Un couple se brise, comme le verre à moutarde Musclor que Tristan avait acheté au temps du bonheur, parce qu’il lui rappelait son enfance. Émilie, qui déménage après la rupture, ne le recollera pas. Ce n’est que le premier d’une série d’objets quotidiens que la narratrice du dernier livre de Clémentine Mélois emballe dans des journaux avant de les placer, « façon Tétris », dans les cartons. Elle empaquette et se souvient. Chaque « bricole » est « chargée à ras bord de sa propre histoire », et mis bout à bout les objets finissent par « composer un portrait en creux » non seulement de cet amour désormais défunt mais de qui elle fut, est et espère devenir.
Que reste-t-il de nos amours ? Des objets désormais vides de sens, ou chargés de nostalgie et regrets, qu’un déménagement éparpille autant qu’il oblige à les rassembler, dans des cartons comme autant de pièces d’un puzzle (ou d’un cœur brisé). « Lili », comme l’appelait Tristan (lui surnommé « ourson »), s’adresse à l’homme qui n’est plus là, qu’elle a aimé durant sept ans, qu’elle a perdu (ou dont elle a voulu se détacher, on ne spoilera pas). Le récit est donc totalement introspectif mais adressé, monologue en réponse à un vocal énigmatique de Tristan, reçu après la rupture : il avait entendu dire à la radio « qu’on aime quelqu’un quand on lui parle au moins une heure par jour dans sa tête ». Elle lui adresse donc ce flux de souvenirs et de pensées, dans un récit qui tient du double huis clos : tout se passe dans sa tête et durant les dernières heures de vidage de l’appartement, avant l’arrivée des déménageurs et son propre départ de la Drôme vers l’Est de la France.
La narratrice, en « pyjama mental », procrastine, se souvient de leur amour et de sa propre enfance, additionne des remarques générales sur les assiettes (dont la conception n’a jamais vraiment été modifiée depuis la préhistoire), l’écriture, la gravure ou le nombre d’objets que croisait quelqu’un durant toute sa vie au moyen âge ou aujourd’hui (en hausse exponentielle, on s’en doute). Elle lit les journaux périmés que lui a apporté sa voisine pour l’aider dans sa tâche ingrate (« Il y a quelque chose d’apaisant à lire des nouvelles qui s’en sont plus »). Avant d’y rouler un objet fragile, elle « regarde les photos et leurs légendes non légendaires » et « découpe les moins spectaculaires ». Ce sont celles qui lui plaisent le plus et qui, reproduites dans le livre, rythment le récit comme autant de commentaires ironiques du chapitre qui précède. Elles sont un concentré de poésie saugrenue et infra-ordinaire.

Clémentine Mélois, qui a récemment quitté l’Oulipo (geste réputé impossible qu’elle a cependant réussi en faisant constater son « suicide putatif » devant huissier) puise dans le Perec des Choses et de L’infra-ordinaire, pour dire une vie par les objets et cet amour mal barré dès le départ, tant Émilie et Tristan ne partageaient aucun trait de caractère et aucune attente (et ne vivaient d’ailleurs pas ensemble). Alors, à défaut de raconter le couple uni dont elle rêvait, la narratrice marie des objets : une assiette à filet d’or « prête pour une nouvelle vie » et la page horoscope du journal ou les couvercles solitaires des Tupperware avec les chaussettes orphelines, sans doute partis vivre ensemble dans un pays froid. On retrouve dans ces passages la fantaisie de l’autrice, sa gourmandise pour les détails dont Émilie explique ici qu’ils n’en sont pas mais traduisent « une attention aux autres », « primordiale pour vivre en société » (Tristan, lui, a passé sept ans à lui demander si elle prenait du sucre dans son café ».
Les premières pages du livre enchantent, par leur manière si singulière, entre nostalgie et auto-dérision. On finit cependant par se lasser, à se demander si Clémentine Mélois parodie roman-photo et romans d’amour (le prénom Tristan en serait un indice, larmes à l’écoute de Still loving you un autre), tissant les clichés pour mieux les dézinguer. Son commentaire ironique d’une œuvre conceptuelle qui aurait #Dé-ménagement(s) pour titre semble le suggérer, comme le reste de son œuvre (Cent titres, Les six fonctions du langage) ou quelques passages du livre comme la scène de rencontre — Tristan « bouleversant de beauté » qui lui rappelle Darcy : s’agit-il du personnage d’Orgueil et préjugés ou du Mark de Bridget Jones ? De fait, de Clémentine Mélois, on préfèrera son livre bouleversant sur son père, Alors c’est bien, désormais en poche, chez Folio.
Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues, L’Arbalète/Gallimard, août 2026, 176 p., 19 € — Lire un extrait