Cap à la Villa Médicis (Studiolo n°21/2026)

Il faut les imaginer, les pensionnaires de la Villa Médicis, « à ratisser tous les angles du bâtiment, à creuser sous les statues, à sonder les livres de la bibliothèques – à inspecter même les noms de ceux qui les ont feuilletés avant eux »… disent Juliette Belleret et Nicolas Daubanes dans le tout dernier numéro de Studiolo, la revue d’histoire de l’art de l’Académie de France à Rome – sise Villa Médicis – qui nous fait penser là à la toute première phrase de La Soirée avec Monsieur Teste : « La bêtise n’est pas mon fort »…

Il y a en effet, au cœur de ce numéro et de son dossier « Europe », un article sur l’historien de l’art Henri Focillon – par Giacomo Fuk ; Focillon qui avait rédigé, avec Paul Valéry, un document annonçant à la SDN « leur vision d’une nouvelle république des lettres européennes » pour susciter « la Société des Esprits et la Nouvelle République des Lettres »… C’était dans l’entre-deux-guerres, plus précisément à la fin des années 1930 quand Focillon publiait son grand livre Art d’Occident Le Moyen Âge roman et gothique (Librairie Armand Colin, 1938) – où il affirme que le Moyen Âge occidental constitue une civilisation originale, qui fait l’Europe, et que celle-ci a son pivot dans une région atlantique dont la France est le cœur… C’est l’Occident de Focillon – qui répondait là, en passant, à Oswald Spengler et son « Déclin de l’Occident »… et qui entendait défendre la Zivilisation contre la Kultur (en s’opposant aussi à un grand historien de l’art de l’époque, Josef Strzygowski, qu’on pouvait lire en France dans la revue Documents de Georges Bataille, pour expliquer par exemple qu’un fossé était en train de se creuser entre ce que nous appelions alors « Recherches sur les arts plastiques » et « Histoire de l’art »).   

« L’Occident rêvait d’être encyclopédie et bordel, scène et musée, Eden, polytechnique, sérail : une fois, ce rêve faillit s’accomplir au Palais-Royal. Mais le rêve eut peur de lui-même. Il nous accompagne, suspendu », comme l’avait singulièrement écrit Roberto Calasso (1941-2021) dans « La Ruine de Kasch » (Gallimard, 1987), où il racontait la ruine d’un royaume d’Afrique, son effondrement, avec pour guide le drôle de personnage de Talleyrand, qui avait traversé d’un bout à l’autre ce que Roberto Calasso appelle les « phases canoniques » du moderne.

Né dans un ordre, la royauté, Talleyrand avait ensuite pris part à la Révolution, au Directoire, à l’Empire, à la Restauration, au règne bourgeois, mais n’avait pris aucune part à la Terreur… Calasso disait que Talleyrand était le seul grand personnage politique de l’histoire occidentale dans les actes duquel il voyait à l’œuvre le principe taoïste de « Wou wei », le non-agir efficace, qui état sa plus grande vertu ; Talleyrand avait agi le moins possible – pour qui l’action devait avoir avant tout la marque de style, être un acte minimal, et être néanmoins le plus efficace (La Ruine de Kasch est un livre où ce qui frappe avant tout, c’est la forme – où Roberto Calasso inventait une forme qui naissait et disparaissait avec ce livre). On pense là à Focillon et à son très grand traité « Vie des formes » (Puf, 1943) – où, disait-il, « les problèmes posés par l’interprétation de l’œuvre d’art se présentent sous l’aspect de contradictions presque obsédantes »… et où son obsession est peut-être aussi la « notion de race », comme l’avait souligné Eric Michaud mais comme le récuse aussi aujourd’hui Giacomo Fuk – qui souligne au contraire que l’Occident de Focillon « permet de tenter de faire tenir ensemble un idéal savant et cosmopolite de civilisation et une identité culturelle enracinée dans l’histoire nationale – fût-ce celle de l’Europe actuelle » , dit-il (dans « Vie des formes » Henri Focillon écrit d’ailleurs que « l’art se fait dans le monde des formes et non dans la région indéterminée des instincts »).

Et puis il y a « le mythe »… la légende : l’enlèvement d’Europe – avec, dans ce très beau numéro de Studiolo, l’artiste libanaise Mounira Al Solh pour qui c’est l’Europe qui, dans ses toiles, prend le taureau, qui fait tourner la tête de Zeus, presque comme un jeu, ou encore qui l’embrasse pour montrer qu’elle prend le dessus (peut-être un peu aussi comme dans la grande peinture de Tiepolo, à Würzburg, comme Roberto Calasso le raconte dans son sublime ouvrage « Le rose Tiepolo », Gallimard, 2006)… Mais c’est aussi et surtout Jacques Derrida qui figure en tête de cette revue et de son dossier « Europe » – le Derrida de « L’Autre Cap » (Minuit, 1991) qui disait qu’il fallait s’ouvrir à l’autre du cap, « secret d’une Europe affranchie d’Athènes et de Rome » – où il écrivait encore : « Quelque chose d’unique est en cours en Europe, de ce qui s’appelle encore l’Europe, même si on ne sait plus très bien ce qui s’appelle ainsi. »

Studiolo n°21/2026. Dossier Europe. Editions Macula, 202 pages, 29€.

(A signaler aussi la 6è édition du Festival du Film de la Villa Médicis – du 16 au 20 septembre 2026)