Terrain vague (26.1) – Images expos essais

© Christian Rosset.

Quand on s’intéresse de près à tel ou tel « objet culturel », ce qui compte tout d’abord, c’est d’apprécier la prise de risque de son auteur ou de son autrice. Si quelque chose nous semble ne serait-ce qu’un peu remis en jeu, il devient possible – même si leur absence est avérée – d’ajouter des mots aux mots, en conscience des nombreux coups de gomme à venir sur les premiers jets de cet ajout, dessinant peu à peu les contours d’un espace d’échanges.

Dans un monde « culturellement » meilleur (rires), tout devrait être un minimum expérimental. Mais, l’illusion régnant sans partage, force est de constater que peu de choses le sont, du moins concrètement : de manière non forcée, comme allant de soi – car sinon, à quoi bon ? De nos jours, la récupération va bon train – et plus encore l’indifférence. Parfois les hauts parleurs, qui s’emploient à alerter qui est encore disposé à mettre la main au portefeuille, accordent une légitime reconnaissance à celles ceux qui s’essaient encore à relancer les dés, ce qui leur permet, quand cette reconnaissance est associée à une réussite matérielle, d’acquérir un peu de temps de tâtonnement sans devoir passer par tel ou tel compromis honteux. Il nous arrive ici de défendre parfois quelques ouvrages où l’on ressent un arrangement contraint avec l’air du temps ; c’est signe qu’on a repéré quelque chose à sauver du naufrage. La critique doit se montrer humble et en quête de précision ; faire passer – rendre compte d’une rencontre – c’est peut-être mettre l’accent sur trois fois rien. So May we Start ?

1. Quittons maintenant l’atelier pour visiter quelques expositions. Il n’en manque pas en ce moment d’intéressantes, comme par exemple Particules de nuit (jusqu’au 6 janvier 2025), installation multi-écrans d’Apichatpong Weerasethakul au pavillon Brancusi du Centre Pompidou. Un parcours en dix étapes, où il est recommandé de circuler en toute liberté – de prendre le temps de se laisser happer par le fort potentiel onirique de ce qui s’y projette sur des écrans de formats divers, y compris circulaire, ou sur une double paroi vitrée (pour un très étonnant film holographique) – en silence, ou baigné de musique, et surtout de sons. Ce qui nous est proposé, c’est de traverser la nuit en plein jour, sans devoir compter le temps qui passe : « comme le palimpseste d’un rêve, les images que les œuvres mettent en jeu se forment puis se dissipent, prennent congé sans vraiment disparaître […]. Les réalités du présent restent inséparables des souvenirs et des mythes vernaculaires. »

Autre belle exposition : L’âge atomique, les artistes à l’épreuve de l’histoire au Musée d’art moderne de Paris (jusqu’au 9 février 2025), un étonnant accrochage d’œuvres et de documents produits entre 1895 – découverte des rayons X (rayonnement électromagnétique à haute-fréquence capable de traverser la matière) – et 2011 – date du tsunami ayant entrainé la catastrophe nucléaire de Fukushima. Ou, si on emprunte rigoureusement le parcours proposé : de la désintégration de la matière à la nucléarisation du monde en passant par l’usage destructeur de la bombe (Hiroshima et Nagasaki en 1945). On y appréciera de belles toiles (Kandinsky, Newman, Pollock, Fontana, Jorn, Lam, etc.), une Boîte de Duchamp, quelques dessins d’architectes et bien d’autres travaux à la frontière du conceptuel et du scientifique, ou pouvant faire office de témoignage plus ou moins brut (empreintes de « reportages » sur les lieux dévastés, tracées dans l’urgence ou avec une infinie lenteur) : de quoi passer de longs moments à arpenter les salles, afin tout d’abord de combler le regard, avant d’être incité à explorer méthodiquement chaque thématique (Bombe, tête humaine ; La grande peur ; Le spectacle nucléaire ; Féminisme : écologie et antimilitarisme ; etc.)

Autres visites recommandées : Heinz Berggruen, un marchand et sa collection au musée de l’Orangerie (jusqu’au 27 janvier 2025) présente un ensemble de peintures, la plupart de petit format, de Cézanne, Matisse, Braque et surtout Klee et Picasso, ainsi que quelques sculptures de Giacometti (œuvres déjà vues pour ma part à Berlin au musée Berggruen dans le quartier de Charlottenburg, et agréablement revues ici – l’accrochage, fort différent, permettant de frotter regard et mémoire). Et peut-être surtout Zombis. La mort n’est pas une fin ?, au musée du Quai Branly (jusqu’au 16 février 2025) sur laquelle je voudrais m’attarder un peu, ayant la chance d’avoir en main son roboratif catalogue, en coédition avec Gallimard.

Philippe Charlier, commissaire de cette exposition, écrit dans son Introduction : « De quoi “zombi” est-il le nom ? Derrière ce vocable se nichent d’innombrables fantasmes, des croyances vivaces et des craintes réelles. » Un des mérites du parcours qui nous est proposé est de nous inciter à reconsidérer ce que nous croyions savoir sur le phénomène de zombification, notamment à travers les films (souvent de grande qualité : de Tourneur à Bonello en passant par Romero et Jarmusch), sans pour autant nous infliger un cours magistral : c’est ouvertement ludique. Il convient tout simplement de prendre le temps d’accorder son regard aux autres sens pour apprécier les tensions, parfois électriques, d’un objet – d’une image – à l’autre. Comme toujours dans les collections d’arts premiers (qui montrent parfois des choses on ne peut plus contemporaines), on est à l’arrivée ébloui, déconcerté, et mieux instruit, sans pour autant prétendre avoir tout saisi de ce qui nous a été mystérieusement transmis : ce qui, passant du regard à la peau, reste gravé en nous, du moins pour un temps.

Le plus fascinant : les poupées vaudou haïtiennes dont on nous montre quelques radiographies, révélant « des objets personnels présents à l’intérieur de la poupée : papier avec écriture de l’individu ou éléments de vêtements. Quand aucun de ces éléments ne peut être obtenu, alors on ira simplement prélever un peu de terre ou quelques cailloux dans la concession familiale de la cible, ou alors du sol sur lequel elle a marché […], qu’on introduira pareillement dans la poupée. » Redingotes et robes du culte vaudou dialoguent avec divers objets, anciens, récents, et des images toujours frappantes. L’histoire de l’esclavagisme, centrale dans cette affaire, n’est jamais mise de côté : « Le vaudou haïtien est issu de l’effort désespéré des esclaves pour survivre à la traite négrière, cet arrachement violent à la terre des ancêtres, à la sécurité du clan, à toute vie affective, intellectuelle et esthétique – Lilas Desquiron. » Ce qui fait qu’il résiste contre vents et marées : qu’il demeure, malgré les séismes et autres catastrophes.

Ce phénomène étant devenu « depuis les années 1950 mondial », le parcours s’aventure aussi du côté des « zombis hors zone », notamment asiatiques : « Comment le zombi est-il passé de l’incarnation d’un “non-mort” ensorcelé à la métaphore de la peur d’une mort contagieuse ? » Comme l’écrit le Japonais Takeshi Okamoto, « on peut considérer les zombies, par définition hautement contagieux, comme une métaphore de l’invasion des valeurs de “l’autre”, qui sont susceptibles de contaminer petit à petit la population. […] Alors que devons-nous faire pour nous entendre avec “l’autre” ? Les films de zombies sont le reflet de nos tâtonnements incessants pour faire face à notre entourage et coexister avec lui. À ce titre, ils vont sans doute continuer longtemps à fasciner les spectateurs. » Mais au-delà du spectacle, ce qui nous touche de près dans cette exposition – qu’il convient, comme toujours, d’arpenter autrement que de manière linéaire –, c’est qu’elle nous aide à comprendre qu’« il n’existe pas un zombi, mais différentes formes de ce “non-mort” selon que le regard est ethnologique, sociologique, médical, juridique, littéraire, esthétique, etc. » La grande force de ce catalogue d’exposition est qu’il se propose « de démêler le mythe et la réalité autour des zombis, et de montrer que, derrière ce mot devenu immensément répandu à l’échelle mondiale, se cache, dans la Caraïbe et spécialement en Haïti, une réalité polymorphe et sans cesse en mouvement – Philippe Charlier (c’est moi qui souligne). »

Notons pour finir la publication en coédition FLV / Gallimard de l’imposant catalogue de l’exposition Pop Forever Tom Wesselmann… à la Fondation Louis Vuitton (jusqu’au 25 février 2025) qui regorge d’images, parfois iconiques, parfois méconnues. Il me semble bien trop tôt pour tracer un commentaire pertinent sur ce travail d’une grande richesse et cependant problématique, mais au sens le plus stimulant (ce n’est que partie remise ; nous aurons le temps d’y revenir avant décrochage.)

2. Luc Cotinat, dit Morvandiau (potentiel personnage de La disparition de Perec) est un auteur de bande dessinée doublé d’un dessinateur de presse, et un activiste d’une vraie générosité dans un monde où se montrer autocentré est le plus souvent de règle. Aussi ne faut-il pas être étonné que paraissent à peu d’intervalle deux copieux volumes signés de son pseudonyme : Vigil, une chronique de nuits d’insomnie composée principalement d’autoportraits (chez Lendroit éditions, à Rennes) ; Contrebande, un essai retraçant une cartographie de la bande dessinée alternative francophone (aux éditions du commun, elles aussi à Rennes).

Avant d’être celui d’un livre de près de trois cents pages, Contrebande est le nom donné par son auteur à ce qui fédère depuis le début des années 1990 les divers courants alternatifs de la bande dessinée. Partant d’une thèse de doctorat en arts plastiques commencée en 2016 et soutenue au sein de la friche des Ateliers du Vent à Rennes le 30 novembre 2023, cet essai en remanie l’essentiel dans le but de « s’adresser à un lectorat dépassant le seul cercle universitaire ». Accompagnée de trois cartes format A3 montrant les deux premières générations de « la contrebande » (y ajoutant quelques « éclaireurs »), ainsi que divers lieux emblématiques et rendez-vous marquants, cette enquête fouillée, entremêlant repères historiques, entretiens avec une petite trentaine de membres actifs de cette histoire et réflexions personnelles, est agencée en deux temps, classiquement précédés par une introduction et suivis par une conclusion. En voici les principaux intitulés : 1. La contrebande : portraits de famille(s) ; 1.1 Chronologie, géographie et typologie / 1.2 La chaîne du livre : un espace politique à (ré)investir. 2. Esthétique(s) de la contrebande ; 2.1 La contrebande éclairée par ses best-sellers / 2.2 Gommer les frontières, préciser les définitions. Inutile d’ajouter que Morvandiau connaît son affaire. Pour l’avoir rencontré à Angoulême, l’hiver 2006, au moment de la sortie du premier numéro de la revue « théorique » de L’Association, L’Éprouvette, avant de le retrouver entre 2008 et 2010 au festival Périscopages à Rennes qu’il a porté durant de nombreuses années, et enfin – je passe quelques épisodes, dont un enregistrement radiophonique en décembre 2009 pour Avis d’orage dans la nuit, et une rencontre en public au festival d’Angoulême en 2013 – à la librairie Le Monte-en-l’air le 5 février 2020 pour une présentation au public de son livre Le taureau par les cornes, je peux témoigner de son engagement total envers ce qu’il entend précisément par Contrebande. De son tout premier fanzine à sa thèse, il a toujours agi en contrebandier, c’est-à-dire : non dans le but aujourd’hui convenu d’accélérer la légitimation de la bande dessinée, mais en cartographiant ses territoires, prenant le soin de tracer leurs frontières en pointillés. Pour le dire autrement, il est homme du Terrain vague, au trait reconnaissable entre mille, non séparé de la pensée qui l’anime, et toujours en chemin.

Que retenir en quelques mots de cet essai ? Peut-être sa manière de ferrailler avec la cuistrerie pseudo-savante qui prétend régenter les conditions d’émergence des œuvres et le débat qui en découle, en exégète calculant de bonnes distances et simultanément en acteur concrètement présent sur les lieux : ouvert aux échanges qui se tiennent nuit et jour sur les chemins de traverse entre solitaires endurci(e)s ou entre membres de communautés ouvertes à « l’autre ». Et relever pour finir que cet enquêteur toujours bien documenté fait montre de lucidité sur le devenir des autrices et des auteurs de cette contrebande qui paie aujourd’hui au prix fort son désir irrépressible de liberté.

Vigil est un superbe ouvrage de format A4 dont le premier tirage est limité à 200 exemplaires. Il rassemble un peu plus de cent-trente dessins d’insomnie de Morvandiau qui ont don de nous retenir assez longtemps sans pour autant nous inciter à déverser du commentaire à foison à leur sujet. En fin de parcours, on découvre une grande page manuscrite qui raconte la genèse de ce travail singulier : « C’est l’histoire d’un mec qui se regarde dans la glace. C’est la nuit, le gars est plutôt tendu. Alors qu’il se demande si ce n’est pas un peu étrange de scruter sa propre image comme ça, en chien de faïence, crac, le miroir tombe et vole en éclats. Le type est maintenant à quatre pattes, les genoux blessés dans les centaines de morceaux de verre qui brillent et qui crissent. » On saisit immédiatement la gravité de la situation, non dépourvue de burlesque comme dans un rêve éveillé. Les morceaux de verre qu’il convient d’agencer pour que le corps, et notamment le visage, ne soit plus morcelé, sont matière à accordage entre les divers états du dessin. L’histoire de l’art montre à quel point les meilleurs artistes n’ont cessé d’accomplir ces agencements, comme autant d’épreuves au sortir de la nuit. Mais les dessins d’insomnie de Morvandiau ne sont pas ceux de Louise Bourgeois, même si on aimerait pouvoir un jour placer côte à côte une œuvre sur papier de l’un(e) et de l’autre.

Vigil © Morvandiau / Lendroit éditions

« Sur le sol maintenant, dans chaque petit fragment qui réfléchit, il aperçoit son visage. En puzzle lui aussi. Là, un bout d’épiderme éclairé par la lampe jaune, ici un poil qui se rebiffe, là encore, la muqueuse rougie du coin de l’œil. Il observe patiemment ce modèle hirsute qu’il reconstitue avec minutie. “Ainsi cette mosaïque, c’est moi ?” / Rien n’est aussi sûr. La nuit prochaine néanmoins, si le vertige le reprend, rassembler à nouveau les miettes le réconfortera. » Avec un sens de la variation consommé, Morvandiau métamorphose les murmures et bruissements de la nuit dans ce fabuleux silence du dessin qui interroge la vie avec infiniment plus de subtilité que toutes les autofictions du monde.

De Jochen Gerner, dessinateur de la même génération que Luc Cotinat, au devenir-artiste programmé dès le premier signe d’une proliférante activité – notamment graphique (mais pas seulement) –, deux livres de format et de pagination plus modestes, rayonnants de trouvailles tant visuelles que verbales, sortent cet automne chez B42 (on se souvient « du même auteur chez le même éditeur » d’une Monographie de ses travaux d’exposition ainsi que, pour parler comme Olivier Messiaen, de deux « catalogues » d’Oiseaux et de Chiens).

De ces deux ouvrages, Journal – Choses vues et dessinées (2019-2023), est le plus inattendu, même si on y retrouve « tout » Gerner, à commencer par son sens du pictogramme : son étonnante capacité de réduire une masse d’informations à quelques traits – minimalisme actif quel que soit le « sujet » à traiter : portrait, animal, objet, architecture, photogramme, peinture, etc. Ce qu’il y a de nouveau dans ce livre, c’est le primat de l’écrit, sous forme de notations au jour le jour – mais non quotidiennes (entre la première date de ce journal, samedi 23 février 2019, et la deuxième, vendredi 5 avril 2029, quarante-et-un jours ont passé) – ponctuées par un signe typographique que je ne saurai reproduire ici.

Il s’agit de choses vues et dessinées – non entendues et enregistrées, même si le journal est manière d’enregistrement, l’oreille jouant un certain rôle dans l’écriture (on y entend clairement une voix). « Lundi 11 novembre 2019 / Souvent, je retiens ma respiration. La pratique du dessin est une forme d’exploration sous le réel, en apnée. Je dessine, nage dans l’encre, puis remonte à la surface en fin d’exercice. […] Vendredi 2 avril 2021 / Je voyage dans l’atmosphère lourde de mes recouvrements noirs. La chaleur du mois de juin enveloppe étrangement ce début de printemps. Dans cette lumière d’été, les arbres des forêts bordant l’autoroute A31, effeuillés et noircis par l’hiver, composent un paysage sombre, carbonisé et froid. Ambiance polaroids d’Andreï Tarkovski ; chaud-froid de fruits noirs glacés, flambés au rhum. […] Jeudi 14 juillet 2022 / Dans le parc de la Cure d’air, sur les hauteurs de Nancy, nous entendons les explosions du feu d’artifice sans parvenir à en apercevoir une seule étincelle : déploiement pyrotechnique masqué par un grand immeuble positionné en contrebas du parc. Au dernier étage de ce bâtiment, j’ai vécu mes six premières années. Souvenir-écran. » On se s’en lasse pas – comme toujours quand il s’agit d’aventures : du regard, mais (une fois encore) pas seulement…

Caniscope, délicat petit ouvrage de format 7,6 x 10,2 cm, rassemble « quarante-cinq têtes et truffes de chiens, toisons tramées bicolores, topographie de toilettage canin, trombinoscope poilu. » Comme toujours chez Gerner le support a son mot à dire, le choix du papier n’étant pas neutre : non seulement sa teinte, mais aussi, et surtout, le fait qu’on y trouve quelque chose de déjà imprimé, comme le logo ou une publicité pour un apéritif. Caniscope dialogue agréablement avec Chiens qui en proposait autre chose qu’une orchestration du thème [En aparté. Mon oreille me dicte ces mots, alors que j’écoute les Suites 1 & 2 pour petit orchestre de Stravinsky qui reprennent et transforment le matériau ses Trois + Cinq pièces faciles pour piano à quatre mains ; mais si je songe au grand compositeur russe, c’est aussi pour la manière dont il s’est approprié les principes sériels de l’école de Vienne.]

Caniscope, double page.

Contrairement aux Chiens dessinés dans le livre paru l’an dernier chez B42, les « têtes et truffes » que l’on découvre dans Caniscope ne sont pas légendées d’un nom précis – manière de privilégier leur seul aspect graphique ? De le couper du verbal, malgré les noms de marques imprimés sur le papier, parfois coupés (les dessins sont manifestement recadrés). Quoi qu’il en soit, ces deux livres entraînent nombre de dialogues de l’un à l’autre – et de l’auteur à ses lecteurs, du regard porté sur le dehors au dessin conduit par ce qui se met en branle en-dedans.

3. « Wolinski, c’est un art de vivre. Être double dans la tristesse, égoïste dans la générosité, lubrique dans la sentimentalité, bourgeois dans le communisme (ou communiste dans la bourgeoisie), fidèle dans ses compromissions (ou compromis dans la fidélité) » écrit Pacôme Thiellement dans sa préface à l’Anthologie de Wolinski que viennent de publier Les Cahiers dessinés, avant d’ajouter : « C’est un jeu avec ses propres contradictions, parce que c’est un art d’être double. De se savoir double et d’accepter de l’être. »

Il y a tellement de livres de Georges Wolinski, pour l’essentiel publiés de son vivant, qu’on est en droit de se demander quel intérêt pourrait avoir un nouveau recueil de dessins rassemblant aussi bien du « connu » que du « tombé dans l’oubli ». Cette Anthologie, qui sonne avec familiarité tout en se montrant singulière, occasionne des retrouvailles avec un être cher, sans que l’on ne doive réemprunter un parcours de routine, même si l’ordre des dessins – mémorisés ou non – suit (en gros, mais pas toujours) la chronologie d’une longue carrière interrompue par « le feu d’un assassin, au boulot, sur son lieu de travail. » Encore quelques mots de la préface Pacôme Thiellement : « Il dessine comme on parle tout seul. Comme on s’excuse d’exister. Comme on se prétend solide alors qu’on n’en mène pas large. Comme on tombe et se rattrape. » Pas si simple d’énoncer ne serait-ce que deux trois mots au sujet de quelqu’un dont nous avons suivi durant tant d’années le parcours sans jamais ressentir le besoin de s’exprimer à son sujet, et encore moins de se lancer dans l’exégèse d’un travail aussi proliférant qu’il paraît peu besogneux (c’est le propre des plus grands de savoir effacer toute trace de labeur, même si la conquête du trait ne se fait pas d’un coup). Si on relève que certaines pages sont muettes tandis que d’autres sont bavardes – ou si l’on note qu’il y en a en couleurs et d’autres en noir et blanc – ça ne nous mène pas bien loin… l’important étant d’accorder le voir à l’idée pour saisir un peu plus que ce qui opère à première vision comme un flash. Mais peut-on se contenter de ne reprendre que des mots en invisibilisant le dessin? Ce dialogue, par exemple, entre une fille réjouie (colorée) et un homme triste (décoloré) : « Elle : Qu’est-ce qu’il est beau cet arbre ! J’ai une folle envie de grimper dessus. Lui : Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ? » Clairement, non. Il convient donc de se précipiter sur ce nouveau fleuron du catalogue des Cahiers dessinés, cette Anthologie de Wolinski, aussi drôle qu’irrésistiblement émouvante.

À la recherche de Gus Bofa est un beau livre richement illustré que le galeriste-éditeur Michel Largarde a officiellement mis en vente en septembre dernier. Je reporte de semaine en semaine l’idée d’en faire une recension, car j’y ai contribué avec l’écriture de trois pages à partir du portrait de Proust par Bofa dans Synthèse littéraires (1923), ce qui m’interdit d’en rajouter (bien qu’être l’auteur de moins d’un centième du volume ne pèse pas lourd face à la puissance de ce qui s’y trouve minutieusement agencé : images, brèves exégèses, hommages d’artistes contemporains). Contentons-nous donc de quelques mots arrachés à mes carnets de lecture…

Tombant sur n’importe quel dessin ou gravure parfois réhaussée de couleur au pinceau de Gustave Blanchot dit Gus Bofa (1883-1968), impossible de ne pas ouvrir grand les yeux afin d’explorer aussitôt, et jusqu’aux moindres détails, ce qui leur fait tenir aussi bien la page que le mur. L’invisible se montrant plus que présent incite à s’abandonner au plaisir du pur dessin : à s’imprégner de ce qui y déborde d’intelligence et de sensualité, perdant progressivement conscience du temps qui passe. Mais qu’on ne se trompe pas, ces images n’ont rien perdu de ce qui, en leur époque, les rendait percutantes.

Gus Bofa, Le thé, éditions Michel Lagarde © Marie-Hélène Grosos

« À la recherche de » signifiant « avec », c’est peu dire que cet ouvrage dirigé par Jean-Baptiste Delzant et Michel Lagarde pourrait s’avérer être le parfait compagnon de nos nuits d’insomnie, comme de nos journées intranquilles, d’autant plus que les valeurs qu’elles véhiculent – ou plutôt les contre-valeurs, l’esprit du dessinateur se montrant constamment subversif – sont plus que jamais cruciales en notre époque où les restaurations du pire vont bon train. Refermant ce volume jubilatoire, on découvrira sur la quatrième de couverture ces mots de Bofa : « J’ai dans la tête un cimetière de bouquins avortés. Je n’ai de vrai plaisir qu’à les concevoir. »

Pas si simple, une fois encore, de glisser, même progressivement, des images-portraits de Synthèses littéraires au récit photographique – ou roman-photo – qui au début des années 1980 cherchait à se réinventer. Parmi les pionnier(e)s de cette renaissance, Marie-Françoise Plissart, photographe et vidéaste, s’y est employée à trois reprises, en dialogue avec le scénariste et écrivain Benoît Peeters. Le propre du Terrain vague étant de proposer des constellations susceptibles de varier les éclairages sur ce qui opère des déplacements, profitons de ce retour de faveur du roman-photo – de Clémentine Mélois à Ovidie aujourd’hui, sans oublier le Godard du début des années 1960 (dont les premiers films ont été adaptés en ciné-romans, avec bulles de dialogue et récitatifs incrustés dans un montage de photos de plateau du maître du genre, Raymond Cauchetier) et bien entendu Marie-Françoise Plissart – pour recadrer nos certitudes. Après avoir redonné à lire en 2010, un quart de siècle après les Éditions de Minuit, Droit de regards, un roman photo « sans paroles » suivi par une lecture de Jacques Derrida (dont les Américains avaient trop rapidement fait le scénariste, voire l’auteur, sans tenir compte du travail – scénario et montage – du binôme Plissart/Peeters), Les Impressions nouvelles rééditent Fugues, lui aussi coréalisé avec Benoît Peeters et publié chez Minuit en 1983 (notons au passage le titre du troisième et dernier opus chez cet éditeur : Mauvais œil). Comme tout roman-photo qui se respecte, même rattaché en son temps au concept de « nouveau roman-photo » (devinez l’auteur de ce concept), Fugues joue avec nombre de clichés, sans pour autant leur tordre le cou.

Fugues, double page © Marie-Françoise Plissart / Benoît Peeters / les Impressions nouvelles.

N’ayant aucun goût pour les résumés-maison, je reprends pour indication quelques lignes de la présentation de l’éditeur : « L’intrigue de Fugues se construit autour de trois personnages – un détective privé, puis deux membres d’une Organisation qu’on imagine criminelle. Elle a pour prétexte, dans la tradition du “McGuffin” d’Alfred Hitchcock, une valise mystérieuse, qui ne cesse de passer de main en main et dont le contenu changeant finira par s’avérer être un piège. / Chaque personnage suit les deux autres tout en étant lui-même pris en filature par eux, mais très vite leurs chemins se croisent de manière plus directe. […] Dans le climat de suspicion né de leurs filatures réciproques et des manipulations qu’ils avaient crues sans faille, tous interprètent mal la situation dans laquelle ils se trouvent, au point de provoquer une intervention fatale de l’Organisation. » Fugues est un bon titre – on note, placés en exergue, ces mots de l’organiste Marcel Dupré, grand interprète de Bach : « La fugue (de fuga, fuite) est une forme de composition musicale dont le thème, ou le sujet, passant successivement dans toutes les voix et dans diverses tonalités, semble sans cesse fuir. » Bien entendu cette fiction peut être perçue comme un documentaire sur ces années (le premier tiers des années 1980). C’est daté, mais ça revient comme pour conjurer l’insuccès public initial (le nouveau roman-photo n’a pas fait long feu, même s’il a généré une relative adhésion critique) et s’accorder à ce qui vient : une voie pour le roman-photo futur. En attendant, ça se lit avec plaisir, nos auteur(e)s s’y connaissant en “McGuffin” et ne manquant pas d’humour. Une postface de Benoît Peeters, qui éclaire cette aventure, achève de faire de cette réédition bien mieux imprimée que l’original un indispensable d’un « genre encore mal-aimé », tout à coup relancé par de « doux rêveurs », et qui est loin d’avoir dit son dernier mot.

Achevons cette première partie d’une longue chronique dédiée aux entrechocs et mises en tension entre image et récit – dessin et fiction, silence et bruit, visible et invisible, où le regard s’interroge, et où l’Histoire a parfois son mot à dire – avec Portrait de Stéphane Mandelbaum, un récit de Véronique Sels publié par les éditions de la maison CFC à Bruxelles.

Stéphane Mandelbaum est un artiste belge né en 1961 à Bruxelles et mort assassiné dans un terrain vague de la banlieue de Namur en 1986. Il fut un enfant dyslexique doublé d’un dessinateur aussi précoce que prodige. J’ai découvert pour ma part en 2015, donc assez récemment, ses eaux-fortes et pointes sèches accrochées sur les murs de la grande exposition Les Cahiers dessinés à la Halle Saint-Pierre à Paris pensée par Frédéric Pajak. Impressionné – un grand talent au service d’une vision dérangeante –, je suis revenu plusieurs fois sur les lieux afin d’interroger ma relative adhésion à la singularité de ce travail (pour des raisons essentiellement graphiques), alors que je marquais un certain écart, en minimaliste moins sensible à l’art d’un Francis Bacon qu’ont pu l’être Mandelbaum (« J’aime Bacon. J’aime quand la vie s’érige en œuvre d’art ») et tant d’autres. Mais quoi qu’il en soit, on ne peut que suivre pas à pas le personnage central de cette « biographie fictionnelle » écrite à la première personne, comme portée par la voix d’un artiste trop tôt parti, suite à un règlement de compte après un vol à main armée : la pègre comme tentation, et l’arme à feu comme instrument du destin quand l’art et la vie n’ont plus de frontière.

« Je suis. Je suis né. Je suis ce que je raconte. Je raconte plusieurs vies à la fois. Il m’arrive certains matins de me réveiller sans plus savoir quel Stéphane se trouve dans mon lit. » / / « Je suis. Je suis né. Je suis celui qui sème des clés dans la forêt des possibles. Mes rêves sont plus éveillés que toi après trois cafés. N’oublie jamais que quelques lettres seulement séparent bandaison et banditisme. » / / « Certains jours mon corps refuse de travailler. Je ne vais plus à la mine. Je ne creuse plus les ombres. Je deviens un mineur de surface. Je griffonne sur des feuilles A4, des publicités, des factures, des journaux. Je m’épuise dans des listes, listes des banques et des bijouteries braquées par mon imaginaire, liste de prisons fréquentées, durée des peines… Je ne peux dresser continuellement des listes, je ne travaille plus dans l’administration. Il me faut trouver un moyen d’entrer en réalité ». / / « Ils me croient doux comme l’agneau mais ils ne savent pas de quoi ils parlent. L’agneau, je l’ai tué il y a longtemps. » / / « Le langage ne m’est plus d’aucune utilité. Les mots sortent de ma tête, vidés de leur substance. Leur sens s’efface et je m’efface avec lui. Je ne suis plus sûr d’être. Je pourrais aussi bien piocher n’importe quel nom au hasard. Il faut que je me reprenne. Que je prenne un crayon. » Et cette litanie dont on relève d’innombrables variations : « Je suis né. Je suis né d’un sursaut d’optimisme par un jour d’accalmie dans les abattoirs de l’Histoire. » / / « Je suis. Je suis né. Je suis l’homme aux mille costumes. Je suis ce que tu veux pourvu que je voie briller dans tes yeux la lumière ardente du désir. » / / « Je suis. Je suis né. Je suis le fils acrobate d’un dresseur d’ours et d’une femme à barbe. » / / « Je suis. Je suis l’abscisse et l’ordonnée. Le dessinateur couché et le peintre debout. » Etc. Il y a grand plaisir à recopier ce qui fait que ce récit écrit à la première personne fait exception à la règle (je me méfie de toute tentative de se mettre « dans la peau de », préférant qu’on s’aventure « à la recherche de » : que l’on cherche à « être avec » sans dévorer son « sujet », ce qui est effectivement ce qui se passe ici.) J’ignorais tout du travail de Véronique Sels. Je découvre, sans l’avoir lu, que ce Portrait de Stéphane Mandelbaum est en dialogue avec un autre, Même pas mort !, un roman. Portrait d’un homme – portrait de famille, de juifs rescapés, d’un « à peine né » déjà voué à la mort – porté par une voix, non pas monodique mais polyphonique, ce récit sauvage sans complaisance se lit – et c’est un vrai bonheur – d’un seul trait (à suivre).

Zombis. La mort n’est pas une fin ? Sous la direction de Philippe Charlier, Musée du Quai Branly / Gallimard, octobre 2024, 216 pages, 36€
Morvandiau, Contrebande, éditions du commun, septembre 2024, 296 pages, 25€
Morvandiau, Vigil, Lendroit éditions, septembre 2024, 156 pages, 25€
Jochen Gerner, Journal, éditions B42, octobre 2024, 200 pages, 20€
Jochen Gerner, Caniscope, éditions B42, octobre 2024, 96 pages, 16€
Wolinski, Anthologie, Les Cahiers dessinés, octobre 2024, 160 pages, 32€
Jean-Baptiste Delzant, À la recherche de Gus Bofa, Michel Lagarde, septembre 2024, 360 pages, 35€
Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissart, Fugues, Les Impressions nouvelles, octobre 2024, 128 pages, 22€
Véronique Sels, Portrait de Stéphane Mandelbaum, CFC-éditions, septembre 2024, 144 pages, 18€