un geste qui sauve. Peu importe à qui on adresse les feuillets qu’on noircit. Peu importe si on les brûle ou s’ils volent au vent.

Dès les premières pages, c’est la langue qui interpelle. Une langue brute, ciselée, dépouillée du moindre pathos, pour décortiquer la souffrance et, osons le terme, une dégringolade. Virtuose à chaque phrase, Élodie Perrelet s’inscrit dans la droite lignée d’un Michel Foucault ou d’un Roland Barthes, assurément quelque part entre les deux.

Chaque formule ou presque fait mouche : de la tête qui mousse à la « chorale désaccordée » qui l’entoure à l’hôpital psychiatrique, en passant par « l’éternité du néon », voire les couloirs qui « s’étirent tels des intestins sous les néons ».

Dans cet internement subi, il y a aussi du Kafka : on vient vous chercher, vous vous réveillez avec la langue pâteuse, dépourvu de vos effets personnels, et vous n’y comprenez absolument rien. L’ironie n’est jamais loin : « J’aurais préféré un monastère : tant qu’à être cloîtrée, autant avoir des vitraux ».

Face à l’hécatombe, la narratrice n’a qu’un espoir : sa mère, à qui elle rend un hommage poignant. Et qu’une seule arme : les mots. Des mots qui sauvent, des mots qui tourmentent aussi : « La folie a peut-être meilleur goût que cette lucidité-là ». Il lui reste aussi quelques fous rires mal placés.

Les courts chapitres se succèdent ; le souvenir de Merzouga, le désert et la Jeep viennent enrayer un instant l’insoutenable battement du néon au plafond. Une phrase du père lui revient : « Je ne refuse jamais un médicament ». Mais, toujours, la narratrice se met à distance, casse tout sentiment de pitié, tout en faisant preuve d’une grande douceur à l’égard des soignants, ces « anges déguisés en professionnels », ou des pensionnaires.

Il y a Michel, Mireille ou Ahmed. Le portrait de ce dernier, surnommé « le prophète du parc », prophète de lumière ou soleil noir, est particulièrement émouvant. Une fraternité naît entre la narratrice et lui ; et cette complicité inespérée lui fait éprouver le retour du désir, l’espace d’un instant. Avec lui, le terrain vague devient un espace sacré : « Même ici, l’amour trouve encore le moyen de frauder ».

L’internement lui permet de procéder à une anamnèse. De sonder ce qui en elle a cédé. Car ce récit est l’histoire d’une femme brisée qui cherche la vérité par le langage, une femme dont le cœur brûle encore, mais qui craint plus que tout de ne plus jamais rien éprouver et qui en vient à cette conclusion : « peut-être que j’étais plus vraie lorsque j’étais folle ».

La mère finit par lui rendre visite, pieusement, avec une régularité admirable. Elle dispense derrière elle des effluves de jasmin. Entre chaque visite, sa fille s’en remet à la brume, qu’elle observe depuis sa cellule. Elle s’infuse de la lumière dans les veines.

Mais elle reste lucide, et sa lucidité passe parfois par des chiasmes : « Le monde continue sans moi, et moi, je continue sans le monde ». Pour rester vivante, elle frôle les murs avec ses doigts, considère les néons avec toujours plus de poésie, finit par sortir munie d’une ordonnance « longue comme un acte d’accusation ». La mère est toujours là, plus que jamais, tantôt « femme de ménage mandatée par Dieu », tantôt « radar affectif calibré pour repérer mes effondrements ».

Comme dans la chanson de William Sheller, le temps sur Genève est bien lourd. Il lui est désormais impossible de lire ou de regarder de vieux films ; c’est pourtant ce qui jusque-là l’arrimait le plus solidement à la vie. « On ne se sauve pas toujours avec ce qui nous a déjà sauvés », écrit-elle.

Dès lors, s’ouvre la deuxième partie, dans une clinique privée suisse, versant luxueux de l’hôpital public. Désormais, les psychiatres sont vêtus de robes Prada, la cantine devient un étoilé où il s’agit de « soigner la dépression par la gastronomie ». Élodie Perrelet va plus loin : « Si Dante connaissait cette clinique, il ajouterait un cercle : les damnés rassasiés ».

Lorsque le soir tombe, on se croirait dans India Song ou bien chez Thomas Mann. C’est l’heure des soirées piano. Pour survivre dans cet univers aussi sournois qu’artificiel, il ne reste une fois de plus que la fraternité, une fraternité neuve, qui permet de faire face à une lectrice de Judith Butler qui confond féminisme et méchanceté, et donne des leçons dès le petit-déjeuner.

Il y aura un troisième internement. Damien sera le pendant d’Ahmed ; ils fugueront ensemble vers le lac, où ils iront se baigner. Cela donne lieu à des pages d’une beauté foudroyante. Un vers de Jaccottet revient à la narratrice : « Cette douceur à peine née ». La joie revient, elle aussi. L’envie de voyager — donc de vivre — vient annihiler les ateliers lénifiants qu’on leur propose et dont elle fait la satire. Partir, c’est recommencer à vivre. Partir, c’est aller où personne ne connaît sa chute.

Avec ce récit de la grande fatigue de vivre, d’une prose délicate mâtinée de désespoir pudique qui n’est pas sans rappeler Cioran ou Pavese, Élodie Perrelet vient de faire une entrée fracassante en littérature.

Élodie Perrelet, Rire ou sombrer. Ce que la brume sait de moi, éditions BSN Press, mars 2026, 112 pages, 13€.