Laetitia Faure : Il était une foi à Cannes (Possédés)

Possédés, détail couverture (Lili Wood / éditions du Seuil)

Il y a dans l’écriture du premier roman de Laetitia Faure une urgence, une rage, une envie de se réapproprier son existence, un besoin de dire sa vérité. Celle d’une enfant, d’une fille, d’une femme devenue mère à son tour : dire, écrire la réalité telle qu’elle l’a vécue, perçue, ressentie jusqu’au plus profond de son corps. Dans Possédés, Laetitia Faure raconte la violence subie, l’éducation rigoriste, elle parle de l’attitude du père, du mysticisme de la mère, de l’effacement du frère, de la discrétion de la sœur. Critique et entretien avec l’autrice de ce livre qui paraît aujourd’hui dans la collection « La Librairie du XXIe siècle », aux éditions du Seuil.

Possédés s’ouvre sur un incipit programmatique, comme une mise en garde, « j’aurais aimé vous parler de la couleur du blé, mais ceci est mon histoire ». Une entrée en matière qui suggère une histoire tragique, avec ce conditionnel passé suivi d’un « mais » fatidique. Tout commence en 1981 avec la naissance de la narratrice. C’est aussi l’année de l’élection de François Mitterrand, de la mort de Bob Marley, du mariage princier de Diana et Charles, du concert de Simon & Garfunkel à Central Park mais, surtout, de l’élection du pape Jean-Paul II et ce dernier fait est fondamental. Tout commence avec la naissance de la narratrice, prénommée Laetitia (« joie, allégresse, bonheur ») à la dernière minute par son père venue la déclarer à l’état civil. Tout commence donc avec une première violence de la part du père qui efface le choix conjoint de Bénédicte (« bénie, protégée de Dieu »), première pierre d’un édifice familial fait de contraintes, de faux semblants et d’emprise.

Entre autobiographie et autofiction, le livre de Laetitia Faure s’offre comme le récit d’une éducation, d’une enfance cannoise dans une villa imposante et cossue, dans une famille où la religion occupe une place centrale, où Dieu (qui n’est qu’amour) guide les faits et gestes de chacun, jusqu’à dicter les choix de vie et les destinations de vacances : les lieux saints, les communautés de croyants pour des retraites spirituelles. Les bénédicités, les baptêmes, les cérémonies, les fêtes religieuses, l’école privée hors de prix… Dieu est partout et rythme le quotidien de la narratrice. Les préceptes sont nombreux et la prééminence de la religion forme, formate, fige et enferme les enfants dans un monde fait d’apparences et de convenances.

Pour autant, il ne faut pas lire Possédés comme un récit de vengeance. En interview, Laetitia Faure l’assure, il ne s’agit nullement de régler ses comptes, son livre va bien au-delà : il s’agit de relater un cheminement depuis l’enfance, de raconter une émancipation, de parler de libération. Surtout, il s’agit pour l’autrice de dire une « vérité émotionnelle », sa vérité, de donner son regard après des années d’injonctions à l’obéissance, à la dévotion, au silence. Plus encore, Possédés est un livre aux nombreux marqueurs culturels et sociaux. Le livre dit ce qu’il en est de vivre et grandir dans une ville de province dans les années 1980/1990, de s’évader grâce à la musique, de s’élever avec les livres avant d’enfin réussir à fuir, en découvrant le monde, en prenant de la distance avec son milieu et son environnement. Car Possédés est aussi l’histoire d’une femme qui cherche à toute force à se libérer et délivrer son corps du mal qui l’habite – la violence (physique ou psychologique) a des conséquences physiologiques. Laetitia Faure entend parler à toutes celles et ceux qui ressentent et vivent avec ce type de douleur, somatique — au point de se tourner vers de nouvelles spiritualités, de nouvelles communautés (les shamans,  les guérisseurs, la foule des concerts de rock), vers des parents de substitution, avant de fonder sa propre famille…

Il faut souligner la puissance de cette nouvelle voix, sa singularité et sa justesse : le ton est tantôt brut, tantôt mélancolique mais le style et la forme — avec l’alternance de textes courts tout en ironie mordante racontant le parcours médico-psycho-spirituel de la narratrice — font que le lecteur est emporté, attrapé, et parfois déstabilisé par une fin de chapitre ou de paragraphe, par une punchline comme un retournement de sens et une reprise de pouvoir. Parce qu’il s’agit bien de cela dans Possédés : les abus de pouvoir, l’autorité (parentale, religieuse, familiale), les injonctions et les règles sont des formes de violence signifiantes et déterminantes. Les effets à court, moyen et long terme ne sont pas de simples bagages avec lesquels on doit composer. Il constituent un héritage qu’il s’agira de transmettre ou dont, à l’inverse, il faudra s’affranchir.

Laetitia Faure, Possédés, Seuil,  » La Librairie XXIe siècle », août 2026, 304 p., 21 € 50 — Lire un extrait